Réformes, Révolution
L'auteur et l'éditeur déclarent réserver tous leurs droits de repro-
duction et de traduction pour tous les pays, y compris la Suède et la
Norvège.
Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de
la librairie) en Octobre 1909.
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
SOCIOLOGIE :
La Société Mourante et l'Anarchie, (1893). Pu-
blié aussi en Espagnol, Portugais. Hollandais,
Russe et Anglais.
La Société future, (1805). Publié aussi en Espagnol,
, Portugais, Russe, Hollan<lais. Anglais, Grec et
Serbe.
L'Individu et la Société, (18Ù7).
L'Anarchie, son but, ses moyens, (1899).
ROMANS :
La grande Famille, (1895.)
Malfaiteurs, (1903). Publié aussi en Hollandais.
CONTES POUR ENFANTS : ^
Les Aventures de Nono, (i9Ul). Illust. de Herinan-
Paul, Charpentier, Lu ce etc. Publié aussi en Es-
pagnol.
Terre Libre, (1908.) Illust. de M. H. T. Publié
aussi en Espagnol.
THÉÂTRE :
Responsabilités! (1904.) Publié aussi en Italien.
BIBLIOTHCgUE SOCIOLOGIQUE. — N° 41
JEAN GRAVE
Réformes,
Révolution
— DEUXIÈME ÉDITION —
PARIS. — r
P.-V. STOCK, ÉDITEUR
(Ancienne Librairie TRESSE & STOCK)
155, RUE SAINT-HONORÉ, l53
191O
TousTdroits réserves.
HX
Il a été tiré à part :
neuf exemplaires sur papier de Hollande
numérotés et paraphés par l'éditeur.
RÉFORMES, RÉVOLUTION
REFORMES ET REVOLLTIOi\
Les réformes, duperie électorale. — Dans le programme
socialiste, les réformes se substituent à l'idée révolu-
tionnaire. — Erreur de tactique des anarchistes. —
La révolution n'est pas un but, mais un moyen. — Né-
cessité d'améliorations immédiates. — Le salariat em-
pêche la libération de l'individu. — La classe-tampon.
— La lutte de tous les jours rappelle aux anarchistes
qu'il n'y apasd'aiisolu. — La difficulté de garder la juste
mesure. — Complexité do chaque problème. — La pierre
de touche des idées. — Parlementarisme et action di-
recte. — L'effet des réformes ne peut être que tempo-
raire.
Réformes I Révolution ! deux termes qui, dans
l'esprit de beaucoup, ont été longtemps exclu-
sifs l'un de l'autre. Du premier, les défenseurs
1
2 RÉFORMES, REVOLUTION
de l'ordre social actuel, se font un drapeau
pour mieux nier le second. Et les politiciens
qui se déguisent sous l'épithète de socialistes!
se prévalent de plus en plus de la conquête
des réformes illusoires nouvellement inscrites
à leur prop;ramme, pour oublier les revendi-
cations qu'ils formulaient alors qu'ils n'étaient
pas encore un parti politique et se procla-
maient révolutionnaires avant tout.
Et nous autres, anarchistes, — il faut bien
le reconnaître, — nous les avons longtemps
repoussées en bloc, en haine de ceux qui les
présentaient comme un remède social, sans
comprendre que quelques-unes d'elles, entraî-
neraient toujours la masse.
C'est que, lorsque les anarchistes se séparè-
rent des socialistes, ce fut surtout sur la ques-
tion du suffrag-e universel, et par ce que c'é-
tait par la voie du "parlementarisme que les
politiciens prétendaient faire appliquer leurs
remèdes au malaise social.
Pour justifier leur participation à la comé-
die parlementaire, ceux qui prétendaient être
socialistes — et l'avaient été jusque-là —
commencèrent à donner trop d'importance
aux réformes. Au lieu de les considérer pour
REFORMES ET REVOLUTION 3
ce qu'elles sont, c'est-à-dire une amélioration
tcmpjraire à la situation présente, ils en
étaient arrivés à en faire le but de la lutte.
La transformation complète de l'état éco-
nomique ne devenait plus, chez eux. qu'une
simple phraséologie de réunions publiques,
dont la réalisation, reléguée à l'arrière-plan
de leurs préoccupations, était renvoyée à une
époque vague, indéfinie, et incertaine.
La transformation sociale qui, pour tout ré-
volutionnaire, doit être l'œuvre des intéressés,
lorsqu'ils auront compris leur force, l'exploi-
tation dont ils sont victimes, et la place à la-
quelle ils ont droit dans l'humanité, ne devait
plus découler que de l'œuvre parlerpentaire.
Les anarchistes emportés par l'ardeur de
la lutte, exaspérés de voir que les socialistes
prenaient pour but principal ce qui n'est, et
ne doit être qu'un épisode de la lutte ; fai-
ble minorité dans le parti socialiste dont ils
se détachaient; ayant à formuler leurs propres
idées qui existaient, en leur cerveau, plutôt à
l'état d'aspirations que de théories nettement
définies, furent entraînés à nier non seulement
l'efficacité des réformes pour transformer
4 REFORMES, REVOLUTION
l'état social présent, mais même toute valeur
momentanée ou de circonstance.
Et plus les socialistes vantaient l'efficacité
des réformes qu'ils préconisaient, plus les
anarchistes s'acharnaient à démontrer que
c'était perdre son temps de courir après une
réforme qui, une fois réalisée, serait vite ani-
hilée de par le jeu des institutions économi-
ques, forcés, que l'on serait, d'en réclamer de
nouvelles à bref délai pour suppléer à Tin-
suffisance de celles précédemment obtenues,
ou même pour pallier leurs mauvais effets. —
Et les arguments, ne manquaient pas ; car, en
définitive, c'est la vérité pour presque toutes.
Le jeu des institutions politiques et économi-
ques étant ainsi organisé, que les bénificiaires
de l'ordre social actuel sauront toujours tour-
ner à leur profit tout chang-ement qui laisse
intact leur droit d'exploitation.
Et les anarchistes ayant à combattre, et la
société bourgeoise qui sentait en eux ses réels
ennemis, et les pseudo-socialistes qui, sous
couleur de transformation sociale, ne visaient
qu'à se faire faire une place dans l'exploita-
tion gouvernementale, en ég-arant les tra-
vailleurs à la poursuite de conquêtes illusoires,
RÉFORMES ET RÉVOLUTION 5
restèrent, ainsi., longtemps éloignés du mou-
vement ouvrier qui restait la proie des politi-
ciens.
Car, s'il est exact, au sens absolu, que toute
réforme qui n'attaque pas le principe même
de l'exploitation de l'homme par l'iiomme,
peut-être anihilée, et même se retourner. con-
tre ceux pour qui elle est promulguée, par le
fait que, dans l'état social actuel, celui qui a
de l'argent finit toujours par être le maître
— tant que ses exploités ne feront pas bloc
contre lui, — il n'en est pas moins vrai que
la révolution tout en étant l'arme suprême qui
terminera le différent, ne peut être un but.
La force des choses l'imposera, elle ne peut
pas être un idéal, car elle doit être provoquée
par un changement dans les idées, dans les
besoins, dans les aspirations des individus, elle
ne peut en être le facteur.
Et, en attendant qu'elle se fasse, il y a la
vie de tous les jours, avec toutes ses misè-
res, comme ses joies, avec ses luttes de tous
les instants, aussi bien pour obtenir un avan-
tage léger que pour défendre celui qui est
« REFORMES, REVOLUTION
acquis, qui veut que l'on ne se désintéresse pas
de l'état présent pour un avenir éloigné et
incertain. D'autant plus, qu'une transforma-
tion plus grande ne peut être que la somme
d'améliorations plus petites, obtenues peu à
peu.
Telle est, par exemple, la défense des salai-
res contre la diminution que les patrons ont
toujours tendance à opérer, ou leur augmen-
tation sous la pression des besoins nouveaux
qui se font jour, ou du renchérissement des
conditions d'existence.
Telle est la réduction des heures de travail
qui, elle, reste bien une véritable conquête
pour l'individu et ne peut pas lui rester indif-
férente sous prétexte qu'il viendra un jour
— Quand ? il l'ignore — où il pourra travailler
comme il l'entendra, n'ayant plus de maî-
tres.
11 n'en reste pas moins évident que, arrivât-il
à doubler son salaire, tout en réduisant ses
heures de présence à l'atelier, tant que le
système économique qui nous régit ne sera
pas changé, l'ouvrier restera le serf exploité.
REFORMES ET REVOLUTION 7
Prisonnier d'un milieu où il est difficile d'é-
voluer, où les classes sans être délimitées, n'en
sont pas moins antagoniques ; où, à moins de
chances exceptionnelles, — ou l'absence com-
plète de tout scrupule — l'exploité restera
toujours exploité, le travailleur y sera toujours
dans une situation d'infériorité économique
qui lui interdira constamment la satisfaction
intégrale de tous ses besoins, l'entravera dans
le développement de sa personnalité, le forcera
à laisser à l'état de possibilités, des facultés
qu'une situation meilleure lui aurait permis
de développer.
Le système du salariat en tarifiant chaque
elh)rt, en évaluant en monnaie la production
humaine, enferme celui qui travaille dans un
cercle de fer qu'il ne peut briser, en ne lui
donnant, en échange de son travail, que de
quoi satisfaire un minimum de besoins.
. Arrivât-il à faire progresser sans cesse son
salaire, à faire réduire ses heures de travail,
il y a une limite, qu'avec le système actuel il
ne peut dépasser, sans que le renchérissement
des conditions d'existence ne viennent aussitôt
anihilor Taugmentation de la main-d'œuvro.
L'ouvrier peut bien allonger sa chaîne de quel-
8 RÉFORMES. RÉVOLUTION
qucs maillons, il n'en est pas moins prison-
nier.
Certes, il y a, dans l'état social, des situa-
tions privilégiées qui font, de quelques sala-
riés, des individus qui peuvent vivre comme
des capitalistes. 11 faut, entre les exploiteurs
et les exploités, la classe-tampon qui amor-
tit les chocs trop rudes. Il faut bien faire
espérer à ceux qui sont en bas qu'ils peuvent
un jour monter en haut. L'espérance de pren-
dre, un jour, place parmi les maîtres, fait
supporter plus patiemment d'être esclave.
Mais, que de temps à autre, un exploité
prenne place parmi les exploiteurs, Tétat so-
cial n'en est pas changé, et il ne changera que
lorsque les moyens de production étant en-
levés à la minorité qui s'en sert pour exploiter
la grande masse des producteurs, ils seront
mis aux mains de ceux-là seuls qui peuvent
les mettre eux-même en œuvre.
Transformation qu'aucune réforme amiable
n'arrivera à opérer.
Mais l'isolement des anarchistes ne pouvait
durer. La lutte de tous les jours devait les en
REFORMES ET RÉVOLUTION 9
faire sortir. On ne vit pas d'absolu, du reste.
Si les théories anarchistes avaient séduits
quelques bourgeois et littérateurs, qui n'y vi-
rent surtout que matière à belles phrases et
justification de leur aristocratisme intellec-
tuel, les véritables propagandistes furent sur-
tout des ouvriers et il leur était impossible de
se désintéresser longtemps de la lutte menée
par leurs camarades d'atelier. Lutte leur dé-
montrant que, tout en travaillant à la réalisa-
tion d'un état social où chaque être pourra
satisfaire tous ses besoins, développer toutes
ses facultés, se rendre indépendant, autant
que la nature humaine peut échapper aux in-
fluences qui déterminent son action, il y a,
à côté de cette œuvre de longue haleine, une
autre œuvre de tous les jours qui consiste à
défendre ce que l'on a pu arracher, à tenter
d'arracher par morceau ce que Ton ne peut
arracher en bloc.
La lutte pour la vie vint les arracher à
l'abstraction, et à leur faire comprendre qu'il
ne faut pas s'enfermer dans les formules, qu'il
n'y a, du reste, pas d'absolu, mais des con-
tingences qui se modifient avec la vie. tous
les jours, à chaque instant, et dont il faut te-
1.
10 RÉFORMES, REVOLUTION
nir compte lorsqu'on ne veut pas tomber dans
le rêve.
Ici, il est vrai, il y a un autre dang'er, c'est
de se laisser influencer par les conditions pré-
sentes et de perdre de vue le but définitif. Cela
est si exact que nombre d'anarchistes, très
ardents autrefois, lancés dans les mouvements
à côté, ont fini par ne plus voir que la réus-
site de cette petite transformation partielle
perdant complètement de vue la transforma-
tion sociale complète.
Il est dans la nature humaine, par réac-
tion, d'aller toujours aux extrêmes ; très peu
savent garder la juste mesure. Il faut une cer-
taine pratique de l'étude pour savoir envisa-
ger une question sous toutes les faces, en tous
ses rapports, avec toutes ses contingences.
Et encore, je crois bien qu'il n'existe pas de
cerveau philosophique assez vaste pour em-
brasser — je ne dirais pas chaque question,
il est certain que ce cerveau n'existe pas, mais
— une question dans toute son ampleur.
Car chaque question tenant à une foule d'au-
tres questions, cela exige une foule de con-
naissances que la spécialisation des individus
leur empêche d'acquérir.
RÉFORMES ET RÉVOLUTION 11
Ce n'est qu'à force d'être discutée, par l'un
et par l'autre, à force d'avoir été tournée et
retournée, que l'on finit par l'envisager, à
peu près, avec ses pour et ses contres.
Cependant, pour guider notre action, il reste
un guide infaillible, c'est le but final auquel
nous tendons : l'abolition du salariat, de la
monnaie, la remise des moyens de production
aux mains des producteurs.
En ayant les yeux toujours fixés sur ce but
à atteindre, nous sommes à môme de juger de
la valeur des moyens qui se présentent à nous
pour y arriver, de comprendre s'ils ont une
valeur définitive ou transitoire, s'ils sont une
accommodation à l'ordre de choses existant,
ou peuvent nous aider à y faire brèche.
C'est pour avoir perdu le but final de vue
que les socialistes de l'heure présente sont
devenus une simple copie des radicaux bour-
geois, malgré toute leur phraséologie révolu-
tionnaire et socialiste.
Mais si l'expérience, la réflexion, et la force
des choses amenèrent la plupart des anar-
chistes à envisager les réformes sous un as-
i2 RÉFORMES, RÉVOLUTION
pect négatif moins absolu, il y a cependant
un point sur lequel ils n'ont pas varié, c'est
sur la façon de les obtenir.
Les socialistes — comme les défenseurs do
la propriété individuelle, — veulent lutter,
pour l'obtention de chaque réforme, par l'envoi
au parlement de députés chargés d'y por-
ter les revendications de leurs commettants,
et d'amener ledit parlement à transformer
ces revendications en lois devant donner sa-
tisfaction aux intérêts les plus contradictoires.
Nous aurons au cours de ce volume à voir
plus longuement quelle illusion grossière se
cache sous cette tactique ; je me borne ici à
noter les différences.
Les anarchistes, eux, sont convaincus que
la loi n'est efficace que là où elle est d'accord
avec l'état d'esprit do la moyenne de ceux
en faveur de qui elle doit être appliquée.
Par conséquent, disent-ils, au lieu de perdre
son temps dans des campagnes électorales où
les questions de personne l'emportent toujours
sur les idées, il est bien plus pratique de créer,
parmi les intéressés, l'état d'esprit qui leur
fera comprendre la nécessité de la réforme
préconisée, et les amènera à agir, directement,
RÉFORMES ET RÉVOLUTION 13
par eux-mêmes, en l'exigeant, ou en l'im-
posant, par leur action concertée, à leurs
exploiteurs, sans perdre leur temps à compli-
quer les choses, en portant ces questions dans
l'arène politique oij il faut d'abord lutter pour
avoir la majorité dans un parti, pour que oe
parti lutte à son tour pour l'imposer aux au-
tres partis, et ensuite, la réforme une fois
passée dans le code en revenir à ce que ceux
qui doivent en bénéficier, soient forcé de lut-
ter pour que leurs maîtres économiques veuil-
lent bien respecter la loi nouvelle. Sans comp-
ter tout ce qu'elle aura perdu en efficacité
par les tripatouillages que les partis politi-
ques auront fait subir à la dite réforme avant
d'arriver à la codifier, et par ce que la « ju-
risprudence » saura en tirer.
Non pas que j'accorde aux réformes, impo-
sées par l'action directe des intéressés, plus
de valeur transformatrice qu'aux réformes
obtenues par voie parlementaire. Si les récla-
mations devaient se borner à un simple chan-
gement dans la façon d'exploiter, l'ordre so-
cial n'en serait pas changé.
11 ne le sera que lorsque les moyens de pro-
14 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Juction feront retour aux ma*ins de ceux qui
les mettent directement en œuvre, et ce chan-
gement ne se fera que par une lutte qui aura
un tout autre caractère que celles nécessitées
pour l'obtention de simples adoucissements.
Mais puisqu'il est dans la nature humaine de
n'avoir recours au seul remède efficace qu'a-
près avoir épuisé, d'abord, les remèdes de
bonne femme de son entourage, coHame le cer-
veau ne procède que par étape, et que, tout
en essayant de hâter son évolution, il faut
bien la suivre; puisque comme nous l'avons
constaté plus haut, on ne peut pas deman-
der aux hommes de l'heure présente, de se
désintéresser des avantages, si minces soient-
ils, qu'ils peuvent obtenir, pour attendre
une transformation sociale qui ne se réalisera
que pour leurs descendants, c'est gagner du
temps et hâter l'évolution, en leur apprenant
à ne se fier à personne pour réaliser ce qu'ils
demandent, et en leur faisant comprendre que
l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même.
C'est gagner du temps, et c'est aussi leur
apprendre ce que peuvent la volonté, l'éner-
gie et la cohésion, lorsqu'on sait les employer ;
et combien frêle, en réalité, est le rempart que
RÉFORMES ET RÉVOLUTION 15
la bourgeoisie dresse contreleur émancipation,
elle qui ne tire sa force que de leur éparpil-
lement et de leur ignorance.
Tout coup porté à l'édifice économique, ne
peut que l'ébranler. Le travailleur en usant
de ses forces apprendra à s'en servir ; en ap-
prenant à faire plier ses maîtres devant ses
réclamations, il saura, le moment venu, son
éducation faite, formuler les transformations
qui l'émanciperont définitivement, économi-
quement et politiquement.
II
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS
Gontradicthon apparente entre le développement moral
et les faits. —Le Sultan-Rouge et le Tzar-Pendeur. —
Les guerres coloniales. — Progrès apparents de l'Etat
et du Parlementarisme dans l'ordre des faits. — Leur
déchéance dans l'évolution de l'idée. — L'individu pri-
sonnier du milieu économique. — Evolution de la mo-
rale. — Puissance des préjugés. — La Révolution-féti-
che. — De la théorie à la pratique. — Ce sont les vic-
times de l'Etat qui font sa puissance. — La liberté
agit, ne se décrète pas. — C'est l'individu seul qui
peut se libérer. — Multiplicité des groupements d'ac-
tion. — Décentralisation. — Initiative.
Une chose qui étonne et désespère quelques-
uns — lorsqu'on compare le développement
intellectuel et moral (théorique) de notre
époque avec les faits qui s'accomplissent jour-
nellement — c'est de voir que ces derniers
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 17
sont, lo plus souvent, un complet démenti au
premier, et que l'évolution matérielle se fait
comme si elle ne tenait aucun compte de l'évo-
lution intellectuelle.
Si nos aspirations morales, intellectuelles,
semblent dénoter une humanité qui tend ^
s'élever, à s'ennoblir, à se perfectionner, il
semble, au contraire, par les actes collectifs,
que nous laissons accomplir en notre nom,
sans protester le plus souvent, que nous ré-
gressons vers les périodes barbares.
Ainsi, pour prendre le cas le plus frappant,
la question de la guerre, le respect de la vie
humaine : si, de tous temps, il y eut des voix
pour proclamer les douceurs de la paix, les
bienfaits de la fraternité, l'horreur des com-
bats et des massacres, aucune époque, je crois,
plus que la nôtre, n'a fourni pareils mon-
ceaux de littérature démontrant l'injustice des
conflits entre nations, leurs mauvais effets
sur le vainqueur et le vaincu.
Jamais on n'a flétri si durement ces brigan-
dages. Jamais ne s'élevèrent si nombreuses
les voix contre cette survivance de la barba-
18 RÉFORMES, RÉVOLUTION
rie. Sans compter les ligues pour la paix, con-
tre les armements, etc.
Et cependant le fléau de la guerre s'étend
plus que jamais! La vie humaine, comme aux
époques les plus barbares, semble ne compter
pour rien dans les calculs de ceux qui nous
dirigent. La guerre sévit partout. Les fusils
partent tout seuls lorsque les grèves menacent
de devenir tumultueuses. Les journaux sont
pleins des récits de rôdeurs chourinant des
promeneurs, sans autre mobile que la va-
nité de démontrer qu'ils sont des « cos-
teaux » ^
Aux portes de l'Europe nous avons pu, pen-
dant plusieurs années, assister au massacre
de la population arménienne, mené systéma-
tiquement par ce monomane de l'autocratie —
que l'on a flétri du nom de « Sultan-Rouge », —
sans que la conscience publique, se soit sou-
levée, le massacreur étant protégé par la di-
plomatie russe qui opérait de même chez elle
sur les Juifs. Les politiciens français laissant
1. A noter, cependant, ici, qu'il y a une campagne po-
licière de presse, exagérant, transformant la rixe la plus
anodine en assassinat, afin de justifier une extension de
la police.
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 19
faire, pour ne pas s'aliéner leur allié — celui
que l'histoire flétrira du nom de Tzar-Sang-lant,
et aussi de fourbe; car nul ne sut davantage
faire étalage de sentiments pacifiques, pour or-
ganiser le massacre.
On a laissé écraser le peuple crétois qui
s'était soulevé pour reconquérir son indépen-
dance, sans que l'on se soit aperçu de sa ten-
tative. Ou, du moins, si. Comme la grande ban-
que y avait des intérêts d'engagés — n'étant
pas étrangère au soulèvement — les nations
européennes intervinrent... contre les insur-
gés.
Nous n'avons pas de guerre continentale.
Chaque nation, quelle que soit son envie d'écra-
ser ses concurrentes, a une peur trop forte
de « l'inconnu » que recèlerait une guerre
chez elle ou à ses portes.
Mais comme leur système économique est
basé sur la fraude et la violence, comme leurs
gouvernements ne se maintiennent que par
la violence, ce qui les force à entretenir des
armées qu'il faut bien faire agir pour justifier
leur maintien;
20 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Coiiiinc la misère que le système capitaliste
fait peser sur les producteurs empêche ces
derniers de consommer les produits de leur
activité, c'est dans les pays éloignés que l'on
a déversé le fléau de la guerre ; c'est aux ra-
ces, dites retardataires, que l'on a pensé pour
vendre les culottes que l'on refuse à ceux qui
les fabriquèrent. C'est à coups de canon et de
fusil que l'on « ouvre des débouchés ».
L'Europe et l'Amérique se sofit ainsi jetées
dans les guerres coloniales, espérant atténuer
la misère qui les ronge, enrayer la débâcle
qui les menace.
Et cela au mépris de la justice la plus élé-
mentaire, sous les prétextes les plus absurdes,
sans se donner la peine de masquer la dé-
loyauté.
Ce que deviennent conquérants et conquis
dans ces campagnes de brigandage, Ton peut
s'en rendre compte par la divulgation que,
de temps à autre, la presse quotidienne est
forcée d'apporter sous la poussée des témoi-
gnages qui s'accumulent, mais ne nous don-
nant que les plus criants, ceux qu'il est im-
possible de cacher : Villages décimés, nègres
mutilés sous prétexte qu'ils n'ont pas rempli
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 21
la tâche assignée; les vainqueurs tuant et
martyrisant par sadisme.
C'est en Afrique, surtout, qu'en ce moment
la race blanche donne la mesure de cruauté
et de détraquement cérébral qu'elle peut at-
teindre. Français, Allemands, Belges et An-
glais, à ce sujet, n'ont rien à se reprocher mu-
tuellement.
A notre époque qui se vante de tolérance,
d'humanitarisme, de respect de la liberté in-
dividuelle ou nationale, fleurissent la mau-
vaise foi, les dénis de justice, la barbarie la
plus abjecte de la part de ceux qui se pré-
tendent civilisés, sans que la masse des in-
dividus s'attarde à ces fadaises. Ce qui se
passe si loin de nous ne peut nous intéres-
ser !
Et encore, faut-il que cela se passe si loin ? A
l'heure actuelle, en Europe môme, un peuple
s'est soulevé pour réclamer les minces liber-
tés que possèdent tous les peuples européens,
nos républicains français, qui se réclament de
la révolution qui voulait affranchir tous les
peuples, se rangent du côté de la bande de
forbans qui dominent et terrorisent ce peuple
par les massacres et la déportation, et s'em-
22 RÉFORMES, RÉVOLUTION
pressent de souscrire aux emprunts qui doivent
faciliter au bourreau son œuvre de répression.
Les républicains suisses, fidèles à leurs tradi-
tions de plats laquais des tyrans, lui livrent
ceux qui se sont fiés à la légende menteuse de
terre d'asile aux persécutés.
Si nous passons à un autre ordre d'idées,
de l'émancipation individuelle, par exemple,
nous pouvons constater que, en littérature,
en arts, en science, tout tend à proclamer l'af-
franchissement intégral de la personnalité
humaine.
A part les renards de la politique, pour
qui réfléchit sainement, l'idéal serait d'arri-
ver à un état social où l'individu pourrait
évoluer en la pleine expansion de ses virtua-
lités, développer ses aptitudes, ses tendances,
agrandir son cerveau selon ses possibilités,
sans aucune entrave extérieure.
Le respect de la liberté des autres n'étant
pas une diminution de la liberté « indivi-
duelle » mais son complément et sa garantie,
c'est à un état social harmonique, n'ayant
pas d'autorité, fonctionnant par la seule li-
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 23
berté, que tendent les aspirations de notre
époque.
Encore ici, si nous passons aux faits, nous
constatons que l'Etat acquiert tous les jours
une influence plus désastreuse, la bureaucra-
tie poussant ses tentacules jusque dans la vie
intime des individus, l'administration deve-
nant de plus en plus inquisitrice, tracassière,
arrogante, omnipotente, la police envahissant
toute la vie sociale.
Et, ce qui est pis, les individus, la plupart
du temps, ne faisant rien pour y résister, n'es-
sayant même pas de se soustraire aux droits
de plus en plus grands que l'Etat s'arroge sur
eux, acceptant passivement son ingérence
envahissant chaque jour un coin nouveau de
leur vie.
Si nous étudions le parlementarisme, nous
verrons qu'il a atteint le point le plus culmi-
nant de l'abjection et du mépris. A l'heure ac-
tuelle être politicien n'est pas aussi méprisé
que le métier de cambrioleur ou de souteneur,
mais on y arrive à grands pas.
On sait que le mensonge, la vénalité, la
24 RÉFORMES, RÉVOLUTION
concussion sont les armes nécessaires pour
réussir en politique. Et, cependant, lorsque le
besoin d'une amélioration se fait sentir, c'est
encore vers le parlement que se tournent tous
les espoirs. C'est de la grâce efficace de la loi
qu'on attend la réalisation de ses aspirations.
Un siècle de centralisation a tellement émas-
culé les énergies que l'on n'est plus capable
d'aucune action propre, d'aucune initiative,
on attend patiemment, pendant des généra-
tions, que la Providence-Etat veuille bien ac-
corder ce qu'un peu de cohésion, d'initiative
et de volonté pourrait réaliser en quelques an-
nées.
Et lorsque revient chaque bataille électo-
rale, les gens se précipitent aux urnes pour
nommer celui qui leur paraît le plus avancé.
Non pas qu'ils espèrent en la réalisation de
ses promesses — ils n'ont plus une très grande
foi en les promesses électorales, mais parce
que l'on subit la pression de la bande de sous-
requins qui ont attaché leur fortune à celle
du candidat, se glissant dans les comités
électoraux, afin que l'élu fasse pleuvoir sur
eux la manne électorale.
Et l'électeur emboîte le pas, sous prétexte
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 25
qu'il faut bien empêcher les réactionnaires de
s'emparer du pouvoir que leur livrerait l'abs-
tention. Dans sa simplicité, Panurge-Electeur
n'a pu encore arriver à comprendre que les
g^ouvernements, — le plus réactionnaire
comme le plus révolutionnaire — ne peuvent
accomplir que ce que l'opinion publique leur
permet d'oser. Et que cette dernière a. dans
la vie journalière, mille moyens plus efficaces
que le suffrage universel pour se manifester
et imposer sa volonté :
Où l'on peut constater cette déchéance du
parlementarisme, c'est dans les congrès ou-
vriers, dans les org'anisations syndicales, où
l'on s'empresse de rejeter la politique de la
lutte journalière. Et cependant, sitôt que se
déclare une grève, le plus souvent les politi-
ciens parviennent à s'y introduire, à s'y faire
écouter, à s'en faire un tremplin, que, le plus
souvent, les grévistes paient de leur défaite.
Cela tient, il est vrai, à une foule de causes à
côté : Le député est connu. Il peut se présen-
ter, et parler d'abondance là où d'autres
moins, ou pas connus, ne réussiraient pas à se
2
26 RÉFOHMES, RÉVOLUTION
faire écouter. Le député voyage aux frais de la
princesse, et peut se déplacer (juand et comme
il veut. En face des autorités le député en est
une autre, et, sans s'en rendre bien compte,
les grévistes escomptent son influence en cas
de lutte.
Et puis, encore, il y a la force des situations
acquises qui en imposent toujours aux indivi-
dus, même lorsqu'ils se croient dégagés de
toute influence. A plus forte raison, à ceux
qui commencent à peine à discuter les préju-
gés sociaux.
A constater l'hiatus énorme qui existe entre
la pensée et les faits, on serait tenté de se dé-
courager en pensant que les progrès que l'on
croit réalisés ne sont qu'apparents, qu'au fond
l'homme est toujours la bête féroce qu'il a
été en certains temps primitifs ; qu'il n'a fait
qu'y ajouter un peu d'hypocrisie pour pallier
ses méfaits.
Je ne dirais pas, avec je ne sais plus quel
écrivain classique, « que c'est un hommage à
la vertu que de se croire obligé de donner des
mobiles honnêtes à des actions qui ne le sont
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 27
pas » ; mais, en fait, exprimer des sentiments
élevés implique que l'on est en état de les
comprendre, et que l'on est un peu honteux
de ceux qui vous déterminent. Si l'écart est
grand entre la façon d'agir et celle de conce-
voir les choses, cela tient à une foule de causes,
dont la principale est la mauvaise organisation
sociale qui tend à rendre ennemis les hom-
mes, et non à en faire des êtres solidaires.
Avant tout, l'homme est un être qui se sent
le hesoin de vivre, de se développer, de se re-
pr(jduire. Tout autre être qui prend la place
qu'il convoite, agrippe le morceau de pain sur
lequel il comptait pour assouvir sa faim, est
un ennemi à détruire. Mais, une fois repu, les
sentiments ali'ectueux peuvent se développer.
C'est ce qui fait que, malgré la société qui
perpétue la rivalité entre ses membres, l'es-
prit de solidarité a pu se développer. En théo-
rie plus qu'en pratique, sans doute, mais assez
pour qu'il commence à s'imposer. C'est à ceux
qui en ont compris toute la valeur sociale de
travailler à sa réalisation dans les faits.
L'état social est-il né du besoin de solidari-
28 RÉFORMES,' RÉVOLUTION
ser SOS olforts? ou plutôt de l'assorvisscment
des faibles par les forts ? Voilà qui est fort dif-
ficile à démêler. En tout cas, lorsque l'homme
s'associa à son semblable, il était encore trop
près de l'animalité, — si môme il en était
sorti — pour que l'idée de justice, telle que
nous la comprenons, put se faire jour dans la
horde primitive.
« Voler la femme du voisin, c'est bien; me
voler ma femme, c'est mal », voilà l'idéal de
justice qui pouvait se faire jour chez le pri-
mitif. C'est de ce point de départ que s'est
faite l'évolution morale autour de laquelle
s'est basée l'organisation sociale, que ce sont
faites les lois pour sa défense, que s'est cons-
tituée l'autorité qui s'en est arrogé la sanction,
et qui, lorsqu'elle fut assise, se mit à ridiculiser
et par surplus traquer, persécuter, emprison-
ner, torturer, pendre, brûler ou décapiter ceux
qui voulurent modifier ses conceptions enfan-
tines de la morale et de la justice.
Si on ajoute à cela que les idées les plus
hardies peuvent bien se faire jour dans quel-
ques cerveaux, mais qu'il faut qu'elles mûris-
sent lentement avant d'être acceptées par un
petit nombre, et ne plus être regardées comme
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 29
des paradoxes, ou l'apanage d'un esprit
« original » on comprend l'immensité de
temps qu'il leur faut avant do se transformer
en actes de la vie courante d'un certain nom-
bre.
Et cela se comprend. L'individu a à lutter
contre les préjugés, les idées reçues, qu'il loge
inconsciemment en sa cervelle, et dont il ne
se débarrasse que très lentement, au cours
de la vie, au choc des faits. Son cerveau tend
bien à l'élever, mais l'organisation sociale
pèse de tout son poids sur ses actes et l'em-
pêche d'agir comme il voudrait; il y a son en-
tourage qui le combat, pour lequel, le plus
souvent, il est forcé de se plier aux conditions
existantes, afin de lui assurer les moyens
d'existence, et tout son passé, enfin, qui
l'englue encore à la fange d'où veut le tirer
sa pensée. Et comme le passé a des attaches
plus solides que l'idée qui ne fait que de naître,
il est le plus fort, et, le plus souvent, les indi-
vidus agissent d'une façon, tout en pensant
d'une autre.
Puis, il faut bien le reconnaître, il faut
avoir mûri une idée, l'avoir portée longtemps
en soi avant qu'elle devienne un besoin d'agir,
2.
30 RÉFORMES, RÉVOLUTION
— à moins d'agir par emballement, alors ra
ne dure pas. — Une idée vous séduit d'abord
comme aspiration, comme idéal ; ce n'est que
peu à peu qu'elle s'empare des individus, les
pénètre comme un besoin, et devient enfin, à
son tour, motrice d'actes.
L'énorme différence qui existe entre les pro-
grès réalisés par l'esprit et leur lenteur à pas-
ser dans les faits tient encore à ceci, c'est
que des siècles d'autorité, de coercition, d'édu-
cation relig'ieuse ou laïque, mais toujours dog--
matique. prêchant à l'individu l'obéissance et
la subordination aux puissances célestes ou ter-
restres, ont fini par briser complètement, chez
la plupart, le sentiment de l'individualité,
le ressort de l'initiative.
A quoi bon user ses forces inutilement,
pauvre pyg-mée, alors qu'il existe des puis-
sances qui n'ont qu'un signe à faire pour que
ce qui vous parait le plus irréalisable soit
immédiatement accompli, et accepté même
par ceux qui s'en défendent le plus !
Au lieu d'user notre vie si courte, en efforts
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 31
quasi-stériles pour faire accepter notre idée
par une dizaine de nos semblables, peut-être,
prions donc la sainte autorité de bien vouloir
prendre en main la réalisation de nos aspira-
tions 1
Cela paraît si facile de faire inscrire un
nouvel article de loi dans l'amas de ceux
existant déjà ! Il y a tant de candidats qui vous
promettent de n'être au Parlement que vos
plats serviteurs. Si on essayait?
Il y a aussi les féticheurs de la Révolution,
qui contribuent à ancrer cette idée qu'il n'y
a qu'un coup de force à opérer, pour que, du
jour au lendemain soit instaurée la société
idyllique de nos rêves.
Pour les uns, ce vocable, Révolution, répond
à tout. Faisons la Révolution, et tout sera pour
le mieux.
Pour d'autres, la Révolution, c'est la con-
quête du pouvoir; c'est renverser ceux qui le
détiennent pour mettre à leur place des indi-
vidus dévoués à l'humanité qui décréteront le
bonheur universel.
Seulement, par malheur, lorsqu'un change-
32 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ment de ministère ou une révolution leur ap-
porte le pouvoir entre les mains, ils s'aper-
çoivent avec terreur qu'aucun individu n'a
la même conception du bonheur ; que ce qui
délecte les uns est fort désagréable aux autres
et qu'il n'est en la puissance de personne de
contenter tout le monde... et son père.
D'autre part, comme leur révolutionnarisme
n'est fait que de formules, de jactance et de
beaucoup d'ignorance ; aux prises avec les
difficultés, ils perdent la tète. Montés au pou-
voir avec — ou sans — la conviction de faire
quelque chose, ils entendent surtout y rester.
Prisonniers de l'ordre social qu'ils avaient juré
de bouleverser, ils finissent par devenir plus
réactionnaires que ceux auxquels ils se sont
substitués.
C'est très facile de s'emballer soi-même
en risquant les affirmations les plus violentes
du haut de la tribune, au milieu d'un audi-
toire sympathique, ou en écrivant au coin de
son feu, ou d'une table de café, l'article fulgu-
rant qui fera se pâmer d'aise, le lecteur-gogo
qui, n'aimant pas à se creuser la tête, trop
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 33
paresseux pour tenter quoi que ce soit par
un effort personnel, aime, le matin, en ouvrant
son journal, trouver la besogne toute faite, se
délecter au massacre — par phrases truculen-
tes — d'une demi-douzaine de capitalistes,
de prêtres ou d'officiers.
Les arguments réclamant une attention dont
cette sorte de lecteurs ne sont pas capables,
le raisonnement brouillant le peu de cervelle
qu'ils ont, ils aiment à se repaître d'affirma-
tions d'autant plus absolues qu'ils sont inca-
pables de se faire une idée eux-mêmes. Les
opinions toutes faites les ravissent d'aise.
Chaque degré d'opinion a ses lecteurs pour
Petit Journal.
Aussi, autre chose est-ce de passer de
la théorie à la pratique, lorsque toute une
organisation sociale vous enserre de toutes
parts. Ce que nos féticheurs s'imaginent être
de l'action, c'est être intempérants de lan-
gage ; mais lorsqu'ils se trouvent aux prises
avec l'action véritable, ils s'aperroivent alors,
avec terreur, que l'on ne fait pas le bonheur
des gens malgré eux.
34 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Leurs affirmations les plus anodines leur
semblent tles monstres lorsqu'il faut mettre
leurs principes en application. Comme leur
intransigeance était surtout faite du désir de
plaire à l'auditeur bénévole dont les applau-
dissements leur chatouillaient agréablement
l'épiderme. au lecteur candide qui assure le
tirage du canard, et surtout à ce bon électeur-
gobeur qui doit vous mener au Parlement, point
de départ de toute bonne fortune politique,
c'est contre eux que le féticheur se retourne
lorsque, naïfs, ils s'insurgent pour le forcer à
réaliser les promesses d'antan, il vous les font
fusiller aussi désinvoltement que le ferait un
Morny ou un Saint-Arnaud.
Tout cela est très bien, dira-t-on, mais que
conclure de cela ?
Constater le mal, n'est-ce pas, déjà, le com-
mencement du remède ?Si vous connaissez les
causes qui l'engendrent, vous savez où il faut
l'attaquer.
L'Etat ne prend autant d'extension que
parce que nous croyons trop à sa toute-puis-
sance, et que nous l'armons contre nous, à
DEVELOPPEMENTS DIVERGENTS 35
chaque instant, en lui demandant de se substi-
tuer en notre lieu et place, pour accomplir
ce qu'un peu d'initiative de la part des indi-
vidus leur permettrait d'exécuter d'une fa-
çon beaucoup plus libérale, et moins coû-
teuse.
Mais comme l'Etat n'a pour mission que d'as-
surer la jouissance de ceux qui en détiennent
la force, il se sert des armes que nous lui four-
nissons pour étendre ses attributions, augmen-
ter ses prérogatives, et étoull'er les réclama-
tions de ceux dont le rôle consiste à produire
pour ceux qu'il protège.
Il faut donc démontrer aux individus que
l'Etat le plus puissant n'a de force, que celle
qu'il tire d'eux, qu'il ne sera rien du jour où
l'individu se décidera à vouloir être lui-même,
et agir par lui-même.
Nous voulons réaliser un état social où tou-
tes les aspirations puissent évoluer librement.
Il faut donc que les individus se mettent bien
dans la tête que ce qui répond à leur idéal de
bonheur peut-être parfaitement intolérable
pour d'autres! Que, par conséquent, la réalisa-
36 RÉFORMES, RÉVOLUTION
tionde ce qu'ils désirent ne peut pas se faire par
lois et majorités, mais en essayant soi-même
(le réaliser dans son coin, dans son milieu,
autour de soi, les idées qui vous sont chères,
sans attendre une majorité pour les imposer.
Ce dont il faut bien se convaincre encore,
c'est que la liberté ne se débite pas par tran-
ches : elle est, ou n'est pas; la liberté pour
tous no peut être complète que si chacun res-
pecte la liberté des autres, la liberté de cha-
cun n'ayant d'autre limite que lorsqu'elle en-
trave celle d'un autre. Conflit qui doit s'arran-
ger à l'amiable, et non par la force.
Ce qu'il faut apprendre, c'estque l'affranchis-
sement individuel ne peut être l'œuvre d'au-
cune puissance terrestre ou imaginaire, mais
l'œuvre de l'individu lui-même qui, à chaque
instant de sa vie, doit lutter pour résister aux
empiétements de l'Etat ou ressaisir ce qui lui
a été enlevé.
Mais un individu qui voudrait résister seul
au milieu de la foule serait bientôt écrasé.
D'autre part, vouloir grouper les hommes
sous un programme général, ce serait les
vouer à la dislocation lorsqu'il s'agirait de
passer à l'action.
DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 37
Il y a cependant un moyen d'éviter ces deux
extrêmes. Si les individus ont des conceptions
différentes qui les séparent, ils en ont de com-
munes qui les rapprochent. S'illeur est impos-
sible d'être d'accord sur chacun de leurs mo-
des d'activité, pourquoi ne se solidariseraient-
ils pas, avec ceux qui pensent de même sur
un point particulier, bien défini, pour le mode
d'action sur lequel ils sont d'accord.
C'est l'application, dans la lutte, du mode
de groupement que nous imaginons pour la
société que nous désirons.
Du reste, ce n'est pas à une seule forme de
groupement que nous marchons, mais à au-
tant de formes qu'il peut y avoir de concep-
tions, de mobiles incitant à agir.
Ne se grouper qu'avec les individus avec
lesquels on est absolument d'accord, et pour
le seul point sur lequel on est d'accord, voilà
le seul groupement fécond. C'est peut-être la
mort des partis ; c'est le commencement de
l'affirmation do la liberté individuelle.
Comme je le disais en comniencant, nous
nous trouvons en présence de la tendance éta-
3
38 RÉFORMES, REVOLUTION
liste qui, tous les jours, pousse quelque tenta-
cule nouveau, restreignant chaque jour la li-
berté de l'individu, et la tendance, toute intel-
lectuelle jusqu'à présent, à libérer l'individu
de l'emprise étatiste.
Pour empêcher le développement de la pre-
mière, il faut que la seconde cesse d'être une
simple spéculation subjcctire, et devienne un
besoin véritable, demandant à s'affirmer, non
par des phrases, mais par des actes.
Pour cela, il faut que l'individu reprenne
conscience de soi-même, et se débarrasse des
habitudes de passivité et d'espérance en des
forces inconnues qu'il doit à des siècles d'op-
pression, et d'éducation autoritaire et dogma-
tique.
Or, pour résister à l'autorité, pour transfor-
mer l'état social, qui l'opprime, en une société
liarmonique où il pourra évoluer librement,
l'individu a été tiraillé par deux courants op-
posés qui. jusqu'ici, ont été opposés l'un à l'au-
tre.
Nous aurons à voir au cours de ce travail
si. au contraire, ils ne se complètent pas l'un
l'autre.
III
LA FORCE ET LE DROIT
La loi n'est que la raison du plus fort. — La lutte pour
le pouvoir. — Légalité, masque de la force. — L'Etat
ne peut agir qu'en vue de sauvegarder ce qui existe.
— L'ouvrier qui réclame ne peut être qu'un perturba-
teur. — La force de l'argent. — Les grèves à coup d'ar-
gent. — L'arme des ouvriers. — L'inextensibilité des
réformes dans l'état social actuel. — Ge4te inexlensibi-
lité justifie l'intransigeance ouvrière. — C'est toujours
à ceux qui n'ont rien qu'on rogne la part. — La foi
au pouvoir tutélaire s'éteint.
Chaque fois que le gouvernement intervient
dans un conflit entre, travailleurs et em-
ployeurs, on connaît l'antienne : « C'est pour
assurer l'ordre, garantir la liberté, faire res-
pecter la loi », que les travailleurs en habit
de mascarade sont lancés contre les travail-
40 RÉFORMES, RÉVOLUTION
leurs en cotte ou blouse, désireux d'obte-
nir quelque amélioration partielle à leur
sort.
Et cela suffit pour que, même pour certains
travailleurs, la défaveur soit jetée sur ceux
qui, ne se payant pas de mots, rejetant les
fictions, essaient de renverser le Droit d'au-
jourd'bui, pour établir celui de demain.
Car cette fameuse légalité que les gouver-
nants ont pour devoir de faire respecter, n'a
jamais été que la raison du plus fort. 11 n'y
a de droit que celui qui sait se faire respecter.
La légalité n'a de sanction que la force.
Est-ce que toute notre histoire politique
n'en est pas la preuve ?
Aux temps primitifs de la royauté, la loi,
c'était le bon plaisir du monarque — lorsqu'il
était assez fort pour l'imposer à ses vassaux.
— Plus tard, pour assurer sa domination, il
dut faire quelques concessions, créer un Par-
lement, qui était censé défendre les intérêts
des sujets, mais qui fut toujours à la dévotion
du pouvoir, ne s'insurgeant contre la volonté
royale que lorsqu'il s'agissait de défendre
quelque intérêt de caste, ou acquérir quelque
nouveau privilège; car il est naturel à tout
LA FORCE ET LE DROIT 41
organisme de se développer aux dépens du
milieu où il prit naissance.
Et c'est ainsi que la bourgeoisie ayant crû
en fotce, en intelligence, en richesses, cul-
buta la royauté — après l'avoir aidée à res-
treindre les privilèges de la féodalité — et
créa une nouvelle légalité.
L'Empire la renversa pour en créer une à
son profit, mais dut, lui aussi, céder la place
à un retour offensif de la royauté qui, à son
tour, recéda la place à la bourgeoisie qui se
réinstalla au pouvoir avec la monarchie de
Juillet, etc., etc., je ne suis pas en train de faire
un cours d'histoire.
On objectera, sans doute, que toutes ces lé-
galités différèrent peu les unes des autres, et
qu'en définitive, la loi resta toujours la
même : favorable à oêux qui détenaient la
richesse et le pouvoir, dure, implacable, im-
pitoyable et oppressive à ceux qui ne possé-
daient rien.
C'est que, à travers les âges, à travers les
luttes politiques, il n'y a jamais eu, en réalité,
qu'un seul conflit : la lutte de ceux qui vivent
de l'exploitation dos masses, et de ceux qui
veulent en vivre. Le pouvoir politique étant
42 RÉFORMES, RÉVOLUTION
la meilleure arme de défense des privilèges,
il est fatal que ceux qui se sont enrichis dans
le trafic, l'agiotage, le pressurage de leurs es-
claves, entendent l'enlever aux classes, aux
formes d'exploitation vétustés. C'est pourquoi
les révolutions politiques passées, tout en s'o-
pérant sur des étiquettes, plutôt que sur des
formes de gouvernement, ne furent, en réalité,
que l'accession au gouvernement, d'une classe
enrichie, la bourgeoisie, au détriment d'une
classe ruinée, la noblesse.
Si la loi restait sans force pour la sanction-
ner, ce serait une arme ébréchée; la force
seule serait également impuissante à donner
de la stabilité à un état social qui repose sur
l'exploitation du grand nombre. Pour permet-
tre aux nantis de digérer en paix, il a fallu
persuader aux volés que leur exploitation
était légitime, inévitable, que leur situation
ne pouvait s'améliorer que lentement et gra-
duellement, sous peine de perdre les trésors
acquis de civilisation.
Et en associant la loi et la force, on a réussi
à en faire deux étais solides, s'aidant mutuel-
lement dans leur œuvre. Lorsque l'idée reli-
gieuse vint s'y ajouter ce fut parfait,
LA FORCE ET LE DROIT 43
Et voilà pourquoi chaque caste a lutté pour
s'emparer du pouvoir, et appliquer la loi à
son profit.
Et, lorsque, comme la bourgeoisie, au
moyen du soi-disant suffrage universel, on est
parvenu à persuader aux exploités qu'une
part leur était faite dans la confection des
lois, c'est la perfection de l'instrument de do-
mination et d'exploitation.
Aussi, l'intervention du pouvoir dans un
conflit économique est-elle très caractéristi-
que. C'est entendu qu'il est sans parti pris;
qu'il n'intervient ni pour, ni contre l'un ou
l'autre des belligérants. Responsable de l'or-
dre, défenseur delà légalité, il n'a qu'un but :
« assurer l'ordre et le respect de la légalité...
et de la propriété!... » Et voyez comment ca
se trouve. Tordre n'est jamais menacé que
par les ouvriers, la légalité n'est, neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, violée
que par eux. Leur force de travail leur est
reconnue en toute propriété, mais lorsqu'ils
se lèvent pour réclamer que les exploiteurs
respectent cette seuli^ pr<»priété que la b»i leur
44 RÉFORMES, RÉVOLUTION
reconnaît, en ne profilant pas de leur besoin
de manger pour la rémunérer bien au-dessous
de sa valeur, il se trouve que cette propriété
n'a rien à prétendre à la protection gouver-
nementale. La seule propriété sacrée, est la!
propriété tangible du sol. des immeubles,
meubles, actions ou argent monnayé. Pour
l'autre : « Laissez-faire, laissez-passer,. c'est
la libre concurrence! »
Il semblerait donc qu'il y ait là, déjà, une
indication que l'ordre, tel qu'il est entendu
par la légalité existante n'est qu'une arme
pour ceux qu'il favorise contre ceux qui, pour
faire entendre leurs réclamations, se trouvent
continuellement entraînés — rien que par le
fait qu'ils réclament — à le violer. C'est bien
plus simple d'incriminer le mauvais esprit des
grévistes.
Cette fatalité qui, quels que soient ceux qui
exercent le pouvoir : Broglie, Méline, Clemen-
ceau ou Jaurès, quelle que soit l'étiquette
dont ils s'affublent, fait que leur intervention
en faveur de l'ordre se tourne forcément à la
protection des possédants, contre les « exi-
gences )) des dépossédés, ne démontre qu'une
chose, affirmée depuis longtemps par les anar-
LA FORCE ET LE DROIT 45
chistes : l'impossibilité pour tout individu qui
veut travailler sérieusement à la réforme so-
ciale, de participer à l'exercice du pouvoir;
car, participer au pouvoir, c'est se rallier à
la conse<rvation de ce qui existe contre les re-
vendications qui s'éveillent.
C'est qâe, malgré toutes les lil)ertés que
vous reconnaisse la loi, malgré tous les droits
dont l'Etat se targue de vous assurer le libre
exercice, il y a une force plus puissante que
la loi, c'est l'argent, sans lequel tout droit est
vain, toute liberté est illusoire.
La loi — depuis peu — garantit à l'ouvrier
le droit de grève. Mais la reconnaissance de
ce droit n'est qu'une macabre plaisanterie, si
celui qui est en grève s'obstine à l'exercer dans
les limites que lui assigne la loi, car la faim
inévitable suffira à en avoir raison.
Que demande le patron ? que les choses con-
tinuent à aller comme elles vont. Et c'est
déjà y apporter le trouble qu© de se mettre
en grève.
Par ses avances, par son crédit, le patron
est assuré de pouvoir attendre que la faim, la
3.
46 RÉFORMES, RÉVOLUTION
lassitude, aient entamé la force de résistance
de ses esclaves; inutile, pour lui, de manifes-
ter, de montrer les dents. Il n'a qu'à attendre
que son auxilliaire, la faim, ramène à résipis-
cence ceux qui ne sauraient longtemps trou-
ver à manger s'ils ne trouvent pas à louer
leurs bras.
A titre d'exemple, parmi les cas innombra-
bles, faut-il rappeler le plus caractéristique,
la grève des ouvriers mécaniciens anglais?
Comme le recommandent tant, aux ouvriers,
gouvernants et socialistes, et enfin tous les
hommes sages « qui ont compris que la vio-
lence est plutôt nuisible aux réclamations au
service desquelles on prétend la faire ser-
vir », les mécaniciens résistèrent pacifique-
ment pendant des mois et des mois. Il n'y
eut aucun acte de violence à leur repro-
cher, ce qui leur valut non seulement les fé-
licitations de tous les hommes d'ordre, mais
aussi les souscriptions de riches philanthropes
— dont quelques-unes atteignaient ou dépas-
saient 1000 livres (25.000 fr.) — Ils y épuisè-
rent cependant leur caisse, les caisses des
« Unions » qui les aidèrent. Si je ne me trompe,
ce fut plus de 35.000.000 de francs qu'ils y en-
LA FORCE ET LE DROIT 47
^loutircnt pour, en fin do compte, aboulir à
retourner k l'atelier vaincus, ayant, pour des
années, perdu tout espoir de faire valoir au-
cune revendication !
Et, plus près de nous (1908), les filateurs
du Lancashire, qui, pour résister — toujours
très pacifiquement — à un lock out patronal
ayant pour but de réduire les salaires, ont
dû accepter la réduction après avoir englouti
30.000.000!
Il ne suffit donc pas d'avoir le droit pour
soi. Même, avec des g-ros sous, il ne prévaut
pas contre les capitaux et l'entente de ceux qui
détiennent les moyens de production. Sur le
terrain légal — puisque la légalité est faite,
encore une fois, pour défendre ce qui existe
— la lutte entre exploiteurs et exploités est
tellement inég'ale, tellement disproportionnée;
qu'il faut être fou pour l'accepter.
Il n'y a qu'un moyen pour les ouvriers d'é-
galiser les chances ; faire comme ceux qui
les dominent aujourd'hui, user de leur nom-
bre pour imposer leur volonté. A chacun
ses armes. Les possédants ont le capital, ils
48 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ont la légalité, ils ont toutes les forces
sociales que les travailleurs sont assez bornés
pour leur fournir, et qui, par leur seule mise
en mouvement, se trouvent protéger ceux qui
les ont créées à leur profit, les ouvriers n'ont
que leur nombre, mais s'ils savent s'unir, il
peut faire échec aux forces qu'on leur oppose ;
ils peuvent même se refuser à fournir aux
bourgeois la force policière et la force armée
qui les protègent.
Qu'ils apprennent, enfin, que la force est la
seule garantie de tout droit, de toute légalité.
C'est parce que, jusqu'à présent, la force que
les capitalistes ont su opposer aux travailleurs
a été plus forte que celle des assaillants qu'ils
ont eu la légalité pour eux.
Que les ouvriers sachent user de la force
qu'ils possèdent, et ce sont les droits qu'ils ré-
clament qui deviendront l'ordre véritable, la
légalité de demain.
Celui qui, à des réclamations d'êtres hu-
mains, oppose la force armée, est-il plus auto-
risé que ceux qui cherchent à éveiller les
consciences pour leur affranchissement, lors-
LA FORCE ET LE DROIT 49
que, devant l'inanité de leurs réclamations, ils
se trouvent entraînés à opposer cette force dont
leurs maîtres entendent se réserver l'emploi?
Est-ce la faute de ceux qui sont exploités,
si on ne leur a laissé d'autre issue que la vio-
lence?
La légalité n'est qu'une fiction qui sert à
masquer l'emploi et l'abus de la force. En
réalité, il n'y a de droits que ceux qui savent
s'imposer, ne sont que des dupes ceux qui,
pour respecter une légalité que violent tous
les jours ceux qui l'invoquent, ajournent ou
restreignent leurs revendications.
Eh ! sans doute, pas plus que les travail-
leurs, les patrons ne sont responsables de
l'ordre de choses, au milieu duquel ils sont
nés.' Mais ils en vivent tandis que les autres
en crèvent. La différence est assez grande
pour qu'elle engendre un état d'esprit tout
différent.
Il est facile, à qui jouit, d'être pacifique,
de se contenter de ce qui est, de promettre
des améliorations... pour lorsqu'il sera mort,
quand ça ne pourra plus le troubler, sous
50 RÉFORMES, RÉVOLUTION
prétexte Je ne pas compromettre la stabilité
de l'édifice qui l'abrite.
Mais celui qui crève de faim « veut » des
améliorations immédiates et non après sa
mort. Et lorsqu'on ne veut pas les lui accor-
der de bonne volonté, il lui faut parler plus
fort, et même tenter de les imposer lorsqu'on
continue à ne rien lui céder.
Tous les avantages étant d'un côté, toutes
les charges, toutes les misères de l'autre, ce
sont toujours les réclamations de ceux qui ont
la misère en partage que l'on trouve excessi-
ves ou prématurées. C'est à ceux qui n'ont rien
que l'on demande toujours de céder et auxquels
on oppose les baïonnettes et la fusillade lors-
qu'ils insistent trop fort. Et, par une sinistre
parodie de justice, on envoie au bagne ceux
qui ont échappé au massacre pour avoir violé
la légalité. Procédé jésuitique pour cacher la
réalité qui est bien plus simple :
La défense de l'ordre, c'est la défense de
ceux qui, dans l'oisiveté, vivant des produits
du travail de ceux qu'ils ont asservis, enten-
dent ne pas être troublés par les réclamations
de ceux qui, parmi leurs esclaves, ont compris
le rôle de dupes qu'ils jouent dans l'organisa-
LA FORCE ET LE DROIT 51
tion sociale, et veulent vivre dorénavant de
leur travail sans être forcés d'en abandonner
la meilleure partie à leurs parasites.
S'il plaît à certains « bergers » d'emboucher
la flûte champêtre pour nous jouer Tair du
« pouvoir tutélaire » travaillant à faire abou-
tir les réclamations des ouvriers à condition
qu'ils soient sages, très sages, et ne compro-
mettent pas celte réalisation par leur impa-
tience ou leur intraitabilité, ce n'est qu'un
duplicata de la « vieille chanson à bercer la
douleur humaine », aidant à supporter le
présent, en faisant espérer un futur meilleur.
Mais de même que n'opère plus le « charme »
du chant religieux, la « scie » politique et
parlementaire s'est ébréchée dès les premiers
grincements. Nombre de travailleurs savent
que leur classe n'obtiendra que ce qu'elle
saura prendre; les nouveaux Tyrtéo en seront
pour leurs bucoliques.
IV
LES EXIGEiVCES DES OUVRIERS
La société actuelle est unanimement reconnue mauvaise.
— C'est sur les réformes à faire que l'on n'est plus
d'accord. — Le droit de défense pour ce qui existe. —
Et les droits de ceux qui sont sacrifiés par ee qui
existe? — La société n'est pas une entité. — Les droits
antagoniques. — La société actuelle est l'organisation
de l'exploitation des uns par les autres. — Se méfier
des conciliateurs. — La violence n'est pas toujours
brutale. — Le droit des grévistes à vider l'atelier. —
La révolte c'est l'affirmation d'un droit nouveau. —
Chacun son tour à se faire entendre. — Primitivement
les droits n'allaient pas sans devoirs. — Au cours de
l'évolution, les uns ont gardé tous les droits et rejeté
les devoirs sur ceux qu'ils asservissaient. — C'est aux
spoliés à modérer leurs réclamations. — On n'obtient
que ce que l'on sait prendre. — Mais quelqu'un trou-
bla la fête...
Tout le monde admet, à l'Iieure actuelle,
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 53
la nécessité de réformes sociales. Nombre de
radicaux ont inscrit maintes lois ouvrières
dans leur programme; il n'y a pas jusqu'à la
propagande religieuse qui n'ait cru bon de
corser son apostolat de revendications écono-
miques. La conscience ouvrière se dévelop-
pant, elle a forcé les favorisés de l'ordre ac-
tuel à considérer, avec plus de bienveillance,
l'état lamentable dans lequel grouille une par-
tie de l'humanité, et à admettre comme légi-
time une partie de ses réclamations.
Donc, tout le monde est d'accord que des
satisfactions doivent être accordées aux ré-
clamations ouvrières, mais où on ne l'est plus,
c'est sur la façon, l'urgence, et dans quelle
mesure ces améliorations doivent être opé-
rées.
Pour les anarchistes, ce sont les ouvriers
eux-mêmes qui doivent les réaliser et les im-
poser par leur action et leur entente. Pour les
socialistes, c'est par des mesures législatives
lorsqu'ils auront la majorité au parlement, et
détiendront le pouvoir. Pour eux, comme pour
les radicaux, et tout ceux qui. par la diver-
sité de leurs étiquettes écliappent à un classe-
ment précis, ces réformes ne peuvent se faire
54 RÉFORMES, RÉVOLUTION
qu'avec circonspection, prudence, modéré-
ment, après mûres réflexions, et en tenant
compte de ne pas froisser aucun des droits
acquis.
Aussi, ne faut-il pas trop s'étonner si leurs
réformes sont longues à venir, si. lorsqu'elles
viennent, elles ne réforment rien du tout, et
si ces fameux réformateurs, sont les premiers
à se scandaliser des exigences et de l'intolé-
rance des ouvriers, lorsque les réclamations de
ceux-ci dépassent la moyenne de ce que, eux,
ont jugé seul légitime, et lorsque ces récla-
mations prennent une forme autre que la
prière :
« Les ouvriers compromettent leur cause en
demandant trop et en exigeant trop promple-
ment u.
« Il faut », disent-ils, « prendre les choses
telles qu'elles existent, essayer de les amélio-
rer du mieux que nous pourrons, mais se gar-
der de les troubler violemment, sous peine
d'aggraver les maux dont on se plaint.
« Il y a, avant tout, le droit pour la société
d'exister, et de se défendre. Sans doute le ré-
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 55
gimc capitaliste n'est pas parfait, mais tel
quel il fonctionne, et il y a pour ceux qui sont
arrivés à une situation, le droit de jouir des
fruits de leur travail ».
Sans doute que tout, ce qui existe — la so-
ciété et le régime capitaliste comme le reste
— a le droit d'exister et de se défendre contre
ce qui l'attaque. A une condition pourtant,
c'est que ceux qui font les frais de cette exis-
tence veuillent bien continuer à garnir le
garde-manger, et ne pas y opposer leur droit
à se sustenter eux-mêmes avant de garnir la
table des autres.
Les animaux, les féroces comme les autres,
ont un droit égal à celui de l'homme do pul-
luler sur la terre — au point de vue particu-
lier du globe leur droit serait supérieur à ce-
lui de l'homme, car ils détériorent moins la
planète que leur exterminateur.
Cependant, partout où ce dernier a pu s'é-
tablir en maître, il a asservi les espèces qu'il
lui était profitable de domestiquer, et détruit
celles qui lui étaient nuisibles, ou dont il ne
pouvait tirer parti, ou simplement pour son
plaisir, les traquant jusqu'en les contré(;s qui
sont restées leur domaine.
56 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Par quel privilège ceux qui ont asservi et
domestiqué leur semblable, en vertu de quel
droit ces bêtes féroces à deux pattes qui tirent
leurs moyens d'existence de l'exploitation
d'êtres de leur race, échapperaient-ils à la loi
commune, et se prétendraient-ils inaccessibles
aux revendications de ceux qui se refusent à
leur servir de pâture plus longtemps?
La société a le droit de vivre I le rentier a
le droit de toucher ses coupons, l'industriel a
le droit de défendre les bénéfices qu'il a es-
comptés des opérations qu'il entreprend.
Droits très légitimes,... tant qu'on ne les con-
teste pas.
Mais les droits de l'ouvrier à se développer,
à vivre sa vie, à jouir de l'existence, qu'en
fait-on? Lui seul n'aurait-il que le droit de se
taire?
La société n'a pas d'existence par elle-même ;
ses droits ne peuvent être que les droits de
ceux qui, par leur réunion, font son existence,
et si ces droits par.liculiers deviennent anta-
goniques que deviennent les droits de la so-
ciété?
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 57
La société n'a de raison d'être qu'autant
qu'elle facilite à chaque individu l'exercice de
ses facultés ; tous ceux qu'elle entrave ont le
droit d'en sortir pour en créer une autre, ré-
pondant mieux à leurs aspirations. Et si ce qui
existe prétends leur barrer la route? Tant pis
pour ce qui existe.
L'ouvrier peut se plaindre, et demander
des améliorations, on veut bien lui reconnaître
ce droit, mais les bonnes âmes se scandalisent
lorsque,, las de réclamer inutilement depuis
des siècles, il entreprend de réaliser lui-même
ou d'imposer ce qui lui semble devoir être
plus juste.
On va jusqu'à lui reconnaître le droit de se
mettre en grève, mais on réprouve qu'il
veuille empêcher que d'autres prennent sa
place à l'atelier ou qu'il proteste tumultueu-
sement dans la rue contre l'envoi de troupes
dans les différends qui le divisent avec ses
exploiteurs.
« Horreur ! il attente à la liberté de ses ca-
maradesl II trouble l'ordre! » En voilà assez
pour lui faire perdre l'estime de ceux qui sont
cependant animés des meilleures intentions à
son égard !
a8 RÉFURMES, RÉVOLUTION
Il no faudrait cependant pas se foutre du
monde à jet continu.
L'état social est organisé de façon à ce que
ceux qui vivent du travail des autres ne peu-
vent permettre l'affranchissement de ceux
qu'ils ont asservis, sans voir disparaître leurs
privilèges.
L'organisation politique est organisée en
vue d'assurer le bon fonctionnement de ce qui
existe, et empêcher que ceux qui sont exploi-
tés puissent échapper à l'exploitation qui les
rive à leur fonction, et c'est à ceux qui souf-
frent de cette double exploitation qu'on vient
reprocher de tenter de s'y soustraire, en leur
disant que ce n'est qu'en respectant ce qui
existe qu'ils arriveront à le changer, que ce
r'est que du bon vouloir de ceux qui les exploi-
tent et qui les oppriment, qu'ils doivent obte-
nir un changement à leur situation !
Et ils sont, comme cela, une foule de gens
qui reconnaissent théoriquement aux ouvriers
une foule de droits, mais comme ils ne com-
prennent l'exercice de ces droits qu'à condition
quil ne gène personne, et comme chaque ré-
clamation des travailleurs est une atteinte
à quelque chose qui existe, il s'ensuit que
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 59
ceux qui SG sont proposé Je concilier les droils
du capital et du travail ont entrepris de con-
cilier deux choses inconciliables, deux choses
qui s'excluent, car le capital ne peut prospérer
qu'en exploitant le travail, et le travail se li-
bérer, qu'en supprimant le capital. Et les con-
ciliateurs étant toujours néfastes, car leur
rôle est d'obtenir de l'un des combattants,
l'abandon de ses revendications les plus im--
portantes, les travailleurs doivent envoyer
promener ceux qui viennent leur promettre
d'obtenir des parlements, ou des exploiteurs
eux-mêmes, une amélioration à leur situa-
tion.
C'est très bien de dire que celui qui ne veut
pas infliger les souifrances de la faim, et de
plus grandes privations aux siens, a le droit
de continuer le travail s'il lui plaît, et de ne
pas se joindre aux grévistes.
C'est très bien d'affirmer (jue la trunciuillité
de la rue doit être assurée aux citoyens pai-
sibles, et que les violences qui peuvent trou-
bler l'ordre doivent être réprimées.
Mais l'état social n'est constitué que d*un6
60 RÉFORMES, RÉVOLUTION
longue accumulation de vielences qui, pour
s'être accomplies sans bruit, sans intervention
des muscles, n'en sont pas moins des violences,
des pires et des plus hypocrites, car ceux qui
en souifrent, sont forcés pour s'y soustraire
de se faire agresseurs.
Ceux qui possèdent la protection des forces
sociales, pour mater leurs esclaves, n'ont pas
besoin de recourir à la force brutale. Possé-
dant ce qui fait la force dans la société d'au-
jourd'hui, l'argent qui permet de se procurer
ce qui est nécessaire pour vivre, ils n'ont qu'à
attendre que la faim poigne au ventre ceux qui,-
vivant de leur travail, arrachent à peine cha-
que jour la subsistance du lendemain. Qui donc
oserait nommer cela de la violence ?
Toute lutte pacifique entre exploiteurs et ex-
ploités ne peut être égale, puisque tous les
avantages sont d'un côté.
Par suite des premières violences : la con-
quête et le pillage, suivis d'une longue série
de vols, de dois et de fraudes, les moyens de
production, c'est-à-dire la possibilité de vivre
et d'être libre, étant devenus la propriété d'une
minorité qui en use pour asservir le plus grand
nombre, pour que la lutte redevienne égale,
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 61
c'est à la force qu'il faut que recourent ceux
qui sont spoliés.
Eh ! oui, celui qui a faim a le droit de vendre
sa force de travail au prix qui lui convient,
mais vous oubliez que tous sont solidaires dans
une société, et que les actes de l'un ont des
conséquences pour d'autres. Et lorsque, au
milieu de toutes les chances d'insuccès qui sont
contre le travailleur en lutte, vient s'ajouter
la trahison de celui qui fait le jeu de l'exploi-
teur, en prenant à l'atelier la place de celui
qui est en grève, c'est demander à ce der-
nier de faire œuvre de dupe que de lui de-
mander de respecter le droit au travail de
celui qui intervient ainsi en faveur de l'ex-
ploiteur.
La tranquilité de la rue ! le maintien de
l'ordre pour la bonne marche des affaires !
tout cela ce sont des arguments que peut in-
voquer lé gouvernement pour justilier l'injus-
tice qu'il commet en faisant intervenir les
forces sociales dans un conflit où son inter-
vention, même lorsqu'il prétend tenir la ba-
lance égale entre les belligérants, est une
aide apportée à ceux en faveur de qui toute
la légalité est faite, mais dont n'ont pas à
4
t)2 RÉFORMES, RÉVOLUTION
s'inquiéter ceux qui veulent s'émanciper.
On oublie trop que la loi ne protège que qui
possède. Car, n'a pas besoin de protection qui
n'a rien à défendre ; la loi n'est que la con-
sécration de l'inégalité. Pourquoi la respecte-
raient ceux dont elle consacre l'infériorité ?
L'ordre public étant le bon fonctionnement
de Tordre de choses, tel qu'il existe, c'est le
troubler que de se refuser à coopérer plus long-
temps àson fonctionnement, l'ouvrier se trouve
placé dans cette situation que la loi lui recon-
naît une foule de droits, mais comme l'exercice
de ces droits ne va pas sans amener quelque
perturbation dans un état social si bien réglé,
surgissent, de suite, toutes sortes de restrictions
qui rendent, pour le travailleur, tout droit
illusoire, ne lur laissant plus que celui de se
plaindre.
D'aucuns, parmi les ouvriers, sontlas de faire
entendre des plaintes inutiles. Ils sont fatigués
de réclamer des réformes qu'on leur avoue être
nécessaires, mais qu'on refuse de réaliser parce
que ceux dont elles diminueraient les privilè-
ges se refusent à les accepter."
LES EXIGENCES DES OUVRIERS fi3
Et comme on leur a appris que ces privilè-
ges sont injustes, puisqu'ils ne résultent que
des vols qui, au cours des siècles, ont été opé-
rés sur le travail, la liberté et la substance
(les producteurs; comme on leur a enseigné
que les privilégiés ne se résignaient jamais
de bonne grâce à renoncer à leurs privilèges,
ces travailleurs s'avisent de geindre un peu
moins, et de vouloir réaliser par eux-même
les réformes qu'ils veulent voir appliquer.
« lîalte-là ! » viennent leur crier ceux qui
leur ont le mieux démontré qu'ils n'étaient,
dans l'état social, que des êtres exploités et
opprimés et qu'ils le resteront tant qu'ils seront
assez bêtes pour le supporter, « vous n'avez
pas le droit de troubler l'ordre public ».
Ouais ! bonnes gens ! mais parmi les travail-
leurs d'aucuns veulent vivre leur vie. Jusqu'ici
on leur a imposé toutes les concessions, tou-
tes les soumissions, au tour des privilégiés à
en consentir leur part, ou tant pis pour l'or-
dre public.
Ils sont beaucoup pour qui, théoriquement,
le travailleur a tous les droits : droit de proies-
64 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ter, (lèse coaliser, de faire grève, de manifes-
ter, mais à une condition, une seule : ne pas
« troubler l'ordre public », que ceux qui n'ont
rien à réclamer ne soient pas troublés dans
leurs jouissances. L'exercice de ces droits doit
se dérouler comme un ballet bien réglé. A
l'amende ceux qui ne savent pas garder l'ali-
gnement.
L-e pis est, c'est que ces gens-là se croient
très libéraux et ne s'aperçoivent pas qu'ils se
fichant tout simplement du monde.
L'ordre social, si haut qu'on remonte dans
l'histoire, et ce qu'il est permis de connaître de
la préhistoire, est basé sur l'observance de
certaines règles imposées par les plus forts.
Que quelques-unes aient été dictées par les
conditions d'existence, et aient eu leur raison
dV'tre, cela est possible, mais ne justifient nul-
lement les abus qu'a engendré l'exercice du
pouvoir.
Si, dans la barde, le mâle le plus vieux,
parce que plus vieux, plus expérimenté,
exerce un droit de surveillance et de police
sur les femelles et les jeunes, c'est pour le sa-
lut de tous, et ces droits ne- sont pas sans
entraîner dos devoirs. Et ce despotisme, du
LES EXIGENCES DES OUVRIERS G."»
reste, est mitigé par le droit que prennent les
jeunes de se séparer du troupeau pour fonder
une autre famille, ou de se substituer au vieux
mâle, lorsque les forées le quittent.
Il en fut, sans doute ainsi, des premières
familles humaines. Mais il y avait de la place
pour tout le monde. Ne subissaient l'autorité
que ceux qui en tiraient avantage ou y trou-
vaient une protection.
Et ce fut la justification de l'oppression
pure et simple, lorsque à l'autorité patriarcale
se substitua celle du guerrier, auquel était
déjà associé le sorcier, qui ne tarda pas, lui
aussi, à engendrer une caste nouvelle, celle
des prêtres.
Au cours des siècles les castes se sont su-
perposées les unes aux autres, quelques-unes
se sont substituées à celles qui détenaient la
meilleure part de richesses et d'autorité, le
guerrier, devenu le noble par la suite, et le
prêtre ont dû céder le pas au marchand et
au robin, auxquels est venu s'adjoindre le po-
liticien. Tout ce qui sert d'intermédiaire entre
le travail et le capital, entre le gouvernant
et le gouverné, a su se tailler sa part de pri-
vilèges, en faisant mine, au besoin, d'appuyer
t6 RÉFORMES, RÉVOLUTION
les réclamations que faisaient entendre ceux
qui commencent à en avoir assez de servir de
pourvoyeurs à cette cohue d'appétits; mais tous
les droits,, soi-disant accordés à la plèbe, sont
trop bien réglementés pour qu'ils soient dan-
gereux pour les privilégiés, tant que leurs pos-
sesseurs s'agiteront dans les rets de la légalité.
Voilà pourquoi certains droits reconnus, ne
sont qu'une entrave de plus, si on se laisse
emprisonner dans la légalité.
Vouloir que l'ouvrier obtienne — bénévole-
ment — des concessions de ceux qui l'exploi-
tent, en prenant bien soin de ne les gêner en
rien dans leur exploitation, serait aussi efficace
que celui qui, tombé entre les pattes d'un tigre
n'ayani pas mangé de huit jours, espérerait
l'apitoyer en lui expliquant la bonne action
qu'il accomplirait de le laisser aller rejoindre
la famille dont il est le soutien.
Le patron n'accorde une amélioration de
salaire, à ceux qu'il exploite, que lorsqu'il es-
père la compenser par un travail plus intense,
ou qu'il entrevoit la possibilité do la faire payer
par le consommateur. Mais, comme l'un et
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 67
l'autre moyen ne sont pas extensibles à volonté,
l'industriel arrive vite à la limite des conces-
sions possibles. Ce n'est qu'à son corps défen-
dant qu'il fait droit aux réclamations qu'on
lui adresse, car il sait qu'une concession en
entraîne une autre, et qu'il serait vite acculé
à l'impossible.
Que l'industriel se refuse aux concessions
qui le mettraient en état d'infériorité en regard
deses concurrents, c'est évidemment son droit
de capitaliste. Mais est-ce une raison pour les
travailleurs de renoncer aux améliorations
qui leur sont indispensables ?
Pour ceux qui se sont donnés le rôle de mé-
diateurs, c'est toujours à l'ouvrier de céder ;
c'est toujours par le malheureux sort du ca-
pitaliste qu'ils sont apitoyés.
« Voyez, disent-ils, c'est vouloir acculer vo-
tre patron à la banqueroute, que de trop exi-
ger. Il faut être raisonnables en vos réclama-
tions, et savoir vous contt'ntcr de ce qui est
possible ».
Le (( possible », pour eux. c'est ce qui peut
être accordé sans que rien ne soit rtdrancbé
aux jouissances de ceux qui possèdent, sans
que rien ne soit touché à la forme d'exploita-
08 RÉFORMES, RÉVOLUTION
tion sur laquelle est basée l'ordre social. Et
c'est très compréhensible de leur part, eux qui
ont vécu, vivent, ou veulent vivre de cette
mauvaise organisation sociale. Ce qui leur pa-
raît seulement possible, c'est que les ouvriers
qui, eux, en crèvent, mettent des bornes à
leurs réclamations, pour ne pas troubler ce
bel ordre de cboses.
Il y a, cela est évident, un minimum de
concessions que patrons et gouvernants ne
peuvent dépasser, il y a des réclamations aux-
quelles un patron ne peut faire droit sans être
acculé à la faillite I
En quoi cela doit-il regarder les ouvriers ?
Faudrait-il qu'ils continuent à subir la misère,
les privations, parce que, en exigeant ce à
quoi ils pensent avoir droit, leur patron ne
pourrait plus ramasser des millions ?
Du moment que la fortune des uns ne peut
se faire qu'à condition que les producteurs se
contentent des mauvaises conditions dans les-
quels ils ont vécu, c'est la condamnation d'un
ordre de choses qui, pour exister, exige pareille
injustice.
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 09
Los travailleurs ont droit à tout le bien-être
qu'ils conçoivent, et qu'ils peuvent conquérir
par leur travail, à tout le développement de leur
être qu'ils peuvent assurer. Ils ont le droit do
le revendiquer on tout et partout, à toute heure,
à chaque instant, et ils n'auront que ce qu'ils
sau-pont prendre. Tant pis s'il y a conflit, tant
pis pour ceux qui, pour faire perdurer leurs pri-
vilèges, veulent se mettre en travers de leurs
revendications. Le crime c'est de vouloir ré-
duire leurs réclamations pour sauvegarder ce
que l'on appelle les « droits acquis », qui ne sont
pas plus respectables que les droits « à acqué-
rir », et qui ne devinrent tels que parce qu'ils
furent assez osés, et assez forts, pour jeter bas
d'autres « droits acquis » qui se prétendaient
tout aussi respectables.
Voilà des milliers d'années que les travail-
leurs peinent, courbés sous la férule des maî-
tres, leur produisant le luxe et l'abondance,
alors qu'ils restent eux-mêmes sevrés de tout.
Et lorsqu'ils lèvent la tête, réclamant d'être
traités comme des hommes, on leur crie : Vous
allez, par l'outrance do vos réclamations com-
promettre l'état social dont vous vous plai-
gnez. Si vous exigez tout ce ((ui vous est. dû.
70 RÉFORMES, RÉVOLUTION
VOS maîtres n'auront plus qu'à renoncer à ti-
rer de vous leur substance.
Il y a là, un illog-isme dont ne se rendent
pas compte les prêcheurs de modération.
Il y a, en présence, deux classes d'individus,
dont l'une a de tous temps profité de tous les
avantages d'un état social qui s'est établi pour
lui assurer la jouissance tranquille des pri-
vilèges dont elle s'est emparée, et une classe
d'êtres qui, de cet état social n'ont connu que
les charges, dont toute l'organisation a été
de tout temps dirigée pour étouffer leurs ré-
clamations, écraser leurs tentatives d'émanci-
pation, et au lieu de dire aux premiers « dé-
tendez la corde si vous ne voulez pas qu'elle
casse », c'est aux seconds que l'on crie : « mo-
dérez vos réclamations afin de ne pastrbubler
l'ordre de choses admirable dont vous êtes les
seuls à ne pas profiter.
Tant que les exploités ont cru à l'immuta-
bilité de leur situation, tant qu'ils ont cru à
la légitimité de l'exploitation, cela a marché
tant bien que mal. Se contentant de vagues
espoirs, ils se croyaient au sumiaïun de la féli-
LES EXIGENCES DES OUVRIERS 71
cité lorsqu'ils étaient à peu près assurés de
manger à leur faim.
Il est fort fâcheux que cette belle quiétude
ne soit plus; quele bétail à production ne veuille
plus se contenter dévalues promesses, ni sta-
gner dans la misère, s'avisant de réclamer ce
que ses maîtres ne peuvent lui accorder sans
renoncer à leur vie de parasites; mais voilà
qui est indifférent à ceux qui veulent conqué-
rir leur place au soleil. Que cela rende l'exer-
cice du pouvoir difficile à ceux qui se propo-
sent pour régler les rapports du capital et d u
travail, voilà ce qui ne nous touche guère ;
personne, si ce ne sont ceux qui ont des privi-
lèges à défendre, ne réclame leurs soins.
L'ouvrier ne pouvant être émancipé que par
la mise des instruments de production à la li-
bre disposition de qui peut, par lui-même, les
mettre en œuvre, entraînant ainsi la dispa-
rition du salariat, le capitaliste doit disparaî-
tre devant le producteur devenu maître de sa
force de travail. La grande utopie est de croire
que l'on peut ménager l'un et l'autre.
Chaque fois que les travailleurs réclament
73 RÉFORiMES, RÉVOLUTION
une part plus grande de mieux-étrc ou de
liberté, on les accuse de bouleverser l'ordre so-
cial, on veut les forcer à ajourner leurs récla-
mations, sous prétexte qu'elles sont intempes-
tives, tandis que les capitalistes sont toujours
dans leur droit lorsqu'ils se refusent à lâcher
quelque concession en restitution de leurs vols.
Mais, parmi les travailleurs, beaucoup sont
arrivés aujourd'hui à comprendre qu'il était
injuste que tout le travail, toute la misère,
toutes les privations sinent d'un côté, tandis
que tout le superflu, toutes les jouissances sont
de l'autre. Ils ont compris qu'eux seuls four-
nissent la force à ceux qui les oppriment, et
ils ont résolu d'utiliser cette force à rétablir
l'équilibre.
Que les jouisseurs veuillent assurer la sta-
bilité de ce qui existe, en endormant avec des
promesses d'amélioration ceux qui réclament,
c'est leur rôle, c'est le rôle de tout gouver-
nant.
Mais ceux qui peinent et souffrent ne veulent
plus se payer d'espérances, se rassasier de pro-
messes. Ils sont résolus de « troubler la fête »
chaque fois qu'ils penseront "pouvoir en tirer
quelque chose. Ils ne « coupent » plus à l'or-
LES EXIGEXCES DES UL'VKIEHS 73
dre public. L'ordre ne rég-uera que lorsqu'il
sera fait droit à leurs justes cxij^ences.
La société que l'on nous dépeint comme
— et doit être pour l'homme — le moyen de
mieux utiliser ses forces, n'est encore qu'un
champ de bataille, au centre duquel s'est em-
busquée la poig'née de parasites qui force le
plu^ grand nombre à peiner à son profit. Les
plus avisés do ceux qui produisent en ont as-
sez du rôle de sacrifiés, ils réclament ; et
lorsqu'on refuse de leur donner satisfaction,
ils tentent de renverser la table.
Ce n'est que le commencement ; au fur et à
mesure que s'augmentera le nombre de ceux
qui auront compris leur véritable intérêt, il
est à prévoir que les réclamations deviendront
de plus en plus exigeantes, de plus en plus
impérieuses... dût la digestion de quelques-
uns en être troublée. Cela peut être fort en-
nuyeux pour les politiciens de Favenir, et ren-
dre le métier fort désagréable, mais cela n'a
d'importance ({ue p;jur les politiciens ; cela ne
comporte aucun empêcheipent pour ceux (jui
ne veulent plus se payer de promesses, et en-
t(5ndent réaliser eux-mêmes ce qu'on leur a
vainement promis depuis si longtemps.
V
ou SOOT LES SIMPLISTES?
Un travail de Pénélope. — Les catégoriseurs d'idéals, —
Vous êtes orfèvre M. Josse ? — Chacun voit avec sa
lorgnette. — Est réalisable ce que veulent réaliser les
individus. — Gouverner c'est défendre ce qui existe. —
Des réformes qui ne < réforment » pas. — Propager
un idéal c'est travailler à sa réalisation. — Il faut dé-
truire le salariat. — La loi ne protège que ceux qui
savent se protéger eux-mêmes. — Le but-guide. — In-
conciliabilité entre travail et capital. —Ceux qui n'ont
rien ne sont pas intéressés à la défense de ce qui
existe, — Le mensonge Patrie. — Le mensonge juri-
dique. — Le problème est posé.
Mais avant de passer à la discussion de ces
deux grands courants économiques, il est bon
de répondre à un reproche général que beau-
coup de gens, très bien intentionnés, pour la
plupart, font à l'idée anarchiste, c'est celui
de ne pas savoir tenir compte des nécessités
ou SONT LES SIMPLISTES? 75
sociales, de voir les choses trop simplement.
En économie sociale, être traité de simpliste,
c'est le coup du lapin. Notre société est si com-
plexe, que ceux qui ne se sont jamais demandé
si les relations sociales ne gagneraient pas à
être simplifiées dans leurs rapports, ne peu-
vent s'imaginer une société privée de tous les
rouages qui compliquent celle qui nous en-
serre en ses multiples engrenages.
Pour la plupart des gens qui s'occupent de
remédier aux défectuosités sociales, le dernier
mot de la logique n'est pas : « telle institution
est mauvaise, et, malgré tous les perfection-
nements que l'on y a apportés depuis qu'elle
existe, elle continue à produire de mauvais ef-
fets, il faut donc la détruire. » Pas si simplis-
tes! Il ne faut pas détruire ce qui existe. «Au-
cune modification n'a pu en changer les ef-
fets, continuons à chercher de nouvelles trans-
formations. Peut-être finirons-nous par mettre
la main sur une bonne!» Et les électeurs, après
avoir rebuté Pierre qui ne faisait rien de bon,
pour essayer de Jacques qui, malgré ses pro-
messes, ne faisait pas mieux, pour tâter de
Jean qui n'a pas mieux réussi, se préparent
à essayer de Ludovic, de Pierre, d'Antoine
76 RÉFORMES, RÉVOLUTION
en passant partons les noms et prénoms con-
nus, afin (le recommencer lorsque la liste sera
épuisée,... à moins, cependant, que leur pa-
tience ne se lasse plus vite, les incitant à met-
tre la machine au rancart, en voyant que per-
sonne ne peut rien en tirer de bon.
Or, les anarchistes qui se refusent à coopérer
à l'amélioration d'institutions qu'ils reconnais-
sent mauvaises, pour chercher à réaliser ce
qui leur semble plus efficace, ne peuvent que
paraître absurdement simplistes, à des gens
qui ont catégorisé leur idéal en plusieurs lots :
l*' celui des réformes immédiates... c'est-à-
dire lorsqu'il plaira au parlement et au gou-
vernement de réaliser leurs promesses; 2° ce-
lui des réformes possibles... à Pâques ou à la
Trinité, et enfin, .3° celles du couronnement,
le but lumineux, l'aflranchissement intégral
que tout individu doit désirer... sans l'espé-
rer, et surtout bien se garder de chercher à le
réaliser, de crainte de le rendre impossible.
Il faut noter, il est vrai, que tous ceux qui
cherchent à nous persuader qu'il ne faut pas
chercher à changer trop brusquement l'ordre
ou SONT LES SIMPLISTES? 77
do choses existant, sont des gens qui, pour la
plupart, n'ont pas trop à s'en plaindre. Si par-
fois. Ton entend tenir le même langage à
quelque ouvrier, on peut sûrement ajouter ceci :
c'est que, par chance, il a trouvé le moyen de
quitter l'outil pour quelque situation pins ré-
munératrice. On comprend alors que tous ces
gens-là n'envisagent pas les choses sous le
même angle que ceux sur qui pèse de tout son
poids la lourde exploitation sociale.
Ce n'est pas que je veuille suspecter la bonne
foi et la sincérité de ceux des privilégiés de
Tordre social qui viennent, spontanément.
oiTrir leur concours aux travailleurs dans la
lutte entreprise contre les iniquités sociales.
Mais la situation n'est pas la même pour ce-
lui à qui est assurée la vie quotidienne, et le
libre exercice de ses facultés, et celui qui ar-
rache péniblement, par un labeur exténuant,
la croûte de pain de chaque jour, sachant qu'il
ne mangera pas, ni lui, ni les siens, du jour
où le travail viendra à lui manquer; menace
d'autant plus hallucinante, qu'il sait qu'elle
doit se réaliser en des temps plus ou moins
78 RÉFORMES, RÉVOLUTION
éloignés, par suite de l'instabilité de la pro-
duction.
Si le premier peut se contenter de chang^e-
ments qui n'apportent guère qu'une satisfac-
tion morale et momentanée, l'autre a soif de
résultats plus tangibles.
Je sais bien qu'à cela on nous répond que
les premiers, moins intéressés dans la lutte,
ayant plus de savoir, plus de science, voient
davantage les dangers d'une transformation
trop brusque, et ne se laissent pas aveugler
par l'appât de convoitises pouvant compromet-
tre le résultat final.
Ou. pourrions-nous répondre, parce que,
ayant plus à perdre, et déjà pourvus de ce que
réclament les autres, ils sont, par là, moins
pressés de lutter. Aux dangers de ia lutte pré-
sente, où ils savent ce qu'ils ont à perdre, sans
trop savoir ce qu'ils y gagneront, ils préfèrent
attermoyer.
Non pas que je veuille insinuer que la crainte
de perdre leur situation les incite à temporiser.
Ils pourraient se tenir cois, laisser aller les
choses. Mais il est dans la nature humaine,
— malgré les meilleures intentions — de ne
voir choses et événements que sous l'angle
ou SONT LES SIMPLISTES? 79
SOUS lequel on se trouve placé — ou sous le-
quel on se place, ce qui est la même chose,
— et lorsqu'on a trouvé un raisonnement qui
met d'accord votre volonté de bien faire avec
vos intérêts immédiats, il est si doux de s'y
reposer.
Car il est à remarquer que nombre de ceux
qui trouvent que l'état de choses existant
est à ménager, ont débuté, ou même conti-
nuent à professer contre la société des criti-
ques aussi acerbes que peuvent les formuler
les anarchistes, beaucoup consentent à admet-
tre qu'une société anarchiste serait l'idéal.
Mais... ce n'est pas possible actuellement,
ajoutent-ils.
Evidemment, si cela était possible immé-
diatement, cela se réaliserait, puisque la réa-
lisation d'une société anarchiste ne dépend
que de la volonté des individus à vivre en
harmonie. Et les anarchistes en tirent cotte
conclusion : faisons comprendre aux individus
que cette réalisation dépond de leur volonté
rien que de leur volonté, et travaillons à rui-
ner la foi qui peut encore exister en la péren-
80 RÉFORMES, RÉVOLUTION
nité des formes sociales qui nous régissent.
Tandis que le raisonnement des réformis-
tes se résume en ceci : « l'idéal social, que
nous croyons juste, ne nous semble pas réa-
lisable parce que les cerveaux n'y sont pas
préparés et ne conçoivent pas d'autre organi-
sation sociale que celle qui existe. Faisons bien
ressortir cette impossibilité, sans en expliquer
les causes ; d'autre part, les institutions sont
mauvaises, et ne persistent que parce que
ceux qui les subissent n'en comprennent pas
toute la fausseté, disons-leur que toutes mau-
vaises qu'elles sont, il ne faut pas qu'ils son-
gent à les détruire, sous peine de s'en trouver
plus mal, et avec cela nous pourrons atten-
dre de mourir sans crainte d'être secoués trop
brusquement.
Je sais fort bien qu'il n'y a pas d'absolu. Si
les institutions étaient absolument mauvaises,
elles ne dureraient pas vingt-quatre heures,
elles n'auraient paspu s'établir. Elles rendent
des services à toute une classe do gens, et une
foule d'autres s'imaginent ne pouvoir vivre que
sous leur égide, c'est ce qui leur permet de ré-
ou SONT LES SIMPLISTES ? 81
sister aux attaques de ceux qui ont franche-
ment à s'en plaindre.
Mais il ne s'ensuit pas. sous prétexte qu'elles
peuvent rendre des services, que ceux sur qui
elles pèsent n'ont pas le droit de chercher à
s'en débarrasser, et c'est ce qui fait que tous
ceux qui ont débuté dans l'opposition la plus
irréductible ont dû, une fois arrivés au pouvoir,
renier leurs affirmations d'antan pour se dé-
vouer à la défense de ce qu'ils avaient tant at-
taqué.
Et c'est ce qu'un socialiste, M. Sarraute, a
bien fait ressortir dans un bouquin ' où il ex-
plique qu'un socialiste au pouvoir ne peut pas
professer les mêmes théories que lorsqu'il était
opposant, démontrant que toutes les violences
de critique sont permises contre l'ordre social
qu'il s'agit de détruire, que l'on peut bien, par
exemple, proclamer l'antinomie du Capital et
du Travail, mais, une fois au pouvoir, la ques-
tion change de face : « le problème de la vie
prime et primera toujours le problème de la
démocratie, » oubliant que le problème de la
démocratie n'est que le problème de la vie
1. Socialisme d'opposition et socialisme de gouvernement
5.
83 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ouvrière,, de la vie de ceux qui produisent, et
que ce qu'on décore du nom de démocratie n'est
que l'ensemble des réformes qui doivent être
réalisées, pour que leur vie soient complète en
durée et en intensité.
Maintenant, je n'ignore pas que, retourner
l'objection n'est pas y répondre ; mais ce que
je voulais démontrer c'est que traiter quel-
qu'un de simpliste ne prouve rien, vu que l'on
n'est jamais sûr d'avoir soi-même tenu compte
de toute la complexité du problème.
Il se peut que l'impatience do ceux qui n'ont
rien à perdre, tout à gagner dans une trans-
formation sociale, les aveugle sur certains
dangers, mais s'ils ont à se garder des mou-
vements irréfléchis, cela ne prouve pas qu'ils
aient quoi que ce soit à espérer de l'ordre do
choses actuel.
D'autant plus que si nous examinons les ré-
formes proposées, comme « réalisables », nous
nous apercevons vite qu'elles ont juste l'effi-
cacité d'un cautère sur une jambe de bois, et
que, si elles sont incapables de préparer un
état social meilleur, elles ont, par contre,
ou SONT LES SIMPLISTES? 83
l'inconvénient d'endormir les réclamations
de ceux qui souffrent de l'état présent, do les
détourner des réalisations intégrales, en leur
faisant espérer des avantages immédiats,
mais illusoires ; car toute réforme qui, par
exemple, laisse subsister le salariat, laissera
toujours le travailleur misérable et opprimé.
Je sais l'objection que l'on peut nous faire :
La transformation complète de la société que
vous poursuivez, vous le savez bien, n'est pas
réalisable immédiatement, même par une
révolution; celle-ci, du reste, n'étant elle-
même possible que lorsque les esprits auront
évolués. Les générations actuelles ne sont pas
sûres de voir poindre ce paradis terrestre
que vous leur promettez. C'est la renonciation
à toute amélioration pour elles que vous leur
demandez, pour la réalisation d'un idéal
qu'elle ne connaîtront pas I »
J'ignore ce que demandera de temps, avant
de produire des résultats, la propagande en
vue d'amener une transformation sociale. Je
n'ai pas la prétention d'apporter, dans mes
poches, la solution de problèmes qui dépend
84 RÉFORMES, RÉVOLUTION
de tant d'éléments qui ne nous sont pas tous
connus.
En tous cas, tant que durera l'ignorance
des exploités, tant qu'ils useront leurs efforts
à améliorer ce qui n'est pas améliorable, la
société restera ce qu'elle est, avec ses jouis-
seurs en haut, ses crèves-faim en bas. Tant
que les travailleurs seront assez bètes pour
espérer leur libération de la pitié de leurs ex-
ploiteurs, ils subiront les effets de l'exploita-
tion.
Chaque génération a le droit de songer aux
améliorations qui peuvent l'avantager dans
la lutte avant de songer à celles dont doivent
profiter ses descendants ; d'autant plus que ce
qu'elle aura su conquérir, pour elle, restera
acquis à ceux qui lui succéderont. Seulement,
il faut que ses efforts soient tournés à la con-
quête de réformes qui en soient véritablement,
et non de trompe-l'œil qui. au bout de peu
de temps, la ramènent juste au point de dé-
part. ^
De même, il n'y a qu'un moyen de faire con-
naître une idée, c'est de la propager, à chaque
instant, à tous venants, de môme, il n'y a
qu'un moyen de sortir de l'état social présent,
ou SONT LES SIMPLISTES? 85
c'est de se soustraire à l'exploitation ; c'est en
essayant de réaliser ce qui se rapproche le plus
de l'idéal entrevu que l'on prépare la société
future, et l'abolition de celle qui existe.
Et cet état social ne croulera définitivement
que lorsque ceux qui le supportent auront pris
conscience qu'il ne se maintient que par leur
passivité à le supporter. C'est cet état de cons-
cience que nous voulons créer, parce que plus
vite il se créera, plus vite nous réaliserons ce
que nous voulons.
Mais, j'espère le démontrer au cours de ce
volume, travailler à la réalisation d'un idéal.
si éloigné qu'il paraisse, n'implique nullement
tle refuser les acquisitions que Ton peut faire
en cours de route, bien au contraire. Il s'agit
seulement de no pas prendre l'ombre pour la
proie.
L'émancipation du prolétariat, un change-
ment notable dan« la situation économique
ne seront réalisés que du jour où le salariat
étant aboli, il pourra se soustraire à l'exploi-
tation do ceux qui, jusqu'ici, ont détenu li's
uKtyons de production.
86 RÉFORMES, RÉVOLUTION
C'est cela qu'il faut faire comprendre aux
travailleurs. Et on ne fait que masquer cette
vérité, lorsqu'on leur fait espérer des change-
ments notables sans qu'il soit besoin de s'at-
taquer au régime de la propriété, en laissant
subsister le salariat.
Toutes les réformes parlementaires ne sont
que des amusettes pour les dévoyer du vrai
chemin. Aucun parlement n'osera réaliser la
seule, la vraie réforme qui puisse créer un or-
dre social nouveau : la remise des moyens de
production entre les mains de ceux qui doivent
les mettre en œuvre. Car un parlement n'est
que l'expression très atténuée de la pensée
moyenne de la population, et on sait que les
changements sociaux ne peuvent être le fait
que de minorités agissantes, en avance sur la
moyenne.
C'est simplifier le travail préparatoire, abré-
ger la période transitoire que d'amener les
individus à ne plus poser leur confiance en un
Parlement-Providence, de ne plus attendre un
changement social de la bonne volonté de ceux
qui seront les derniers à l'accepter.
Faire comprendre aux intéressés qu'ils n'ob-
tiendront que les réformes qu'ils sauront im-
ou SONT LES SIMPLISTES? 87
poser par leur action,, est la seule voix ouverte
à ceux qui veulent franchement voir disparaî-
tre l'exploitation de l'homme par l'homme.
Tandis que le raisonnement tenu par les con-
cilliateurs ne contribue qu'à jeter la confusion
dans les esprits.
On reconnaît que la situation des travail-
leurs est intolérable, qu'ils ont droit aux riches-
ses qu'ils créent, mais, ajoute-t-on, aussitôt :
« qu'ils se gardent d'aller trop vite et de de-
mander trop. Il y a trop d'intérêts qu'il ne faut
pas effrayer. Que l'on se contente d'améliora-
tions successives ».
C'est toujours tourner dans le même cercle
vicieux. Ceux que l'on a tant crainte d'efTrayer
ne sont pas plus bêtes que d'autres. Ils savent
que ce sont leurs privilèges qui sont visés. S'ils
laissent passer une réforme, c'est qu'elle ne
les atteint qu'en apparence. Celles qui auraient
pour effet d'amoindrir réellement leur capa-
cité d'exploitation seraient étranglées au pas-
sage.
On a déjà voté des lois ouvrières, malgré
qu'aucune ne se soit réellement attaquée au
88 RÉFORMES, RÉVOLUTION
capital, cela n'enipôcho pas les industriels de
les éluder à cause des petits désagréments
qu'elles leur apportent. Lorsqu'elles sont ap-
pliquées, c'est que les travailleurs ont dut en
imposer l'application par la grève, mais sans
que cala ait amené un changement apprécia-
ble dans leur situation.
Par le fait de l'existence du salariat, et d'une
valeur d'échange, le coût de la vie doit haus-
ser avec l'augmentation des produits qu'en-
traîne la hausse des salaires. — A moins que
l'industriel ne trouve une compensation, à
l'augmentation de salaire accordée, par une
économie de temps, alors l'augmentation est
illusoire puisqu'elle doit se traduire par du
chômage, — l'ouvrier reste donc toujours dans
l'impossibilité de trouver à satisfaire ses be-
soins de développement intégral. 11 doit rester
la bète à production, à laquelle on rationne
même ce qui doit satisfaire ses besoins primor-
diaux : manger, se reposer, se reproduire. Et
nous retombons toujours à notre conclusion :
Pour que le travailleur puisse arriver à réali-
ser une amélioration notable à son existence,
il faut abolir l'exploitation de Phomme par
l'homme; il faut que chacun puisse, en la so-
ou SONT LES SIMPLISTES? 89
ciété. trouver à sa libre disposition les moyens
Je production qu'il peut mettre en œuvre par
son propre travail — isolé ou en association, —
C'est cet idéal qu'il ne doit jamais perdre de
vue, c'est l'étalon qui doit le fixer sur la va-
leur des réformes immédiates. Et voilà com-
ment un but éloigné est indispensable même
pour des réalisations immédiates.
Seulement cette façon de concevoir les clio-
ses, évidemment, entraîne une façon d'agir
qui vous met en antag-onisme avec tout ce qui
existe, avec ceux qui ont la prétention d'amé-
liorer les choses et de diriger l'évolution so-
ciale, et cela vous rend la vie plutôt incom-
mode, vous posant en grincheux à l'égard
de ceux qui n'ont qu'un but : arriver à con-
cilier quand même.
Comment accepter une fonction do l'Etat,
lorsqu'on est convaincu que la meilleure ré-
forme n'est qu'un obstacle à l'évolution ?
Impossible d'aspirer à une fonction élue, lors-
qu'on est certain que tout le parlementarisme
n'est qu'une comédie destinée à faire croire
aux exploités qu'ils trouveront là un remède
90 RÉFORMES, RÉVOLUTION
à leur exploitation, et que son seul but est de
protéger leurs exploiteurs contre leurs légiti-
mes revendications.
Etre anarchiste, c'est être négateur, non
' seulement de toute l'organisation sociale exis-
tante, mais aussi de tous les replâtrages qui
ont la prétention de ménager un passage à la
société future, car ce passage n'existe pas, ou,
du moins, échappée nos prévisions et ne peut
être que l'œuvre de la masse de petits chan-
gements qui s'opèrent tous les jours, sous nos
yeux, que nous y participions ou non, que
nous les désirions ou que nous les combattions,
que nous les constations, ou qu'ils échappent
à notre perception.
Ce passage, c'est l'eiïort continuel de quitter
l'état social présent pour atteindre l'idéal en-
trevu. Alors le pas accompli en avant n'est pas
pour s'implanter sur la place conquise, mais
seulement pour y trouver un point d'appui,
pour un nouvel effort. Tandis que, pour faire
accepter par la masse, quelle que réforme
que ce soit, il faut la présenter comme but.
S'il est vrai que la société actuelle soit
ou SONT LES SIMPLISTES? - 91
grosse de la société de demain, il n'en est pas
moins vrai que la société do demain ne se réa-
lisera qu'en détruisant les institutions de la
société actuelle qui entravent son évolution,
et cette destruction ne peut être préparée en
faisant croire que les dites institutions peu-
vent servir à la transformation.
De même qu'un fonctionnaire de l'Etat, in-
tervenant dans les conflits sociaux, ne peut
faire autrement que de prendre position en
faveur des privilégiés, de même, le conci-
liateur n'arrive à concilier qu'en dupant l'ex-
ploité au profit de l'exploiteur.
Il ne peut y avoir de conciliation possible
entre celui qui a tout et veut tout garder, et
celui qui n'a rien, et veut entrer en possession
de ce à quoi il a droit.
Si le premier consent à faire quelques con-
cessions, ce ne peut être qu'à condition que
ces concessions ne détruisent pas sa situation
privilégiée, mais que, en retour, l'autre re-
nonce à ce qu'il a droit, pour se contenter
d'une apparence de satisfaction. C'est l'éter-
nelle histoire du plat de lentilles.
92 RÉFORMES, RÉVOLUTION-
Je connais le cliché qui vient se placer ici :
« Il y a les libertés acquises qu'il ne faut pas
compromettre par des exigences irrationnel-
les. H y a les réactionnaires qui guettent nos
divisions pour nous ramener en arrière. Il y
a la république qui, certes, n'est pas Pidéal,
mais qui, cependant, a permis certaines con-
quêtes, et que l'on doit défendre contre l'en-
nemi commun » ! Que sais-je encore, on peut
ajouter indéfiniment à la liste.
Mensonges que tout cela.
« Votre justice n'est pas la nôtre », disait
Ravary à un civil qui l'interpellait. « Votre
idéal social n'est pas le nôtre », peuvent dire
les travailleurs aux réformistes, et même
ajouter : « il est l'ennemi du nôtre, car vous
voulez concilier ce qui est inconciliable, tandis
que nous voulons rompre avec ce mensonge
qui voudrait nous faire accepter le mal dont
nous souffrons, sous prétexte de ne pas com-
promettre la réalisation du changement que
nous voulons ».
Ce sont, du reste, les mêmes clichés que pour
l'internationalisme et le désarmement.
ou SONT LES SIMPLISTES ? 93
« La belle chose que les nations toutes
sœurs, consacrant leurs eli'orts à des travaux
utiles, au lieu Je les dépenser en travaux de
défense! y eut-il jamais rêve plus noble!
« Ah ! oui, mais il y a des pays dont la vic-
toire serait le triomphe de l'obscurantisme et
de l'autocratie! Il y a des pays. — La France
en France — ayant un bagage d'idées et de
libertés à défendre !
c( La guerre, ah ! certes 1 est une chose mons-
trueuse, criminelle ; le militarisme est une
plaie honteuse, un chancre rongeur qui dé-
vore la substance des nations ; mais, de peur
d'un mal « qui pourrait venir », il faut garder
le mal présent ».
Et voilà comment les choses reconnues
mauvaises persistent et résistent, même lors-
qu'on est d'accord sur leur malfaisance.
Eh bien ! non, les travailleurs peinant de
12 à 14 heures par jour, pour un salaire de
famine, n'ont pas à défendre un bagage d'i-
dées qui, toute leur vie, doivent leur rester
inconnues ; il n'y a de libertés réelles que
pour ceux qui ont le moytMi de les exercer.
Qu'importe la liberlé de conscience à celui
(jui doit taire ses opinions s'il veut trouver du
94 RÉFORMES, RÉVOLUTION
travail, et même, parfois, afficher celles qu'il
n'a pas, et dont le cerveau est tellement an-
nihilé par un travail exténuant qu'il n'éprouve
même pas le besoin de lire ?
Qu'importe la liberté de réunion à celui qui,
au sortir de l'usine, n'aspire qu'à manger et
dormir ?
Qu'importe la liberté de la presse à celui qui
n'aura jamais les moyens de publier, même
une brochure de quatre pages ?
Je dis qu'importe ? Que devrait importer ?
serait plus vrai ; car on a tellement pourri de
politique le cerveau des travailleurs que l'on
est arrivé à les faire se passionner pour des
libertés qu'une petite minorité est seule en
état d'exercer.
Pour le travailleur, le grand problème est
de défendre le morceau de pain de tous les
jours, de défendre sa dignité à l'usine, afin
de ne pas être traité tout à fait comme une
bête de somme. Voilà la lutte journalière, et
celle-ci est à mener contre l'exploiteur compa-
triote, aussi bien que contre l'exploiteur étran-
ger.
ou SONT LES SIMPLISTES? 95
Si la guerre est atroce. Si les guerres ne
sont suscitées que pour les combinaisons lou-
ches des ruffians de la politique ou de la ban-
que. Si les travailleurs n'ont rien à y gagner,
que les frai's à payer, que leurs maîtres soient
vainqueurs ou vaincus — alors guerre à la
guerre, que les travailleurs ne s'y laissent
traîner sous aucun prétexte, pour n'importe
quel motif; qu'ils refusent de se laisser armer,
et laissent leurs maîtres soutenir seuls leurs
compétitions.
La guerre ne pourra plus avoir lieu du jour
011 ceux qui sont seuls à fournir la chair à
mitraille refuseront de s'y laisser mener ; et
du jour où les exploités refuseront de servir
plus longtemps de gardes-chiourmes à leurs
exploiteurs, le règne de leurs maîtres sera
bien près de sa fin.
Il en est de même dans l'ordre éconoiniquo,
car tout se tient.
C'est une autre tromperie de prétendre que
si l'individu, aujourd'hui est plus libre, il le
doit à un gouvernement et à des lois plus
libérales. Il y a un gouvernement soi-disant
96 RÉFOKMES RÉVOLUTION
plus libéral, appliquant moins les luis res-
trictives— qui existent toujours, ' — et des
lois plus libérales, parce que les individus ont
su résister aux gouvernements despotiques,
et les renverser, par ce qu'ils ont su conquérir
plus de libertés. Ils ne le doivent pas plus à la
République qu'à n'importe quel autre rég^ime.
C'est parce qu'ils Tont conquis de haute lutte,
indépendamment de tout régime politique.
C'est parce que les travailleurs ont lutté pour
améliorer leur situation que la république a
été rendue possible.
De même, si les ouvriers ont obtenu une di-
minution de la durée des heures de travail,
s'ils ont réussi à faire augmenter leurs salai-
res, s'ils possèdent le droit de se syndiquer,
s'ils ont le droit de parler et d'écrire, ce n'est
pas parce qu'il y a des lois qui le leur p(;r-
mettent, mais parce qu'ils ont lutté, toujours
et sans cosse, soit individuellement, soit cor-
porativement par la grève, soit en masse par
les révolutions.
Aujourd'hui nous sommes arrivés à recon-
naître que toutes ces améliorations ne sont
1. Et le iiiiuistère socialo-radical de Clemenceau nous
prouve que l'on peut toujours les appliquer.
ou SONT LES SIMPLISTES ? 97
(jue tciiipuraires, insignifiantes ; que ces fa-
meuses libertés ne sont que des auxiliaires
qui doivent servir à en obtenir de plus gran-
des, mais qu'elles sont impuissantes à amener
la véritable solution.
Tant que les aspirations des travailleurs se
bornaient à réclamer un peu plus de liberté,
un peu plus de bien-être, l'existence des pri-
vilèges des maîtres n'étant pas mise en péril,
ils pouvaient discuter sur le plus ou moins de
longueur que l'on pouvait donner à la ciiaîne
par laquelle ceux-ci tiennent ceux-là.
Aujourd'hui la situation n'est plus la même.
Ce n'est pas seulement un peu plus de bien-
être que réclament les travailleurs conscients,
mais tout le bien-être qu'ils aident à produire.
Ils ne veulent plus être une classe à part,
n'ayant droit qu'à une situation inférieure. Si
les exploiteurs veulent continuer à exploiter,
les travailleurs ne veulent plus continuer à
l'être.
Que la netteté de ces réclamations effraie
ceux qui ne veulent pas laisser diniinufr buus
privilèges, cela ne fait aucun doute, et nous
98 RÉFORMES, REVOLUTION
avons vu qu'en eltet ils croyaient trouver leur
refuge dans les mesures de répression. Mais
du jour où le prolétariat commencera à pren-
dre conscience de sa force, ce ne sont pas les
mesures de répression qui pourront l'arrêter.
Quels que soient ceux qui détiennent le pou-
voir, ils ne peuvent jamais que ce que leur per-
met la conscience publique. Et c'est cette cons-
cience publique qu'il s'agit d'éveiller. La solu-
tion ne peut-être amenée que par la lutte. Ce
n'est pas en chercbant à se tromper sur le
danger qu'on Técartera, ni en laissant aux
générations à venir le soin de tout résoudre,
qu'on changera quelque chose.
La question est posée, et simplistes eux-
mêmes ceux qui pensent l'éluder en élevant
une question d'opportunité. Aujourd'hui, de-
main, dans cent ans, le problème reste le
même. Il faut bien se décider à l'envisager tel
qu'il est. Une orientation nouvelle s'en dégage
et c'est ce qui désoriente ceux qui ne l'ont pas
compris.
VI
I/FMPOT SUR LE REVEiXU,
LES RETRAITES OUVRIÈRES
Les bourgeois se prétendent les défenseurs de la justice
absolue. — Chacun doit payer selon ses ressources.
— Ce sont les bourgeois qui tirent le plus d'avantages
de l'ordre social. — |La valeur d'une pièce de cent
sous. — L'Impôt indirect, moyen d'écorcher sans
faire crier. — En définitive c'est celui qui travaille
qui paie pour tous. — Les lois de « protection ou-
vrière ». — L'arJjitrage obligatoire. — Un nouvel im-
pôt. — Une escroquerie financière. — La danse des
milliards. — Un leurre.
A tout seigneur, tout honneur, c'est par les
deux grandes réformes du parti radical que
nous commencerons notre examen des moyens,
les plus saillants, proposés en vue|de faire, do
la société capitaliste, un Eden où tout le monde,
riches comme pauvres, trouvera satisfaction.
100 RÉFORMES, RÉVOLUTION
et ce qui en toute justice revient à ses efforts.
Car, c'est un point qu'il ne faut pas oublier,
les défenseurs de l'ordre social actuel, ne les
défendent, repoussant les « utopies » socialis-
tes ou anarchistes, que, parce que, partisans de
la « Justice » absolue, ils prétendent que cette
justice ne peut être répartie que par un gou-
vernement chargé de faire respecter la liberté
do chacun, et que, d'autre part, la vraie jus-
tice consiste à rémunérer chacun selon son tra-
vail, et qu'il n'y a, jusqu'à présent, que l'or-
ganisation économique actuelle qui permette
d'approcher cette justice distributive. Ils en
tiennent l'instrument, il ne s'agit plus que d'a-
méliorer la façon de s'en servir pour arriver
à la perfection.
Si chacun doit recevoir selon ce qu'il a tra-
vaillé, chacun doit payer à la société selon
ses moyens, et c'est ce qui nous a valu celte
grande pensée du règne radical : l'impôt sur
le revenu. «
Selon ses promoteurs, c'est bien là le véri-
table impôt égalitaire. Chacun concourant, se-
lon ses ressources, aux charges communes.
IMPOT SUR LE REVENU 101
payant, personnelloment et directement, sans
pouvoir rejeter sur d'autres le fardeau qui lui
incombe ; n'est-ce pas Là de la l)onne justice ?
Quelle bonne blague !
D'abord, il n'y a que celui qui possède qui
jouisse pleinement des avantages que nous pro-
cure l'organisation sociale.
Qui a besoin d'une armée, d'une police,
d'une magistrature, chargées de défendre...
la propriété ?... Ceux qui en possèdent une,
naturellement.
A qui sont réservés les emplois grassement
rétribués par lebudget, les fonctions ([ui n'ont
qu'une raisijn d'être : assurer à ceux qui les
possèdent le libre exercice des privilèges ac-
quis, par une minorité, aux dépens du plus
grand nombre.
En admettant la légitimité de l'impôt, pour
être équitable, ce n'est pas sur les ressources
de celui qui paie qu'il devrait être basé, mais
sur les avantages qu'il en retire.
Il aurait fallu, de plus, qu'il fût largement
progressif, que, passé un certain chillre de
revenus, l'impôt fût un commencement de res-
titution, car il est outrageant pour la justice,
dont se réclament nos Lycurguc, que des uns
6.
102 RÉFORMES, RÉVOLUTION
aient cent mille francs à manger par an, quand
d'autres n'arrivent à peine, non à satisfaire,
mais à calmer les besoins les plus primordiaux.
D'autre part, l'argent n'a pas la même va-
leur pour celui qui n'a que cent sous à man-
ger par jour, que pour celui qui peut dépenser
dix, vingt, cent fois autant. Pour l'un, cinq
francs à distraire de son budget, représentent
une privation dans le nécessaire, pour l'au-
tre c'est une quantité négligeable. Mais peut-
on demander à ceux qui sont des privilégiés
de se charger de faire rendre gorge à eux-
mêmes, et à ceux de leur classe I
De plus, ne le savons-nous pas par les impôfs
existant déjà — directs ou indirects — n'est-ce
pas, en somme, sur le producteur que retombe
toute charge? n'est-ce pas. en fin de compte,
celui qui produit qui paie?
Si les actions, obligations, par une opération
mystérieuse, produisaient dans les coffre-forts
de ceux qui les détiennent les sommes néces-
saires pour rédimer leurs coupons, on pourrait
croire que le tantième prélevé par l'impôt sur
cette opération, serait bien prélevé sur le
IMPOT SUR LE REVENU 103
rentier, et qu'il lui est impossible de se récu-
pérer sur d'autres.
Mais ces actions représentent une part d'ex-
ploitation, soit dans un budget d'Etat, soit dans
une entreprise industrielle, commerciale, de
transports ou de banque, et il faudrait être bien
naïf pour croire que ces gens qui ont en main
la possibilité de reprendre d'une main ce qu'ils
paient de l'autre, se garderont de le tenter.
Que l'on augmente l'impôt sur les patentes,
le détaillant augmentera sûrement ses prix,
que l'on augmente l'impôt sur la propriété, le
propriétaire augmentera ses loyers. Ne les aug-
mentent-ils pas, déjà, lorsqu'une amélioration,
à laquelle ils sont étrangers, se produit dans
leur quartier, comme cela vient de se produire,
par exemple pour ceux où on a établi le mé-
tro.
L'argent ne produit de l'argent que par le
travail de ceux qui peinent et triment. Que la
production s'arrête, l'argent cessera de pro-
duire. On pourra bien inventer toute sorte de
système pour faire payer les oisifs, mais tant
que l'exploitation du travail des autres sera la
104 RÉFORMES, RÉVOLUTION
base de l'ordre économique, on peut être assuré
que toutes les charges sociales retomberont
toujours sur les épaules de ceux qui travail-
lent. Il s'établira une série de ricochets qui
finiront par atteindre celui qui, au bas de l'é-
chelle sociale, est bien forcé d'encaisser les
coups qu'il ne peut rendre à personne... à moins
que, prenant conscience de sa situation, il ne
culbute le joli système qui fait de lui la bète
de somme, et le pâtira de l'ordre social.
Dans ce changement d'assiette de l'impôt,
l'ouvrier ne gagnera qu'une chose, ça sera de
savoir un peu plus exactement, ce que lui coû-
tent les services de l'Etat. Ce qu'il paie, à
riieure actuelle, indirectement sous forme de
douane, d'octroi, pour lui, n'entre pas en
compte. Cela est incorporé à la valeur des
marchandises qu'il achète, et n'a qu'un vague
rapport avec l'impôt.
L'impôt indirect, fut à mon sens la plus
belle trouvaille que pouvaient faire des gou-
vernants afin d'écorcher le contribuable sans
qu'ils s'en aperçoivent trop, et peut-être la
bourgeoisie a-t-elle tort d'en changer la forme.
Mais, probablement, son impôt sur le re-
venu ne sera-t-il qu'un trompe-l'œil, et en-
LES RETRAITES OUVRIÈRES 105
tond-elle, conserver les deux formes d'extor-
sion sur le contribuable.
Et puis, comment veut-on que l'ouvrier
arrive jamais à se rendre compte quelle part
il paie pour ceux qui l'exploitent, pour toute
la vermine d'intermédiaires qui vivent de lui
et de son travail, sous forme d'augmentation
des denrées et produits industriels, de baisse
de salaire, d'augmentation de loyers et di-
verses autres formes de reprises sur lui. (lar,
exploité comme producteur, il l'est tout au-
tant comme consommateur.
A côté de l'impôt sur le revenu, le parti
radical a en réserve ou en application, ce
que l'on est convenu d'appeler les « lois ou-
vrières » ou de « protection ouvrière ». Il y
en a toute une série : Réglementation des
lioures de travail, sur l'arbitrage et la conci-
liation obligatoires, les accidents du travail,
et combien d'autres? Ils ont ainsi, en réserve,
une infinité de projets qui, une fois volés,
vont faire aux travailleurs, une vie de féli-
cités incommensurables, ne parle-t-on pas.
déjà, — Obt pour un avenii- Idinlain — ilc
100 RÉFORMES, RÉVOLUTION
leur assurer la propriété d'un foyer, d'une
maison familiale qui serait insaisissable!
Car, si l'Etat, pour les radicaux, est le meil-
leur régulateur de la justice, la propriété in-
dividuelle, « fruit du travail, de la tempé-
rance et de l'économie », accessible à tous ceux
qui sont doués de ces qualités, c'est la plus
grande somme de justice à laquelle il soit pos-
sible d'arriver.
« Certes, dans l'état social qui la protège, il
s'est glissé quelques abus. Quelle œuvre hu-
maine en est exempte? Mais ces abus, ces im-
perfections, c'est au législateur aies corriger,
à les amender, à lui d'accorder aux travail-
leurs la place qui leur revient dans cette so-
ciété. Toute leur place, mais rien que leur
place. »
Car il est bien entendu que tout le monde
ne peut pas être capitaliste. Si chacun était
assuré de la satisfaction de ses besoins, plus
personne ne voudrait travailler. D'autre part,
les aptitudes ne sont pas toutes égales. Il y a.
de plus, les droits acquis. A celui dont les pa-
rents se sont privés pour laisser un petit bien-
LES RETRAITES OUVRIÈRES 107
être, et à plus forte raison qui s'est privé lui-
même, on ne peut pas, au nom d'une pré-
tendue égalité, aller arracher ce qui leur ap-
partient.
Les uns sont habiles, les autres non ; les
uns sont intelligents, les autres ne le sont
pas; les uns sont faits pour commander, les
autres pour obéir, la vraie justice est que
chacun soit rémunéré d'après ses propres mé-
rites, d'après ce qu'il apporte de travail, d'in-
telligence ou de capital dans l'association;
pour cela faire, il n'y a qu'à laisser agir la
libre concurrence.
La lice est ouverte. A celui qui saura dé-
ployer le plus d'aptitudes, il appartiendra de
prendre place parmi l'élite, de se créer la vie
de luxe et de loisirs qu'il sera capable d'ac-
quérir par son travail... ou celui des autres.
Mais, dans tout combat bien ordonné, il -y
a des règles à observer, de là, la nécessité
d'arbitres pour intervenir entre les combat-
tants qui seraient enclins à tricher.
Et comme la bourgeoisie a trouvé cette par-
faite arme de gouvernement, b; sullrage uni-
versel, par lequel le plus intime des cit(»y<Mis
semble participer, sinon au gouvernement
108 RÉFORMES, RÉVOLUTION
lui-même, au choix des gouvernants, tout au
moins, et par là, indirectement, au choix des
règles à intervenir, il s'ensuit que le devoir
de chacun est de respecter ces règles édictées
au nom — et pour le plus grand bien — de tous.
Nous aurons à discuter plus loin, le men-
songe électoral; nous aurons également à voir
par l'exemple de la journée de huit heures,
ce que valent toutes ces lois dites de « protec-
tion ouvrière ». La loi d'arbitrage obligatoire
dans les conflits entre ouvriers et employeurs,
serait la plus belle, loi d'étranglement des ré-
clamations ouvrières si. une l'ois votée, les
ouvriers étaient assez veules pour s'y sou-
mettre.
En ellet, quel est le rôle d'un arbitre? c'est
de concilier les parties en présence; d'être
assez adroit pour obtenir de part et d'autre,
des concessions — ou semblants do conces-
sions — permettant de taire une cotte mal
taillée, de façon à ce que chacun des belligé-
rants puisse l'accepter. Cela est si vrai, que le
projet de loi en préparation, porte « loi d'ar-
bitrage et de conciliation. »
LES RETRAITES OUVRIÈRES 10^
Mais, comme nous l'avons vu déjà, c'est
toujours sur les réclamations des ouvriers
que les réductions s'opèrent; comme le patron
peut toujours invoquer des raisons économi-
ques, imprévues, pour rompre les contrats,
et qu'il est entendu que c'est l'ouvrier qui
est toujours l'empêcheur d'exploiter en rond,
on voit d'ici ce que, dans ces comédies d'arbi-
trage, pèseraient les réclamations des ex-
ploités.
Un arbitre qui accepterait en bloc les récla-
mations des grévistes, leur donnerait raison
sur toute la ligne! phénomène pareil n'a ja-
mais été vu, ça serait le monde renversé, ça
serait une raison pour les patrons de le récu-
ser. Or donc, pour que la justice, telle que l'en-
tendent gouvernants et nantis, soit respectée,
toute commission arbitrale devra être com-
posée moitié de patrons, moitié d'ouvriers, et
le président qui devra les départager, choisi
parmi les gens posés, connus pour leur esprit
d'ordre : fonctionnaires, magistrats ; pas besoin
qu'il S(jit ennemi des réclamations ouvrières,
suffisant qu'il ne donne pas dans le travers
des « utopies irréalisables ». On sera sur que
la sentence sera ce qu'elle doit être, une so-
110 RÉFORMES, RÉVOLUTION
lutioii amiable, « où il sera tenu compte au
patron de ce qu'il lui est possible d'accorder,
sans renoncer à ses droits et privilèges. »
Et la fameuse loi sur les retraites pour la
vieillesse est une fumisterie de ce genre, avec
une extorsion de milliards dont seront victimes
les seuls travailleurs.
Le projet de loi en gestation porte qu'il
sera opéré une retenue de 0 fr. 05 par journée
de travail qui n'atteint pas 2fr.; 0 fr. 10 par
journée allant de 2 à 5 fr., et 0 fr. 15 par
journée au-dessus de 5 fr. L'année sera comp-
tée pour 250 journées de travail rétribuées,
Un versement équivalent sera versé par l'em-
ployeur au nom de l'employé.
Et avec cela, si l'ouvrier a versé sans arrêt,
pendant 30 ans, ses 0 fr. 05, 0 fr. 10 ou 0 fr. 15
— son patron autant — il pourra, à l'âge de
65 ans, obtenir une rente annuelle de 400,
800 ou 1.200 fr., ce qui donnera aux premiers,
la possibilité de payer leur terme, et quel-
ques sous de poche, car, sans doute, il s'agit
ici d'ouvriers de la campagne, où l'on peut se
loger pour 80 à 100 fr.
LES RETRAITES OUVRIÈRES 111
C'est déjà beau comme fumisterie, car,
même à la campagne, se nourrir avec moins
(le 20 sous par jour à dépenser, on ne risque
pas de mourir d'indigestion.
Mais, on a si peu de besoins quand on est
vieux! Et puis, un ouvrier!
Mais où cela devient épique, c'est lorsqu'on
sait que la durée de la vie moyenne étant de
35 ans, peut-être un peu moins, si la statis-
tique s'opère seulement sur la classe ouvrière,
et que l'on sait qu'il n'y a qu'un nombre très
infime qui parviennent à l'âge de 65 ans fixé
pour recevoir la fameuse pension. L'ironie, dé-
passe les bornes.
On objectera, évidemment, que pour pou-
voir payer ces sommes, môme si minimes, il
faut bien que plus d'un des participants aient
été enlevés de la circulation.
Il est certain que l'Etat ne peut pas pallier
aux mauvais ellets de l'organisation écono-
mique. Organisme fait pour absorber, et non
pour produire, ses services sont toujours chè-
rement payés par ceux qui en sont l'objet.
C'est pourquoi les anarchistes veulent s'en
débarrasser comme d'un appareil trop cou-
112 RÉFORMES, RÉVOLUTION
teux et ont entrepris de démontrer sa noci-
vité.
Et ici, encore, il ne faillit pas à son rôle.
Les calculs de l'auteur du projet do loi,
esiimont qu'il y a en France. 9.200.000 sala-
riés sur lesquels pourra peser cet impôt nou-
veau. Mettons que la moyenne, à verser par
chaque individu, soit de 0 fr. 10 par journée
de travail : 250 journées à 0 fr. 10 font, par
an. 25 fr., cela pendant 30 ans. l'ait par indi-
vidu, 750 fr., ce qui, multiplié par 9.200.000
« plumés » représente une somme de six mil-
liards 900.000 fr, (six milliards, neuf cent
mille francs), Et comme le patron aura versé
autant, c'est une somme de près de 14 mil-
liards dont la bourgeoisie va s'assurer la ges-
tion, avant d'avoir à débourser un sou.
Et ceci n'est qu'une basse moyenne, car les
versements devront commencer dès l'âge de
dix-huit ans, ce qui. pour ceux-là, fera 47 ans
à attendre, avant de toucher.
Je laisse à d'autres le soin de calculer si
cette somme, avec ses intérêts capitalisés, ne
pourrait pas permettre d'abaisser la limite
LES RETRAITES OUVRIÈRES 113
d'âge OÙ cette pension doit être versée, et
même d'en relever le chiffre. Ce que je viens
de dire., est déjà suffisant pour donner un
aperçu de ce que coûtent les services de
l'Etat.
Mais, pour gérer ces milliards, pour admi-
nistrer ces caisses de retraites, il faudra, en
surplus, créer de bons emplois lucratifs, de
bons fromages dans lesquels les frères et amis
pourront se créer des situations confortables.
Si l'Etat coûte cher aux uns, c'est une bonne
vache à lait pour d'autres. Je doute qu'il y ait
compensation.
Cependant, l'escroquerie étant un peu forte,
il fallait la masquer.
En attendant que la loi ait acquis son plein
effet, il sera demandé à l'Etat — c'est-à-dire
au contribuable, c'est-à-dire, en dernier res-
sort, à celui qui produit — un crédit annuel
de lo. 000. 000 de francs, pour payer une rente
de 370 fr.. par an, à ceux qui auront atteint
65 ans.
Et voilà comment, d'une loi qui a l'air de
venir en aide au travailleur, en lui promet-
114 RÉFORMES, RÉVOLUTION
tant de lui donner de quoi vivre! — ne pas
mourir de faim, serait plus juste — lorsqu'il
ne pourra plus travailler, on en a fait une
charge nouvelle, qui pèsera sur sa période
d'activité, lui enlevant une partie du produit
de son travail, le forçant aux privations, sous
prétexte d'assurer ses vieux jours. Ce qui sera
un mensonge pour les neuf-dixièmes d'entre
eux, puisqu'ils n'atteindront jamais l'âge où
cette somme devrait leur être versée.
VII
LA JOURXKE DE HUIT HEURES
DÉFE\SE DES SALAIRES
Les réclamations ouvrières admises par tous... en prin-
cipe et à condition que les ouvriers méritent leur réa-
lisation par leur soumission. — Les exagérations for-
cées des prôneurs de système. — Les réclamations
ouvrières ne prendront lin que lorsque chacun sera
son propre patron. — (Ihacun a droit au développe-
ment qu'il peut atteindre. — Les réclamations ne ces-
seront qu'avec les abus qui les suscitent.
Les réclamations ouvrières s'imposent tel-
lement à notre époque, qu'elles ne sont plus
guère contestées que par quelques fossiles en-
croûtés (l'autoritarisme ou d'économie poli-
tique ; quelques-unes, même, essayent de se
traduire en projets de loi.
116 RÉFORMES, RÉVOLUTION
La journée de huit heures, l'amélioration
des conditions d'existence , une retraite pour
assurer le sort des vieux travailleurs^ tout
cela est admis en principe ; on n'y oppose
plus guère que des questions d'opportunité ;
la dernière raison de ceux qui n'en ont plus
de bonnes à opposer.
« Le syndicat ! Mais comment donc 1 Les
travailleurs doivent se syndiquer, afin de
pouvoir traiter sur le pied d'égalité avec
leurs employeurs. Ces derniers, môme, ayant
tout avantage à avoir en face d'eux une orga-
nisation solide, avec laquelle ils puissent trai-
ter, et qui puisse leur garantir l'exécution
des clauses acceptées. »
« Journée de huit heures! mais certaine-
ment! l'ouvrier n'est pas une bête de somme.
11 ne doit pas être forcé de tendre ses nerfs
jusqu'à l'usure prématurée. lia droit à un re-
pos qui lui permette de donner la plus grande
somme de travail avec le moins possible de
fatigue. Il faut qu'il ait le temps de s'instruire,
de se récréer ».
« Oui ! il est honteux pour la société que,
lorsqu'il ne peut plus travailler, l'ouvrier soit
réduit à la mendicité. Des lois de prévoyance
LA JOURNÉE DE HUIT HEURES 117
doivent lui assurer Texistence (vingt sous par
jour) lorsque ses membres épuisés ne voudront
plus le servir. »
Et ainsi do suite pour le reste ; c'est édifiant
de voir, depuis que la situation malheureuse
des travailleurs a été découverte, combien
de gens se sont apitoyés voulant à tout prix
se faire les défenseurs de leurs réclamations
etj poussant l'esprit de dévouement jusqu'au
bout, s'empressent même de les formuler en
lieu et place de leurs protégés.
Oui, c'est curieux à remarquer, presque
toutes les réclamations ouvrières ont été for-
mulées par des f)oliticiens qui s'en sont d'a-
bord fait une plate-forme.
Le travailleur est resté si longtemps dans
l'ignorance, pendant tant de siècles il a ac-
cepté si passivement son rcMe à part, dans l'é-
tat social, de bête à produire, n'imaginant pas
qu'il pût en être autrement, ne demandant
qu'un peu moins de misère, un peu moins
d'oppression, et un peu plus d'égards, que, de
tout temps il s'est trouvé des gens pour pren-
dre sa défense, et qu'il existe des « sociétés
118 RÉFORMES, RÉVOLUTION
protectrices des travailleurs », tout comme il
en existe pour la protection des animaux —
bien avant qu'il songeât à formuler des reven-
dications claires et précises.
Les uns, comme pas mal de politiciens, afin
de le gouverner plus facilement, en le du-
pant par des promesses fallacieuses, d'autres,
tout bonnement, tout naïvement, dans l'espoir
de lui venir en aide, s'imaginant que les pri-
vilégiés auront fait tout ce qu'ils peuvent en
faisant quelques petites concessions, et dont
le travailleur, s'il veut se montrer digne de
les recevoir, devra se satisfaire, n'exigeant
rien de plus, s'astreignant à les mériter par
une plus grande soumission à l'ordre de cho-
ses existant, attendant tout de la bonne vo-
lonté de ses exploiteurs, et de la providence
parlementaire. Les bonnes âmes ne se ren-
dant pas compte que c'est vouer ainsi le prolé-
taire à l'esclavage indéfini, que c'estle classer
hors de l'humanité, en bête de production,
anneau intermédiaire entre l'homme et l'ani-
malité.
La réduction de la journée de travail à huit
• LA JOURNÉE DE HlIT HEURES 119
heures est une de ces réformes qui s'érigent
en drapeau, que certains bourgeois veulent
bien accepter comme revendication possible,
mais qui leur semble être le maximum de ce
que les travailleurs peuvent légitimement ré-
clamer dans cette direction et qu'ils ne doi-
vent pas dépasser.
Après avoir constaté que la situation du
travailleur n'est pas. ce que doit être la situa-
tion d'un homme dans la société ; que certains
capitalistes se refusent systématiquement à
toute concession ; que l'application de diver-
ses réformes, loin d'être une charge pour les
employeurs, a été en plus d'un cas, une
amélioration à leur profit autant qu'à celui
des travailleurs.
Et, pour la journée de huit heures, divers
essais tentés par dos capitalistes plus intelli-
gents que d'autres sont concluants à cet
égard'.
Devant ces constatations, nos gens sensi-
1. Voir, à ce sujet, La journi-e de huit heures et le sala-
rial industriel de M. de Morsier, qui y cite dos tentatives
de la journée de S heures faites par divers industriels,
où, au bout de quelque temps, la production arriva à
égaler celle faite pendant les 10 heures.
120 RÉFORMES, RÉVOLUTION
bles ne peuvent s'empêcher de flétrir comme
il convient la rapacité de ces « mauvais maî-
tres » ; mais ce n'est que pour demander une
plus grande sagesse aux travailleurs, plus
de patience et plus de modération dans leurs
demandes et leur façon de demander.
On sent que. — sans qu'ils se l'avouent —
quelle que soit leur phraséologie, les deman-
des des travailleurs ne sont pas un droit, mais
une faveur qu'il faut mériter.
Oh! ils ne manquent pas d'arguments pour
étayer leurs appels à la patience, à la modé-
ration. 11 y a des situations qui ne peuvent
se modifier du jour au lendemain, des condi-
tions de concurrence qui font qu'un patron,
ou un groupe de patrons, ne peuvent réaliser
telle ou telle réforme sous peine de se trou-
ver en état d'infériorité en face de leurs con-
currents, surtout en face de leurs concurrents
étrangers.
Cela est vrai. Nous nous sommes déjà ren-
contrés avec l'objection. Mais, comme nous
l'avons vu, en quoi cela doit-il arrêter les ex-
DÉFENSE DES SALAIRES 131
ploités dans leur marche vers l'émancipa-
tion ?
Sans doute, qu'avant d'avoir compris que
leur situation ne changera réellement que
du jour où ils auront abattu l'exploitation, et
instauré un régime économique où il ne sera
plus possible à un individu, ou groupe d'in-
dividus, d'exploiter le travail de ses sembla-
bles, les travailleurs sont appelés à expéri-
menter l'une après l'autre les réformes qui
doivent adoucir le régime d'exploitation qu'ils
subissent. Seulement c'est un mensonge de
vouloir leur montrer cette amélioration
comme un but définitif de leurs efforts, alors
que ce ne peut être qu'un soulagement mo-
mentané.
Evidemment, pour entraîner les gens à la
conquête d'une réforme, il serait absurde de
leur dire qu'elle n'apportera aucun soulage-
ment à leur sort, ou bien que le pou de bons
effets qu'elle pourra avoir au début de son
application sera vite annihilé par le jeu des
rouages sociaux.
Pour entraîner les gens à la conquête de
122 RÉFORMES, RÉVOLUTION
quelle que réforme que ce soit, il faut sur-
tout appuyer sur les avantages qu'ils on tire-
ront.
Et c'est le travers dans lequel sont tombés
quelques syndicalistes révolutionnaires lors-
que, comme moyen d'agitation, ils s'emparè-
rent de la réduction des heures de travail.
Réduire les heures de travail, obtenir plus
de liberté, plus de loisirs, c'est un avantage
incontestable, contre lequel personne — si ce
n'est les défenseurs de l'exploitation — ne
peut s'élever.
Mais pour enrôler les individus, il faut am-
plifier les choses; à côté des avantages réels,
tangibles, on fut trop porté à en trouver d'au-
tres.
Ainsi, par exemple, la réduction des heu-
res de travail devait, selon quelques-uns, non
seulement atténuer le chômage, mais le sup-
primer, puisqu'il faudrait augmenter le per-
sonnel pour remplacer les heures que chaque
producteur ferait en moins.
Et on objectait que, même en admettant
que les travailleurs puissent arriver à aug-
menter leur puissance de production, il était
impossible qu'ils produisent en huit heures ce
LA JOURNÉE DE HUIT HEURES 123
qu'ils produisaient en dix, la force humaine
ayant des limites.
Des limites, évidemment, il y en a aux for-
ces humaines, mais sait-on ce que l'on peut
leur arracher après entraînement approprié !
J'ai parlé plus haut du livre de M. de Morsier
relatant des essais où l'on est arrivé, juste-
ment, à faire produire le môme travail en huit
heures qu'en dix. Et on oublie l'élément mé-
canique qui se perfectionne tous les jours,
éliminant, à chaque fois, une part de travail
humain. Les capitalistes sont lents à le faire
entrer dans la pratique, à cause des frais de
premier établissement, mais ils n'hésiteront
pas à l'employer lorsque le travail des bras hu-
mains leur deviendra plus onéreux qu'un re-
nouvellement d'outillage.
En admettant, qu'au début, la réduction
des heures de travail permette d'employer
quelques-uns des bras inoccupés, ce ne sera
que très temporaire, et n'empêchera pas le
chômage.
il est bon, qu'en attendant la suppression
de l'exploitation, les travailleurs s'essaient à
obtenir plus de liberté, plus de bien-être.
Mais il est bon aussi qu'ils sachent bien que
124 RÉFORMES, RÉVOLUTION
les concessions qu'ils arrachent à leurs exploi-
teurs ne sont que des étapes en attendant
l'affranchissement complet.
Une autre erreur que font les bonnes âmes
qui s'intéressent aux réclamations ouvrières,
c'est de croire que ces réclamations sont le
but final de tous leurs efforts.
Lorsque les ouvriers ne travailleront plus
que huit heures par jour, lorsqu'ils auront ob-
tenu quinze jours de vacance par année, en
plus du repos hebdomadaire, et un salaire
leur permettant de vivre un peu moins chiche-
ment que par le passé,, et, comble de magnifi-
cence, lorsque la Providence-Parlement aura
assuré leurs vieux jours — aux rares survi-
vants, serait plus juste — par le vote d'une
pension quotidienne de vingt sous, cela ne
fait aucun doute pour les bonnes âmes, les
travailleurs devront être au comble de leurs
vœux, et n'auront plus rien à réclamer.
Telle est la part du travailleur. Pour obte-
nir davantage, il faut franchir le fossé, il faut
laisser-là, l'outil du producteur manuel, il
faut passer dans « l'élite » — ce sont eux qui
DÉFENSE DES SALAIRES 125
se proclament ainsi — de ceux qui font tra-
vailler les autres, des intermédiaires, des in-
tellectuels, des professions dites libérales, les
seuls auxquels soit permie la satisfaction inté-
grale des besoins, le développement complet
et normal de l'individualité.
Et, il faut bien l'avouer, l'idéal de la plu-
part des exploités ne va pas au-delà ; ne voyant
pas d'autre solution que d'être exploiteur
pour ne plus être exploité.
Cependant, il y en a d'autres qui demandent
mieux. Il s'en trouve qui veulent jouir do la
vie sans exploiter les autres et qui envisagent
une société où l'on ne serait ni exploité, ni
exploiteur.
Le travailleur n'est pas une bètc à part
dans l'humanité. Il n'est pas vrai qu'il faille
des êtres œuvrant dans la misère, dans la
gène et les privations, pour permettre aux
favorisés de l'intelligence — ou du hasard —
d'exercer leurs facultés au profit de cette en-
tité : l'Humanité.
Tout individu n'a droit qu'à ce à quoi ses
facultés lui permettent d'atteindre, mais il y
126 RÉFORMES, RÉVOLUTION
a un droit absolu. Mais faut-il qu'il puisse se
développer en toute son intégralité physique,
intellectuelle et morale. Et tout état social
qui favorise le développement des uns au dé-
triment des autres, est un état social qui ne
répond pas à son but. Lorsque dans un état
social qui, comme le nôtre, engendre la guerre
entre ses membres, ceux qui se trouvent lésés
ont le droit et le devoir de le combattre, d'en
préparer la transformation, en cherchant d'au-
tres formes de groupement plus adéquates à
leurs conceptions, sans tenir compte des entra-
ves, légales ou non, que ceux qui bénéficient
de cet état de choses voudraient leur imposer.
Chacun doit coopérer à la production puis-
qu'il ne peut subsister qu'en consommant des
produits du travail. Et si une meilleure éco-
nomie des forces exige la division du travail,
cette division n'exige pas que, dans la répar-
tition, les uns aient le droit d'enlever la meil-
leure part des autres.
Il n'est pas vrai qu'il faille des gens « pro-
duisant » et d'autres « faisant produire ».
Pas plus qu'il ne doit y avoir des « dirigés » et
des « dirigeants » ; des gens « qui pensent »
et des gens « pour lesquels on pense ».
DEFENSE DES SALAIRES 127
Et alors, envisagées à ce point de vue, les ré-
formes que les « bonnes âmes » trouvent si con-
sidérables qu'ils estiment qu'elles ne doivent
être concédées que graduellement, et avec
beaucoup de restrictions, alin de ne pas trou-
bler la bonne marche de la société capitaliste,
deviennent bien anodines au point de vue de
l'ouvrier conscient, et seraient quantité né-
gligeable s'il ne savait, qu'en eflet, la société
ne se transforme pas en un jour, et qu'en at-
tendant d'être assez fort pour exiger tout, il
est bon de profiter de tous les avantages que
l'on peut, en cours de route, arracher à ses
exploiteurs.
Seulement, ce que les politiciens tentent de
démontrer comme but final aux travailleurs,
ceux qui ont conscience de leur place en l'hu-
manité, ne le considèrent que comme une
amélioration transitoire dont ils s'emparent
pour demander davantage. Etc'estparce qu'ils
savent que cela leur est dû qu'ils le récla-
ment comme un droit, en essayant au besoin
de l'imposer par la force de leur volonté et de
leur union, et se refusent aie solliciter comme
une grâce.
128 RÉFORMES, REIVOLUTION
Oui. le travailleur apprend à se passer des
protecteurs, bénévoles ou malévoles, qui s'in-
téressent à lui. Il apprend, lentement, mais
progressivement, à vouloir par lui-même, il
comprend qu'il ne se libérera définitivement
qu'en détruisant l'ordre de choses qui, jus-
qu'ici, a fait de lui un animal à part dans l'é-
tat social ; l'exercice de ses forces finira de
lui apprendre tout ce que Ton peut lorsqu'on
sait vouloir.
C'est la révolution! clament ceux qui vou-
draient bien lâcher quelques concessions pour
sauver l'ordre capitaliste existant.
Eh ! oui, c'est la révolution.
Que ceux qui détiennent le pouvoir et la
richesse nous laissent organiser notre vie
comme nous l'entendons ; que ceux qui se
sont emparé des moyens do production, nous
rendent la part qui nous permettra d'évoluer
librement ; qu'on nous rende la part du sol à
laquelle nous donne droit le fait d'exister, et
là qu'on nous laisse évoluer librement, nous
n'aurons plus besoin de faire appel à la révo-
lution, car ce n'est pas pour le plaisir de ti-
DÉFENSE DES SALAIRES 129
rcr des coups de fusil que nous sommes révo-
lutionnaires.
Mais, tant qu'il y aura des gens pour exer-
cer le pouvoir au nom de majorités (fictives)
imbéciles;
Tant qu'il y aura des gens pour repousser
nos réclamations, sous prétexte qu'elles peu-
vent perturber l'ordre de choses qui assure
l'exploitation et la misère;
Tant que l'état social sera divisé en gens
qui ont tous les moyens de développement à
leur disposition, et en gens qui doivent se
contenter des bribes que l'inertie ou la con-
descendance des premiers leur permet d'espé-
rer;
Tant que nous n'aurons pas réalisé notre
rêve de justice et de liberté où chacun, en
retour de sa part dt; travail aura droit à tout ^
ce qui peut concourir à son développement
intégral, nous ferons entendr»; nos réclama-
tions, en cherchant à les imposer chaque fois
que cela nous sera possible.
vin
LE 3ILTUAL1SME
La racine du mal. — Mauvais etïet de l'établissement
d'une valeur d'échange. — Guildes et corporations. —
S'adapter n'est pas révolutionner. — Tendance à
« Unilatéraliser ». — Les « petits profits ». — Men-
songe des panacées. — a L'aide mutuelle » basée sur
la disparition des « mutualistes ». — La pratique du
ï mutualisme engendre la concurrence. — Mensonges
des systèmes. — Le moyen vaut surtout par ce que va-
lent ceux qui le mettent en œuvre. — Si le présent ne
peut être sacrifié à l'avenir, il ne peut avoir de va-
leur qu'en en tenant compte.
Maintenant que nous avons t'ait la critique
dos divers moyens préconisés par les socia-
listes et autres « améliorateurs », nous avons
à passer en revue quelques-unes des réfor-
mes qu'ils nous préconisent, ainsi qu'à faire la
critique du Parlementarisme.
LE MUTUALISME 131
D'abord, avant tout, — je serais forcé de le
répéter encore plus d'une fois au cours de ce
volume, — étant admis, et démontré, que
le mal social dérive de l'organisation indivi-
duelle de la propriété, et de la mainmise, par
quelques-uns, à leur profit, sur les moyens
de production, du système d'échange et de
l'invention de la monnaie, valeur fictive et re-
présentative des produits échang-és qui per-
met à ceux qui s'en sont emparé de fausser
les bases du marché, il est bien clair que
toute transformation sociale — ou soi-disant
telle — qui se faronne d'après leur fonctionne-
ment, et les conserve dans son organisation,
soit sous la forme où ils existent, soit sous
une forme nouvelle, pourra bien atténuer le
mal en le répartissant un peu plus également,
mais ne le détruit pas. Ce n'est qu'un pallia-
tif, et non une transformation sociale.
Si la misère existe c'est que la société est
organisée de telle façon que les uns sont obli-
gés de vendre leur force de travail à d'au-
tres, et forcés de la céder au prix qu'ils en
132 RÉFORMES, RÉVOLUTION
trouvent, et pour le temps seulement que l'on
veut bien les employer.
Une autre cause de misère est que l'échange
dos produits est basé sur la valeur qui leur
est, respectivement mais arbitrairement attri-
buée; car il n'existe et ne peut exister aucun
étalon permettant d'évaluer chaque produit
à sa valeur exacte.
L'établissement de la valeur d'échange a
pour effet de transformer en cause de misère
l'abondance des produits, en permettant aux
- détenteurs des moyens d'échange de profiter
do cette abondance pour en donner un prix
dérisoire au producteur qui, vu le manque
d'argent, est forcé de liquider à n'importe quel
prix, tandis que le consommateur profite très
peu de cette abondance, car les produits ne
lui arrivent que grevés du bénéfice dont veut
bien se contenter Taccapareur, augmenté de
celui de tous les intermédiaires.
Par conséquent, pour être efficace, pour
détruire et non déplacer, ou seulement atté-
nuer les maux qu'elle se propose de guérir,
toute réforme doit abolir le salariat et toute
valeur représentative dans les échanges. Si-
non elle n'est qu'une fumisterie.
LE MUTUALISMË 133
Or, un des moyens préconisés pour guérir
les maux sociaux, préconisés par ceux qui
voudraient — ou avoir l'air de — faire quel-
que chose, sans toucher aux privilèges exis-
tants, vient en première ligne le Mutualisme.
Oh! ce n'est pas qu'ils l'aient inventé. De
tous temps les individus ont essayé de parer
aux misères sociales en se groupant en vue
de se soutenir les uns les autres.
Ainsi, sans remonter aux Grecs et aux Ro-
mains, chez qui, paraît-il. existaient déjà des
groupements analogues, les corporations, les
ghildes, frairies et confréries du moyen âge,
sont des associations de secours mutuels d'une
autre envergure que celles d'à présent, où ce-
lui qui avait hesoin était secouru d'une fa-
çon autrement fraternelle que dans celles
existantes oii le malade n'est envisagé que
comme un écornifleur. où le désir d'augmen-
ter le capital fait oublier le but, qui est de
se venir en aide.
Essayer, par l'aide mutuelle, de parer aux
misères engendrées par l'état social, c'est,
en somme, un désir très légitime. L'état so-
134 RÉFORMES, REVOLUTION
cial actuel ne pouvant être brisé du jour au
lendemain, que, en attendant de pouvoir le
transformer, ceux qui soutirent de son orga-
nisation essaient d'atténuer les misères les
plus lourdes, par leurs propres efforts, sans
rien attendre de leurs maîtres ou de bienfai-
teurs bénévoles, c'est une tentative à encou-
rager, et qui ne peut être combattue.
Seulement, ce qu'il faut démontrer, et ce
dont il faut bien que s'imprègnent ceux qui
se groupent en vue d'acquérir quelque adou-
cissement au sort que leur fait la société ac-
tuelle, c'est que ces moyens ne sont qu'une
adaptation à l'état social présent, un émoUient
sur le chancre d'exploitation qui les ronge,
qu'un moyen d'atténuer le mal ; mais que leur
émancipation, et que la possibilité de se dé-
velopper intégralement, exigent d'autres ef-
forts, d'autres moyens.
Mais on a toujours tendance à vanter son
« ours », surtout lorsqu'on cherche à le pla-
cer; aussi les partisans d'un système ont-ils
tendance à le doter de toutes les vertus. Et
ils insisteront d'autant plus sur certains avan-
LE MUTUALISME 135
tages qu'ils sont plus problématiques. Ce qui
existe n'a pas besoin d'être démontré.
Puis, à côté de ceux-là, sont venus se pla-
cer ceux qui ont toujours quelque panacée
pour g-uérir les maux de l'état social, et ont
la prétention de rendre tout le monde heu-
reux, sans toucher aux privilèges, sans faire
rendre gorge à ceux qui se sont emparé de
la richesse sociale.
Et alors, les petits profits immédiats que
peut réellement donner tel ou tel système, et
qui sont la seule raison que l'on pourrait avoir
de les [employer, ne deviennent plus qu'une
chose accessoire, leur vrai mérite, leur seule
vertu, c'est que leur emploi va changer l'état
social et faire que les travailleurs, tout en con-
tinuant à être pressurés, exploités — puisque
le nouveau système se targue de ne pas tou-
cher aux « droits acquis » — vont nager dans
l'abondance et la félicité.
Par l'emploi de tel ou tel système — à en-
tendre ces marchands d'orviétan, — l'ouvrier
va se trouver alfranchi de l'exploitation pa-
tronale; le bien-être va s'installer à son foyer ;
136 RÉFORMES, RÉVOLUTION
la misère en ser;i à tout jamais chassée; et
son sort en sera tellement chang-é, qu'il ne
pourra, décemment rien désirer de plus.
Mensonges! mensong-es! Si, par l'intermé-
diaire de la coopérative, l'acheteur trouve à
réaliser un léger bénéfice sur ce qu'il achète,
c'est autant de gagné, c'est un « petit profit »
qu'il aurait tort do dédaigner, mais l'assiette
coriimerciale n'en est en rien changée; les
échanges opérés au moyen d'une valeur re-
présentative continuent, cachant l'exploita-
tion capitaliste, à perturber les rapports entre
acheteur et vendeur.
Si, par l'association, le travailleur arrive
à devenir son propre patron, tant mieux!
qu'il apprenne à être indépendant; mais,
encore ici, tant que subsistera le système
commercial qui nous régit, l'amélioration sera
des plus faibles, il restera l'exploité de la ban-
que et de la concurrence.
Si, au moyen d'institutions de prévoyance,
il arrive tant bien que mal à pallier, — plu-
tôt mal que bien, — au chômage, à la mala-
die, à l'incapacité de travail, ce n'est qu'en ro-
gnant sur un budget déjà insuffisant, en
accumulant les privations.
LE MITUALISME 137
Quant à la fameuse retraite que quelques-
unes de ces associations prévoient pour leurs
membres, non seulement elle ne permet pas
d'en vivre à celui qui la touche, mais encore
elle ne peut-être servie aux plus favorisés qu'à
condition que la plupart de ceux qui versent
meurent avant que le terme soit venu pour
eux de la toucher.
Pour ce qui est des sociétés de secours mu-
tuels, on sait qu'elles ne vivent que grâce à la
g-énérositédes membres honoraires, qu'en obte-
nant des médecins de renoncer à la plus grande
partie de leur salaire. Ce sont des œuvres de
mendicité déguisée. Et les secours qu'elles ac-
cordent ne sont que pour un délai très court. Il
ne faut pas s'aviser d'être malade longtemps.
Et, ici, on se heurte vite à l'impasse. L'état
précaire de ces associations ne tient pas à la
faiblesse numérique de leur effectif. Car, après
un certain chiffre, l'augmentation des parti-
cipants aux secours suit l'augmentation des
participants aux versements. Augmenter les
versements, c'est augmenter les privations
immédiates pour un besoin qui no se pré-
sentera peut-être pas.
8.
138 RÉFORMES, REVOLUTION
Et quel est l'esprit que développent ces pré-
tendues associations de réforme sociale, de
soi-disant solidarité, et d'initiative?
Dans les sociétés de retraite, on dénombre
combien de sociétaires sont morts dans l'année
qui finit; on escompte combien il en mourra
dans l'année qui commence, car la retraite
espérée ne peut-être payée qu'à un nombre
restreint de survivants. On compte sur la Pro-
vidence-Grippe, Bronchite, ou Tuile quelcon-
que pour diminuer le nombre des gueules af-
famées.
Dans les coopératives de consommation, on
n'envisage que le décompte à toucher au bout
de l'année; à payer le moins cher possible,
sans s'inquiéter de quelle façon les fournis-
seurs peuvent abaisser les prix. — Provi-
dence X.
Dans les syndicats purement syndicalistes,
Oifi ne vise qu'à l'augmentation de salaire, sans
voir que l'amélioration qu'elle apporte n'est
que temporaire, que l'augmentation des pro-
duits ne tarde pas à rétablir le niveau, et que
la seule défense des salaires n'est qu'une im-
passe. Ici, encore, on compte sur une Provi-
dence-Inconnue qui arrangera les choses, de
LE MUTUALISME 139
façon à ce que les salaires augmentent, et
que diminue le coût de la vie!
On a créé des mutuelles pour l'achat de va-
leurs à lots. On compte sur la Providence-Ha-
sard qui apportera aux participants un ou
plusieurs gros lots à partager. Mais, à aucun
moment on ne s'est demandé où sont prélevés
les intérêts que l'on touche, cette prime au
Capital qu'on leur fait miroiter. Que cela sorte
de la poche du contribuable, de la sueur du
travailleur, qu'importe I pourvu que l'on de-
vienne capitaliste à son tour.
D'autres associations se proposent le prêt à
leurs adhérents.
Certes, il est très agréable desavoir, en cas
de besoin, où s'adresser pour trouver la somme
qui vous tirera d'une passe difficile. Mais tout
cela c'est de la prévoyance, c'est l'argent que
l'on se prive do dépenser pour pouvoir le trou-
ver en temps opportun, et n'a sur la société,
qu'il soit mis dans une caisse commune pas
plus d'effet, que mis dans un coin de tiroir de
sa commode.
Et c'est cet acharnement, de la part de ceux
140 RÉFORMES, RÉVOLUTION
qui les préconisent, à vouloir présenter aux
naïfs ces palliatifs comme des remèdes so-
ciaux, qui a entraîné les anarchistes — et
aussi les socialistes... autrefois, lorsqu'ils
étaient révolutionnaires — à les combattre.
Si tous ces fabrica^iits de systèmes s'étaient
contentés de faire ressortir les avantages tem-
poraires qui en découlent, ça serait une absur-
dité de les combattre, car nousvivons dans
la société actuelle, et il est bien naturel de
chercher, dans la mesure du possible — à con-
dition de ne pas rejeter le fardeau sur d'au-
tres — à se garer de ses mauvais effets.
Le premier droit de chacun est de se rendre
la vie la moins mauvaise possible, tout en
luttant pour l'agrandir. Ce n'est que lorsque
chaque individu aura augmenté sa part de
liberté et de bien-ôtre dans la société actuelle
qu'il aura rendu possible la conquête de liber-
tés nouvelles, d'un bien-être plus grand. Atté-
nuer les difficultés d'existence que fait peser
sur nous l'état social actuel, c'est lutter, déjà,
contre lui, c'est s'essayer à s'en sortir.
Mais, loin d'avoir la modestie de s'en tenir
au pou de bien qu'elles peuvent réaliser, les
propagateurs de ces petites machinettes, tous
LE MUTUALISME 141
ces inventeurs de système, se croient tenus
de promettre ce qu'ils ne peuvent donner,
même indirectement : bien-être immédiat,
émancipation présente et future, transforma-
tion de l'ordre social et capitaliste; tandis
que, au contraire, leurs systèmes servilement
basés sur les entreprises capitalistes ne font
que développer cliez leurs adhérents l'esprit
de lucre, l'espoir de recevoir plus qu'ils ne
donnent, et leurs œuvres de solidarité, par
leur mécanisme, développent chez leurs adhé-
rents, le désir de voir disparaître les coassociés
pour que s'agrandisse d'autant la part de ceux
qui restent.
Mensonge! car vous n'apportez rien à vos
participants. Vous no l'aidez à se garer des
privations éventuelles, qu'au prix de priva-
tions immédiates. Et n'opérez ainsi qu'un dé-
placement de misère.
Mensonge encore, mensonge surtout, lors-
que vous affirmez pouvoir opérer un change-
ment dans l'état social, car tous vos systèmes
ne sont que des adaptions à la société capita-
liste, basés sur son système financier, n'ayant
142 RÉFORMES, RÉVOLUTION
pour effet que d'amener le travailleur à se
croire capitaliste, lui aussi, lorsqu'il a un tan-
tième de co-participation à une action de cinq
cents francs. Et Rotschild n'est plus son cou-
sin Jorsqu'il a devant lui l'amorce des millions
d'un capital social, trompe-œil qu'une simple
division suffirait, cependant, à lui en démon-
trer tout le mirage.
Et je ne parle, ici, que des honnêtes. Je ne
veux pas faire mention de celles où ne palpent
vraiment que ceux qui les administrent, de
celles où la justice est forcée d'intervenir pour
préserver les intérêts des derniers arrivés
contre l'appétit vorace des promoteurs.
Pour s'affranchir n'importe quel moyen est
bon — mais avec cette restriction que l'amé-
lioration ne s'accomplira pas par l'exploitation
de moins favorisés. Or, tout moyen, si excel-
lent soit-il, ne vaut que par ce que valent eux-
mêmes ceux qui s'en servent.
Or, justement, pour amener des adhérents
à leurs groupements, mutualistes, syndicalis-
tes et coopérateurs, nous venons de le voir.
LE MUTUAL ISME 143
n'ont jamais fait appel qu'à l'esprit mercan-
tile, aux sentiments bêtement égoïste des in-
dividus. Et, il faut le constater, ce n'est qu'en
déployant des qualités commerciales et d'ex-
ploiteurs qu'on arrive à les faire réussir.
Il y a là un cercle vicieux; car l'organisa-
tion capitaliste n'est pas favorable à ceux qui
ne voudraient déployer que des qualités de
solidarité, de confiance et de désintéressement.
Cependant l'éducation se fait, et déjà, cer-
tains groupements mutualistes ou coopéra-
teurs, essaient de s'organiser avec des ten-
dances moins restreintes que le bénéfice immé-
diat à en retirer par les associés, se proposant
de coopérer à des œuvres d'émancipation so-
ciale.
Mais il faudra les voir à l'œuvre. Tant va-
lent ceux qui l'emploient, tant vaut le moyen.
Il faut compter aussi avec l'ambiance qui
transforme la mentalité des individus avec le
succès.
Donc, que les individus emploient n'importe
quel système qui leur aide à mieux vivre, où
à se prémunir contre les accidents de la vie,
mais qu'ils n'oublient pas qu'il ne peut y
I4i RÉFORMES, RÉVOLUTION
avoir d'émancipation complète de l'individu
dans une société basée sur l'exploitation, et
l'assujettissement, du plus grand nombre au
profit d'une minorité de privilégiés, et que
s'affranchir en rejettant sur d'autres épaules
le fardeau dont on se débarrasse, c'est prendre
rang parmi les exploiteurs.
Et c'est parce que l'indépendance dans la
société actuelle ne s'acquiert pas sans préparer
celle de l'avenir que nous sommes prêts à ac-
cepter tout moyen qui, dans l'état présent,
peut faciliter l'affranchissement des individus ;
mais nous combattrons toujours tout moyen
qui tendrait à libérer un groupe au détriment
des masses, ou qui, pour une apparence ten-
drait à sacrifier l'avenir.
Seulement, en profitant de toutes les occa-
sions qui se présentent pour revendiquer tou-
tes les libertés, tout le bien-être, auxquels
ils ont droit, les individus ne doivent pas ou-
blier qu'allonger sa chaîne d'un maillon n'est
pas encore la liberté, et que, dans l'état social
actuel, l'indépendance économique ne se con-
quiert qu'au détriment de ceux qu'on laisse
derrière.
IX
LE COOPERATISME
Illusions sur le coopératisme.— Echecs des coopératives
de production. — Ouvriers. — Patrons. — Coopératives
de consommation. — Les théoriciens. — Le bluff. —
Tout se tient dans la société. — On produit pour agio-
ter, non pour consommer. — La loi dos salaires. — Le
recrutement des associés. — Le mirage. — On ne lutte,
sur son terrain contre le capital qu'en lui empruntant
ses moyens. — La société composée de coopératives
ne serait pas changée. — Les coopératives anglaises.
— Les coopératours-exploiteurs. — On n'apprends
pas à se libérer du mercantilisme en le pratiquant.
— Bien compris le coopératisme peut affranchir in-
dividuellement quelques-uns, mais ne peut devenir un
moyen d'affranchissement général. — Il faut détruire
la propriété.
Le coopératisme, comme moyen d'émanci-
pation sociale, eut sa plus grande vogue après
la révolution de 1848.
L'écrasement des travailleurs dans les jour-
9
146 RÉFORMES, RÉVOLUTION
nées de Juin 18 i8 ayant, pour quelque temps,
imposé silence à la propagande socialiste, il
fallait quand môme une issue au mécontente-
ment des exploités. Il se formula dans l'idée
d'associations ouvrières de production.
L'émancipation des ouvriers devait, cette
fois, se faire pacifiquement et sans coup férir.
Le patronat n'avait qu'à bien se tenir. Ses jours
étaient comptés. Le prolétariat av!iit trouvé
sa voie. S,)n affranchissement n'étai t plus qu'u no
question de temps et de méthode.
Et le gouvernement d'alors, féroce défen-
seur de la propriété — les massacres de Juin
l'attestent — encouragea ce courant par des
subventions. De nombreuses coopératives de
production furent organisées et se mirent à
fonctionner.
Par malheur, ce n'était pas ce que l'on avait
cru. Non seulement le système capitaliste n'en
fut pas atteint, mais, même avec la subvention
gouvernementale, ce n'était pas si facile que
cela de produire à son compte. Car ce n'est pas
le tout de produire. Il faut, surtout, trouver
des débouchés à sa production, et pour trouver
ces débouchés il faut entrer en conflit avec
les producteurs capitalistes : individus ou as-
LE COOPÉRAÏISME 147
sociations et pouvoir leur faire concurrence.
Aussi, nombreuses furent les faillites de ces
essais. Faillites auxquelles le coup d'Etat de
décembre donna bien le coup de pouce pour
quelques-unes de ces associations, mais ne fit
qu'en abréger l'agonie.
Et la demi-douzaine, à peine, qui survécu-
rent, étaient devenues, ni plus ni moins, que
des associations de capitalistes, n'ayant plus
de coopératives que? le nom.
L'idée de coopération resta donc endormie,
durant tout l'empire, pour ne se réveiller qu'a-
près regorgement du prolétariat de mai 71.
L'égorgemcnt ou l'emprisonnement de tous
ceu.x^ qui se réclamaient du socialisme, la me-
nace de Tarrestation toujours suspendue pour
ceux qui aurai(;nt osé le propager, le régime
de terreur permanent, et le bâillonnement de
toute pensée liardie semblaient faire croire à
la bourgeoisie qu'elle en avait enfin fini avec
les réclamations sociales.
Mais la rivière qui ne peut renverser l'obs-
tacle qui entrave son libre cours le tourne.
Dès 73, sous prétexte de délégations ouvrières
148 RÉFORMES, RÉVOLUTION
à l'exposition de Vienne, le mouvement ouvrier
se fit jour. Et l'idée de la coopération, elle-
même, reparut à la lumière, par la formation
de coopératives, de consommation cette fois.
La bourgeoisie ne supportant pas les réunions
où l'on pouvait discuter ses privilèges, il fal-
lait bien que l'activité de ceux qui cherchent
le mieux se fit jour. Quoi de plus innocent, pour
l'autorité, qu'une réunion do gens se réunis-
sant pour acheter du lard, des pommes de
terre, et des haricots I Et des tentatives de coo-
pération surgirent de tous côtés.
Et, certainement, pour la plupart de leurs
promoteurs, il ne s'agissait bien que d'acheter
de l'épicerie à meilleur compte, sans plus.
Mais la question commerciale regardait le
conseil d'administration; mais les adhérents
pouvaient se rencontrer dans le local de l'as-
sociation, et, dans ces réunions occasionnelles,
pouvaient se faire jour les plaintes sur l'état
présent, l'espoir en l'avenir. Et l'activité que
la bourgeoise avait cru tuer se transporta
dans les coopératives. C'est alors que vinrent
les théoriciens qui prétendirent y avoir décou-
vert le moyen infaillible de l'émancipation
ouvrière. Infaillible et pacifique. Car, l'ouvrier
LE COOPÉRATISME 149
a bien le droit decherclier à s'émanciper, mais
à la condition de respecter les privilèges ac-
quis, et de ne pas troubler l'harmonie so-
ciale I
Inutile de dif e que, lorsque nous démontrons
qu'il est impossible aux travailleurs de s'éman-
ciper, — en tant que classe — sans détruire
les privilèges existants, sans reprendre à ceux
qui les détiennent les moyens de production,
c'est nous qui sommes les utopistes 1
Et, sur cette question comme sur beaucoup
d'autres, les anarchistes, lorsqu'ils se formè-
rent en groupements distincts, écœurés des
palinodies et des mensonges que l'on débitait
aux crève-faim, se mirent à combattre le coo-
pératisme, puisqu'on voulait le faire passer
pour un moyen d'émancipation.
Car il y a ceci de particulier à l'esprit humain,
une chose n'est bonne qu'à condition que l'on
amplifie et multiplie ses vertus. C'est ce qu'ont
si bien compris l'annonce et la réclame. En
politique et en économie sociale, il en est de
môme. Toute réforme n'est bonne qu'à condi-
tion qu'elle guérisse tous les maux sociaux.
150 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Et les théoriciens du coopératisme n'ont pas
failli à vouloir en faire une panacée.
Mais tout se tient dans l'Etat social, et le
mal qu'il engendre ne se guérit qu'en s'atta-
quant aux causes. Et ce sont eHes, ji^stement,
qu'on laisse subsister.
Ce qui est une des causes de la misère, c'est
que les moyens de production sont aux mains
d'une minorité qui s'en sert pour exploiter ceux
qu'elle emploie pour les mettre en œuvre ;
mais c'est aussi parce que cet état de choses
a engendré toute une organisation économi-
que à laquelle sont forcés de se plier, dans
l'état social actuel, même, ceux qui V(judraient
en sortir.
Ainsi, la production n'est pas organisée en
vue de produire pour satisfaire les besoins des
membres de la société, mais pour faire des
bénéfices et agioter. De sorte qu'il se produit
cette anomalie que si la production d'un objet
— industriel ou du sol — dépasse une certaine
moyenne, son abondance au lieu d'être un
bienfait pour tous, est une cause de ruine pour
ceux qui l'on produit, car cette abondance en-
traîne une dépréciation (jui en rend la vente
onéreuse au lieu d'être rémunératrice ; de plus,
LE COOPÉRATISME 151
leur oncoifïbromont en mag-asins occasionne
un chômage plus ou moins long, et, en fin de
compte, un abaissement des salaires.
D'autre part, avt^c le système social existant,
nous l'avons déjà vu dans le dernier cliapitre,
il est impossible de produire à bon marché. La
valeur d'échange entraine le salariat, et le sa-
lariat exige que chaque objet incorpore dans
sa valeur, celle que le travail de chaque
main, par lesquelles il est passé, est censé y
avoir ajouté. Et comme l'état social est en-
combré d'intermédiaires qui n'ont d'autre rôle
que de prélever un bénéfice sur ce qui leur
passe par les mains, la valeur de chaque objet
a vite fait de grossir.
Mais notre mauvaise organisation sociale
entraîne également des manutentions et des
travaux de surveillance, de comptabilité, que
supprimerait une société mieux organisée, tout
ce travail improductif contribue à grever la
production; de sorte que nombre d'objets qui,
dans une société normalement constituée, ne
coûterait qu'un léger eU'ort à produii'e, pren-
nent, dans la société capitaliste, une valeur
mai'chaiidc hors de projiosition avec leur vraie
valeur.
153 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Et il s'établit ainsi, pour le travailleur, une
sorte d'équilibre qui le condamne à ne pas
sortir de cette situation.
Son salaire normal ne lui permet que la sa-
tisfaction des besoins les plus primordiaux,
les plus urgents. S'il arrive à faire élever ce
salaire, les objets qu'il fabrique augmentent
de valeur, ce qui, forcément, incite ceux qui
les consomment, à réclamer, eux aussi, une
augmentation. Et, de répercussion en réper-
cussion, si le travailleur gagne davantage, le
coût de la vie s'est élevé d'autant, sinon plus.
C'est une loi économique — de la société
actuelle — à laquelle ne peut parer la coopé-
ration.
Et les partisans de la coopération de répon-
dre : « En supprimant quelques intermédiai-
res, nous augmentons d'autant la part des
producteurs! »
Nous aurons à répondre à cela plus loin.
Voyons d'abord ce que vaut en elle-même la
coopération.
Il faut trouver d'abord les associés. Et ces as-
sociés ne se peuvent trouver qu'en leur faisant
LE COOPÉRATISME 153
miroiter les avantages immédiats que tireront
de l'association les coassociés. Ce qui n'a
rien à voir avec les idées d'émancipation gé-
nérale.
Une fois les adhérents réunis, il faut trou-
ver le capital nécessaire pour marcher. Soit
en empruntant aux économies personnelles
dei co-participants, soit à un capitaliste bien-
veillant qui se targue de travailler ainsi à l'é-
mancipation ouvrière.
Mais l'insuffisance de l'outillage mécanique
— car on ne réunit jamais de grands capitaux
ainsi — ne permet pas de lutter contre l'ou-
tillage puissant des sociétés capitalistes, et l'é-
conomie réalisée sur les intermédiaires est lar-
gement absorbée par le travail supplémen-
taire.
D'autre part, il est impossible au plus grand
nombre des travailleurs de réaliser des éco-
nomies. Et comme les philanthropes bourgeois,
venant en aide aux ouvriers, sont plutôt ra-
res, et que, le plus souvent, ils se fatiguent
vite, restreint est le nombre de ces tentatives.
Et, de plus, toutes ne trouvent pas des chan-
ces favorables de réussite ; de sorte que l'in-
lluence de celles qui réussissent est nulle sur
9.
154 RÉFORMES, RÉVOLUTION
la inarclio éconurnique de l'ordre social, et la
plus grande masse des travailleurs reste à la
merci des capitalistes, prêts à accepter, pour
ne pas crever de faim, les salaires de famine
qu'on leur offre, et permettant à leurs maîtres
de défier toute concurrence.
Raison de plus, dira-t-on pour pousser à la
création d'associations ouvrières, qui, en enle-
vant les travailleurs aux capitalistes, les met-
tront hors d'état de soutenir la concurrence.
Mais nous venons de voir que ce n'est pas
à la portée de tous les travailleurs de trouver
le capital nécessaire pour débuter, et, ce ca-
pital trouvé, de saisir un concours favorable
de circonstances permettant de se faire sa
place dans le conflit do compétitions qu'est le
marché industriel.
Mais le nombre des coopératives viendrait-il
à se multiplier, ou quelques-unes d'entre elles
deviendraient-elles assez puissantes pour con-
currencer la production capitaliste, cela n'au-
rait encore aucune action sensible sur l'en-
semble de l'état social.
Car, pour lutter et se maintenir dans l'état
LE coopérâtisme t<55
sticial présent, il leur ;i fallu cinpruuU'i- au
capitalisme ses propres armes, ses moyens J'é-
change, tout le système qui le fait vivre, et,
par conséquent, on n'a rien changé.
Tous les travailleurs réussiraient-ils à se
grouper en coopératives que leur sort, en tant
que producteurs, en admettant qu'il se fût
légèrement amélioré, n'en resterait pas moins
au-dessous de ce qu'ils sont en droit de ré-
clamer, qu'il leur manquerait touJDurs les
moyens de se développer intégralement. Car,
.encore une fois, l'existence du salariat, reste
pour faire augmenter le coût de la vie avec
son élévation.
On aurait réussi, tout simplement, à empê-
cher quelques capitalistes à user de leur for-
lune pour l'augmenter dans des entreprises
industrielles ou commerciales, mais il n'en
faudrait pas moins prélever sur le travail de
ceux qui produisent, la rente à servir aux
possesseurs des valeurs mohilières etimniobi-
lières existantes, et de celles qu'il aura fallu
créer pour les dédommager de l'expropria-
156 RÉFORMES, RÉVOLUTION
lion (les moyens de production qu'ils possèdent.
Du reste, nous avons, sous les yeux, la preuve
qu'un^ grand développement des associations
coopératives, n'empêche pas le régime capi-
taliste de fleurir concurremment en toute sa
beauté !
iVous avons l'exemple de la fameuse société
les « Pionniers » de Rochedale en Angleterre
qui, partie de débuts plus que modestes, est
arrivée à un développement formidable, chif-
frant ses affaires par je ne sais combien de
centaines de millions, ayant des sociétaires
par toute l'Angleterre, et des ramifications
avec le monde entier; possédant ses usines de
production, sa flotte pour aller chercher les
produits jusque dans leur pays d'origine. Ses
magasins sont un réceptacle de tout ce que
l'on peut désirer.
Et ce n'est pas la seule. Il en existe d'autres
en Grande-Bretagne : Armij and Navy par
exemple est un autre léviathan qui fait com-
merce de tout.
Cependant le capitalisme industriel et com-
mercial est tout aussi développé chez rios
voisins que partout ailleurs. La crise ouvrière
tout aussi accentuée.
LE COOPÉRATISME 157
Quant aux fameux « Pionniers » et les asso-
ciations du même genre dont se réclament
les coopérateurs d'ici, c'est devenu une ma-
chine à exploitation, tout comme la première
entreprise capitaliste venue.
A côté de dirig-eants à appointements de
ministres, servis, dans leurs bureaux, par
des larbins en culotte courte, il y a les femmes
qui empaquettent le llié à raison de deux
shellings (2.50) par jour, dans des pièces bas-
ses, au milieu d'une poussière irrespirable.
Et c'est l'aboutissant log-ique de l'effort et
des qualités qu'il a fallu dépenser pour arri-
ver à faire prospérer l'association.
Pour dominer dans la lutte capitaliste, il
faut compter sur le gain à conquérir, les éco-
nomies à réaliser, et non sur des idées géné-
rales qui ne sont qu'une entrave dans cette
course au profit. Chez nous, n'avons-nous pas
l'exemple de la « Verrerie ouvrière », de la
« Mine aux mineurs » deMonthieuxqui, soute-
nues parles groupements ouvriers, n'en sont
pas moins devenues des machines à exploita-
tion, ce qui ne les empêche pas de som-
brer.
158 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Et cela répond à ceux des anarchistes qui
espèrent, dans le coopératisme, trouver les
moyens financiers de la lutte contre l'état
social.
Les qualités que, pour réussir, demande le
coopératisme, sont des qualités de marchand
et d'industriel, ne s'embarrassant ni d'idéa-
lisme, ni d'humanitarisme. Et la lutte de tous
les jours, pour résister à la concurrence, s'ou-
vrir des débouchés, ne peut que développer ces
aptitudes qui, avec la préoccupation de faire
prospérer l'association, finissent par chasser
toute idée d'émancipation g-énérale.
Ne demandons donc aux institutions, comme
aux individus, que ce qu'ils peuvent rendre.
Que les ouvriers, qui en ont assez de subir
les caprices d'un patron, cherchent à s'en af-
franchir, soit en cherchant un travail indé-
pendant, soit en se g'roupant, pour produire à
leur compte, en commun, rien de mieux. Ils
auraient tort de ne pas essayer.
Je ne cesserais de le répéter, nous vivons
dans la société actuelle ; En attendant celle que
nous cherchons à réaliser, il faut chercher à
nous rendre, le plus possible, indépendant dans
celle-ci.
LE GOOPÉRATISME 159
Et puisque la coopération de production
peut vous affranchir du patronat; puisque la
coopérative de consommation vous met à môme
de vous procurer des produits de meilleure
qualité, et à meilleur compte, que chez le
détaillant du coin, il est tout logique que les
individus cherchent dans ces moyens d'action
une atténuation à leur servitude actuelle, un
adoucissement à leur situation économique.
En outre, les individus y feront l'apprentis-
sage de l'association en vue d'un but commun,
de la forme sociale de l'avenir.
Ce n'est pas parce que la coopération est
impuissante à le libérer complètement que
l'individu doit repousser les avantages tem-
poraires qu'elle lui offre. Il lui suffit qu'elle
allège un peu son fardeau.
Tout ce qui lui permet de vivre un peu
mieux, d'allonger sa chaîne, est un pas vers
l'avenir. Mais à condition qu'il sache bien
qu'il ne faut pas qu'il en fasse le but définitif
de son activité, qu'il n'espère pas lui faire
rendre ce qu'il ne peut pas donner : son éman-
cipation définitive.
160 RÉFORMES, RÉVaLUTION
Si. par suite du développement des idées gé-
nérales, ces associations peuvent apporter
leur concours à l'émancipation commune,
tant mieux. Les moyens valent aussi parce
que valent ceux qui les emploient. Il n'y a
pas de raison pour que les associations coo-
pératives ne suivent pas le courant général.
Il existe un courant néo-coopérateur qui
pense triompher du socialisme, parce qu'il
a inscrit à son programme d'amener les coo-
pérateurs à renoncer aux bénéfices pour les
consacrer à créer des entreprises similaires,
et à travailler à la fédération de toutes les
coopératives.
Gela n'a rien de dangereux pour la classe
capitaliste, mais indique que le coopératisme
est bien forcé de tenir compte de l'évolution
qui se fait, d'évoluer, lui aussi, en abandon-
nant le terrain égoïste des bénéfices.
L'allranchissement humain ne sera com-
plètement réalisé que lorsque l'individu sera
libéré de toutes les entraves politiques et éco-
nomiques qui lui font obstacle. Lorsqu'il sera
débarrassé de la contrainte qui le force à peiner
toute sa vie pour gagner la pitance réduite
pour lui et les siens que l'état social lui ac-
LE COOPÉRATISME 161
corde en échange de sa force de production
il pourra donner libre cours à son activité
selon ses besoins, selon ses aptitudes, sans
que personne, individu ou société, vienne lui
rafler la meilleure partie des produits de son
activité I
Or, pour cela, il faut détruire le pouvoir po-
litique, non seulement tel qu'il existe, mais
sous n'importe qu'elle forme il tenterait à se
survivre.
11 faut détruire l'appropriation du sol et des
moyens de production, par les collectivités
aussi bien que par les individus, pour qu'ils
restent constamment à la disposition de ceux
qui peuvent les mettre personnellement en
œuvre.
Il faut encore abolir toute valeur d'échang-e,
sous qu'elle que forme qu'elle se présente. Il
faut que les individus produisent pour consom-
mer, et non pour échanger.
Tout moyen qui ne fait que changer la forme
ou le nom de ces facteurs, n'est qu'un moyen
d'adaptation à la société actuelle, et non un
moyen d'affranchissement; qui peut bien être
employé en vue des résultats immédiats que
l'individu peut en tirer, à condition qu'il n'y
162 RÉFORMES, RÉVOLUTION
attache pas d'autre valeur, car, alors, ils de-
viennent des moyens de réaction, en trompant
les individus, leur faisant perdre de vue l'af-
franchissement définitif à venir, pour un lé-
ger bien immédiat, mais temporaire.
Toujours le plat de lentille.
X
LE ME^SOi\GE ÉLECTORAL
Le joug de l'heure présente. —De répercussion en réper-
cussion, une amélioration de salaire en anihile une au-
tre. — 11 n'y a de réformes que celles que les peuples sa-
'Vent imposer. — Un souverain qui n'a que le droit d'ab-
diquer. — L'Utopie du meilleur gouvernement. — Le
bon gouvernement est celui qui n'existe pas. — La loi
est prohibitive par essence. — Changements de gouver-
nements, continuité de l'oppression et de l'exploitation.
— La loi n'affranchit que celui qui possède. — Le so-
cialisme politicien. — Les lois i ouvrières ». — Elles
ne sont appliquées qu'autant que les intéressés savent
les faire respecter. — Même quand elle veut être fa-
vorable à l'ouvrier, la loi a un côté funeste pour lui. —
Pour détruire l'autorité, il ne faut pas l'exercer. — Les
députés doivent légiférer sur ce qu'ils ne connaissent
pas. — L'abstention ne peut faire le jeu des réaction-
naires. — La lutte est économique. — L'individu ne se
libérera que par son propre eiïort. — La codification
d'une réforme est son arrêt de développement.
Si la faron crenvisager l'clFet des réformes
distingue déjjà les révolutionnaires des purs
164 RÉFORMES, RÉVOLUTION
réformistes, la faron de les obtenir les divise
absolument. Si le bon sens et la logique nous
enseignent de ne pas négliger ce qui peut
améliorer notre situation dans l'état présent,
elles nous indiquent également qu'il ne faut
pas les attendre de ceux qui profitent des abus
et privilèges existants.
Par conséquent, si les purs réformistes
font espérer le bonheur social dans l'applica-
tion de leurs onguents et emplâtres, les ré-
volutionnaires, eux, dans chaque avantage
qu'ils cherchent à obtenir dans l'état présent,
ne voient qu'une amélioration temporaire qui
doit en faire désirer d'autres, un moyen de
lutte qui doit apprendre aux opprimés à sa-
voir user de leurs forces, à faire l'éducation
de leur volonté.
Et pendant que les rebouteurs font espérer
les bienfaits qu'ils promettent de la bonne
volonté des exploiteurs, ou d'un parlement
bénévole, que les travailleurs doivent mériter
par le calme et la soumission, ceux qui pren-
nent les réformes pour ce qu'elles sont, appren-
nent que, n'étant jamais bien servi que par
soi-même, on n'obtient des maîtres que ce que
l'on sait leur imposer.
LE MENSONGE ÉLECTORAL 165
De là une différence dans l'emploi des moyens
propres à réaliser les réformes à obtenir. Pour
les premiers, la soumission aux lois, le choix
de bons mandataires, la voie parlementaire;
pour les seconds, l'action continue, sans trêve
et sans relâche des intéressés qui, par la cohé-
sion, l'entente, et une large pratique de l'ac-
tion solidaire, doivent arriver — ils sont les
plus nombreux — à imposer « directement »
à leurs exploiteurs ce qu'ils sont résolus de réa-
liser, jusques. et y compris, la disparition de
l'organisation sociale qui permet le maintien
de l'exploitation.
Et, en effet, l'expérience, le bon sens, nous
démontrent que, tant que les opprimés se
bornent à espérer n'importe quelle réforme
de leurs maîtres, ils n'obtiennent jamais rien.
Toute amélioration, politique ou sociale, n'est
concédéequelorsqu'il devient dangereux, pour
les détenteurs de l'autorité, delà refuser plus
longtemps. Et, alors, les anarchistes disent
aux individus : Ne demandez rien à vos maî-
tres que vous ne soyiez en état de leur impo-
ser. Au lieu de perdre votre temps à aller por-
ter vos doléances d'une administration à l'au-
tre, du député au ministre, ou dequelquc can-
166 RÉFORMES, RÉVOLUTION
didat que ce soit, unissez- vous p;>ur cire as-
sez fort pour leur parler en maîtres.
Les réformistes, au contraire, disent aux in-
dividus : soyez calmes! soyez patients! la loi
seule peut vous octroyer ce que vous deman-
dez. Ne faites rien par vous-mêmes, arran-
gez-vous pour trouver de bons députés qui se
feront à la Chambre vos porte-paroles, et ba-
tailleront pour obtenir, au milieu de cent in-
térêts contraires et coalisés, les changements
que vous désirez.
Et c'est à choisir, parmi tous les inventeurs
de panacées, que le (( peuple souverain » — car
il est souverain — doit, selon ceux qui le flat-
tent, exercer son initiative, et 'désigner ceux
qui seront chargés de lui confectionner les lois
auxquelles il devra ensuite se soumettre, s'il
ne veut pas être fourré au clou.
Car le bon populo a bien le droit de choisir
ceux qui doivent lui faire la loi, mais il n'a
aucun recours contre eux s'il s'est trompé dans
son choix. Et sa souveraineté est de la même
famille que ces souverainetés de Carnaval et
de Mi-Carême ; elle ne dure qu'un jour, le
LE MENSONGE ÉLECTORAL 167
temps de glisser dans l'urne le petit bout de
papier sur lequel il a couché le nom de celui
qu'il a choisi pour manier le bâton qui doit le
mater.
J'ai, ailleurs V, étudié de plus près le mé-
canisme du suffrage dit 'universel, démontré
qu'un député ne peut jamais représenter son
électeur, et l'imbécilité qu'il y a à vouloir faire
une loi unique pour tant de conceptions et d'in-
térêts différents. C'est à un autre point de
vue que je veux l'envisager ici.
Imbus du préjugé d'autorité, habitués au
poids du joug gouvernemental, convaincus
qu'un état social ne peut fonctionner que s'il
existe un pouvoir pour en régulariser la mar-
che, pendant des siècles les gouvernés n'ont
eu qu'un idéal : trouver le gouvernement
qui puisse fonctionner sans trop les écraser.
C'est ce qui fait que des révolutions se sont
opérées pour essayer de nouvelles formes de
gouvernement qui, toutes, meilleures les unes
que les autres avant d'être essayées, se trou-
vèrent à l'usage aussi oppressives que celles
qu'elles avaient remplacées, ne laissant de li-
bertés que celles auxquelles le développement
1. La société mourante et l'anarcUie.
168 RÉFORMES, RÉVOLUTION
général des esprits et des mœurs ne leur au-
rait pas permis de toucher sans que s'ensuivit
une révolution nouvelle.
Ce qui revient à dire que, sous quelque gou-
vernement que ce soit, le peuple n'a jamais
eu, en fait de libertés, que celles qu'il a su
prendre et défendre.
Car, tout en croyant à la nécessité d'un
pouvoir protecteur, les individus, dans leur
idéal de « bon » gouvernement, entendaient un
gouvernement — qui, fort probablement, en-
traverait bien un tant soit peu le voisin mal
intentionné, mais — qui leur laisserait, à eux,
toute liberté d'action.
Et c'est pour ne pas avoir compris toute
cette inconséquence qu'ils en sont encore à la
recherche du gouvernement qui, ayant à ap-
pliquer des lois ignorantes des diversités de
caractères, de tempéraments, d'aptitudes et
de compréhension, courbant la foule sous
le même niveau, puisse, malgré cela, accor-
der à chacun la liberté d'agir selon ce qu'il
pense.
C'est que la loi, faite d'après une conception
LE MENSONGE ÉLECTORAL 169
moyenne, ne répond à aucune réalité, ne peut
qu'empêcher chaque être d'ag-ir comme il veut.
Elle est tout le contraire de la liberté. Et c'est
à la recherche de cette absurdité : une loi
respectant la liberté de chacun, tout en leur
imposant une ligne de conduite commune,
que les g^énérations usent inutilement leurs
efforts.
C'est que le caractère de l'individu est ainsi
fait : chacun, personnellement, se croit capa-
ble de se passer de lisières, mais ne voit pas
sans inquiétude le voisin livré à sa seule res-
ponsabilité. De là le succès du suffrag"e uni-
versel basé sur les majorités. Le bon g-ouver-
nement est celui de la coterie dont on fait
partie et dont le poids retombe sur les coteries
adverses.
Et par-dessus tout, au milieu du conflit d'in-
térêts qui se heurtent dans l'état social actuel,
les aspirants au pouvoir, s'ils croyaient bons
d'être prodig-ues de promesses pour se hisser
en haut de l'échelle sociale, avaient vite fait
de les oublier une fois installés. Ils ne son-
geaient plus qu'aux avantages personnels que
l'on peut tirer de l'exercice de l'autorité; ne
pouvant rester au pouvoir sans se faire les
10
170 RÉFORMES, RÉVOLUTION
serviteurs de la classe qui détient le vérita-
ble pouvoir en possédant l'argent leur choix
était vite fait.
Il en a été ainsi tant que les travailleurs
ont accepté, comme une loi naturelle, l'exploi-
tation des plus riches, ne criant que hjrsqu'on
les tondait de trop près. Ils croyaient à l'amé-
lioration de leur situation économique par une
meilleure administration, et par la conquête
de quelques libertés politiques.
C'est ainsi que, malgré la faillite de 1789,
ils se mirent à la remorque de la bourgeoisie
libérale, espérant qu'elle leur accorderait les
libertés qui, alors, semblaient le summun de
la félicité sociale : liberté de réunion, de la
presse, de parole et d'association.
Mais il se trouva que ces nouveaux maîtres
furent encore plus féroces que les anciens.
Que ce soit sous l'étiquette orléaniste, répu-
blicaine ou bonapartiste que la bourgeoisie ait
exercé le pou voir, son attitude à l'égard du peu-
ple ne varia jamais. La Croix-Rousse, Trans-
nonnain, Rouen, Paris en Juin 48 et en Mai 71,
Saint-Aubin, La Ricamarie, Fourmies, Cha-
lon, Narbonne et Draveil, ont prouvé aux tra-
LE MENSONGE ÉLECTORAL 171
vailleurs que la bourgeoisie au pouvoir sait
fort bien oublier les promesses de la bourgeoi-
sie d'opposition, et qu'en définitive le pouvoir
n'a qu'une raison d'être : étouffer les récla-
mations contre le pouvoir économique; dans
le sang au besoin, lorsque, las de se plaindre,
les spoliés entendent agir.
Et c'est devant la faillite de tous les régi-
mes politiques que quelques-uns en sont venus
à comprendre que les libertés politiques —
les peuples on sut en arracber quelques-unes
en cours de lutte, — ne valent que pour
celui auquel sa situation économique permet
d'en user, et que c'est l'organisation sociale
entière qu'il faut transformer.
La lutte cbangea de face. Les réclamations
économiques prirent le pas sur les revendica-
tions politiques ; les travailleurs commencèrent
à s'organiser économiquement, et à lutter di-
rectement contre le patronat, on s'organisant
en sociétés de résistance, en syndicats.
Mais tous ceux qui vivent de l'ignorance et
de la crédulité des exploités ne pouvaient
laisser écbapper, ainsi, un moyen si profitable
172 RÉFORMES, RÉVOLUTION
d'exploitation. Puisque des réclamations, sinon
nouvelles, mais laissées dans l'ombre jusque-
là, venaient s'imposer au premier plan, pour-
quoi ne s'en feraient-ils pas les porte-paroles?
Pour ce que coûtent les promesses, à quoi bon
avoir crainte d'en faire I Aussi, s'empressèrent-
ils d'arborer le drapeau nouveau.
Et le socialisme, après être resté longtemps
une conception de ceux qui cherchaient, en.
dehors de Parène politique, la formule d'une
société meilleure, devint le tremplin de gens
uniquement pressés de transformer leur pro-
pre situation, en promettant de changer celle
des autres.
Et après avcir eu la Royauté, l'Empire, la
République sans républicains, la République
opportuniste, la République radicale, nous
sommes en train de prendre un avant-goût de
la République sociale par l'arrivée des socia-
listes au ministère, en attendant qu'ils puis-
sent se glisser dans toutes les fonctions.
Oh ! l'entrée des réclamations économiques
dans l'arène politique n'a pas été sans laisser
des traces le long du Code.
LE MENSONGE ÉLECTORAL 173
En voyant los travailleurs s'organiser éco-
nomiquement, lujrs la loi — les syndicats exis-
taient bien avant que la loi de 1884 leur re-
connût le droit à l'existence — la bourgeoisie
comprit qu'il fallait bien avoir l'air de faire
quelque cliose en faveur de ses esclaves, qui
la submergeront lorsqu'ils auront pris cons-
cience de leur force, elle s'empressa de codifier
les libertés prises qu'elle ne pouvait plus en-
lever, parce que la codification d'une liberté
est encore le meilleur moyen de la restrein-
dre, sous prétexte de la définir, et dans l'espé-
rance de canaliser le mouvement et de le di-
riger.
Et depuis quelques années, les lois « en fa-
veur de l'ouvrier » se multiplient d'une façon
inquiétante... pour lui. Chacun veut faire
preuve du zèle qu'il apporte à adoucir le sort
« d'une classe si intéressante ». 11 n'y a pas
de candidats qui n'ait en poche différents pro-
jets tous propres à apporter joie et abondance
au foyer du travailleur.
Et les propositions suivent les propositions';
les lois s'ajoutent aux lois. 11 n'y a que la si-
tuation du travailleur qui aille s'aggravant
par suite des transformations écononjiques
10.
174 RÉFORMES, RÉVOLUTION
qui, elles, ne tiennent aucun compte des lois
politiques.
Car, lorsqu'on ne se laisse pas prendre à la
musique des mots et que l'on étudie les choses
de près, il ressort clairement que les lois vrai-
ment efficaces n'ont fait que consacrer un état
de choses qui s'était établi sans elles; ou bien
si elles apportaient véritablement quelque amé-
lioration à la situation présente, les ouvriers,
pour en obtenir l'application, furent, — ou sont
encore — obligés de se mettre en grève, la pé-
nalité encourue par les patrons délinquants,
lorsqu'ils sont poursuivis, étant dérisoire; et
ces grèves furent une occasion pour le gou-
vernement, même composé de socialistes, de
mettre l'armée, la police et la magistrature
répressives au service de ces pauvres exploi-
teurs opprimés refusant de se soumettre à la
loi.
Et il ne peut faire autrement. Chargé d'as-
surer « l'ordre », le respect de la propriété,
base de tout le système politique et écocomi-
que actuel, le gouvernement remplit sa fonc-
tion! Tant pisl pour ceux qui, parce qu'ils no
LE MENSONGE ÉLECTORAL 175
sont pas contents de ce qui existe, semblent
les mettre en péril par des réclamations trop
catégoriquement formulées.
En d'autres cas, sous prétexte d'améliora-
tion, les lois nouvelles ne sont qu'une régres-
sion sur l'état existant. Telle, par exemple,
la loi sur les accidents qui eut pour effet, qu'en
certaines professions, les patrons ne voulurent
plus employer les hommes d'une certaine ca-
tégorie d'âge et de situation.
C'est que, en réalité, dans l'organisation
sociale actuelle, le véritable maître c'est
celui qui possède. Qui a de l'argent est au-
dessus des lois. La sanction n'est pas la mêmt;,
— lorsque des influences n'ont pu le sous-
traire à la comparution devant le juge —
pour celui qui se présente en redingote et le
pauvre diable en iiaillons.
Quelles que lois que l'on fasse en faveur des
travailleurs, elles n'auront d'efficacité qu'au-
tant qu'ils sauront eux-mêmes en imposer l'o-
bligation à leurs exploiteurs.
Or, si après avoir lutté des années et des
années pour obtenir une majorité parlemen-
176 RÉFORMES, RÉVOLUTION
taire favorable à une loi pour laquelle il faut
reprendre la lutte sur le terrain économique,
pour en imposer l'observance aux barons de
l'industrie, à quoi bon envoyer aux pourris-
soirs, que sont les Chambres et les fonctions
gouvernementales, les plus énergiques des
siens!
Le prolétariat n'a qu'à passer en revue la
liste de tous ceux que, sur leurs promesses,
il a hissés au pouvoir, il verra combien lui
restèrent fidèles.
Il faut donc que tous ceux qui désirent un
véritable changement, dans l'ordre politique
et économique, se refusent énergiquement à
participer aux luttes parlementaires, renon-
cent à envoyer des leurs dans les fonctions
publiques, car le pouvoir politique ayant
charge de faire respecter ce qui existe ne peut
nullement aider à le transformer.
Si l'on veut mener une lutte efficace contre
les institutions existantes, il faut rester en
dehors de leur sphère d'attraction. C'est de
dehors qu'il faut leur porter les coups. C'est
LE MENSONGE ÉLECTORAL 177
un sophisme et un mensonge de dire qu'il faut
y pénétrer pour les démanteler.
L'histoire, l'expérience nous prouvent que
tous ceux qui y pénétrèrent, y oublièrent
l'œuvre de destruction qu'ils avaient promis
d'y accomplir.
Du reste, comment veut-on qu'un député se
reconnaisse dans toutes les questions qui chan-
gent avec chaque corporation?
11 faut que le môme individu tranche non
seulement dans les questions politiques, mais
aussi dans les questions de tinances, d'adminis-
tration, de voirie, forestières ou fluviales, etc.
De plus, nous jouissons d'un régime de pro-
tection, il faut donc que le parlement protège
l'agriculture, la Hotte, l'industrie, le com-
merce, etc.
Et comme le pays a été divisé en près do
000 circonscriptions, ayant chacune son dé-
puté à nommer, cliacune ses intérêts parti-
culiers, selon qu'elle est agricole, et qu'elle
cultive de la vigne, des betteraves ou des cé-
réales ; industrielle : qu'elhî pnxluit de la toile,
178 RÉFORMES, RÉVOLUTION
des draps, de la fonte, des machines ou de la
houille.
Et la lutte qui a lieu dans chaque circons-
cription électorale — car s'il y a des intérêts
prédominants dans une région, il y en a de
multiples en conflit — pour faire triompher
les plus forts ou les plus rusés, il faut qu'elle
recommence parmi ces six cents élus, repré-
sentant, non seulement désintérêts dilierents,
mais contradictoires.
Et c'est dans ce gâchis, que l'on conseille
aux ouvriers de porter leurs réclamations,
alors qu'il est bien plus sage et plus simple
de les discuter avec leurs exploiteurs, et de
les leur imposer par l'action directe, lorsque
ceux-ci sont intraitables, puisque, en défini-
tive, il faut toujours en arriver là.
Pour justifier leur existence, les politiciens
prétendent que les travailleurs ne doivent
pas se désintéresser de la lutte politique, que
l'amélioration économique de leur sort dépend
du régime politique, que le retour au pouvoir
des forces réactionnaires et des représentants
des anciens régimes pourrait avoir un contre-
LE MENSONGE ÉLECTORAL 179
coup funeste sur leur condition économi-
que.
Ici, les politiciens prennent l'effet pour la
cause; caria situation économique a sûrement
plus d'influence sur la situation politique que
la situation politique sur la situation écono-
mique.
D'autre part, les gouvernements n'osent
que ce que leur tolère l'opinion publique. Et
c'est cette opinion publique qu'il s'agit d'é-
veiller.
Que le petit noyau d'individus qui a com-
pris l'inanité du parlementarisme, et qui s'en
écarte, s'abstienne de prendre part aux élec-
tions, cola, en somme, aura fort peu de réper-
cussion sur le résultat des élections. Mais si
par leur activité, leur action incessante, ils
ont amené de nombreux individus à désirer
une amélioration à leur situation, à les con-
vaincre qu'ils ne doivent pas l'attendre du
ciel, mais travailler eux-mêmes à réaliser
cette amélioration, cette propagande inces-
sante aura contribué à arracher des voix aux
réactionnaires, à pousser les esprits vers un
régime de progrès et d'alD'ancliissement, et
cet accroissement sera suflisant pour com-
180 RÉFORMES RÉVOLUTION
batlre les voix réactionnaires, et compenser
les abstentions intellig-entes.
Mais, lorsque le nombre des abstentions
sera devenu assez fort pour faire le jeu des
réactionnaires, c'est que la situation sera
changée et que le parti révolutionnaire sera
assez fort pour suppléer à l'action parlemen-
taire.
Les réclamations économiques doivent se
tenir sur le terrain économique. L'action po-
litique ne faisant que compliquer l'action éco-
nomique d'une action inutile; néfaste puis-
qu'inutile, et occasionnant ainsi une perte
d'efforts; elle est nuisible pour une autre rai-
son, c'est qu'elle fait croire aux intéressés
qu'il leur suffît, tous les quatre ans, de bien
choisir un individu, pour que tout ce qu'ils
désirent soit réalisé.
Il est temps que les individus apprennent
qu'il n'est au pouvoir de personne de leur ac-
corder ce qu'ils ne sauront pas réaliser eux-
mêmes.
Chaque individu doit unir ses efforts aux
efforts de ceux qui ont les mêmes buts, les
mêmes aspirations, les mêmes intérêts. Ils
doivent se grouper et s'organiser pour répan-
LE MENSONGE ÉLECTORAL 181
dre leur façon de voir, recruter des adhérents,
et lorsqu'ils sont assez forts, lorsqu'ils ont
réussi à créer un état d'esprit favorable, es-
sayer la réalisation de leurs conceptions.
Chaque être a droit au complet développe-
ment physique, moral et intellectuel, intégral
de son être. Cet alirancliissement de l'individu
ne peut s'obtenir que dans une société débar-
rassée de ses maîtres politiques et économi-
ques. C est à ceux qui sentent le besoin de
s'affranchir qu'il appartient de se rechercher,
de se grouper, en vue de réaliser l'ordre social
qui leur permettra d'évoluer.
Il faut tout le funeste bagage de préjugés
que l'on tient de l'ignorance et de l'éduca-
tion fausse, entretenus par ceux qui ont in-
térêt à ce qu'on les croient nécessaires, pour,
qu'après tant d'expériences malheureuses, on
espère encore que ce seront des hommes, aux-
quels on aura fait une situation privilégiée,
dans un état social basé sur l'oppression et
l'exploitation, qui démoliront cet ordre so-
cial dont on les fait bénéficiaires.
L'état social nouveau ne s'organisera pas
par des lois et des règlements venant de ceux
11
1<S3 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Juiit la l'onction est de défendre ce qui existe,
mais par l'action directe, lente mais continue;,
de ceux qui ont hâte de vivre leur vie. et
sauront organiser entre eux les relations
entre individus, entre groupes et fédérations
de groupes, qui doivent remplacer celles que
leur impose l'état social actuel, substituant
aux institutions existantes, qu'elles désagré-
geront, l'organe nouveau qui, ayant plus de
souplesse et plus d'élasticité, permettra d'é-
voluer sans avoir besoin, à tous moments, de
briser ce qui devrait être — ce qui a été par-
fois — une facilité, un progrès, une améliora-
tion; mais qui. du fait de sa rigidité, ne tar-
dait pas à devenir une entrave.
La codification d'une liberté n'est, du reste,
qu'une restriction à son exercice. Elle ne se
définit que par les limites qu'y apporte le lé-
gislateur, et n'importe quelle réforme est
dans le même cas.
C'est, de plus, leur cristallisation en une
forme donnée et, par conséquent, l'impossi-
bilité de les étendre, de les transformer, ou
de les changer, autrement que par des lois
nouvelles ou des interprétations de jurispru-
dence qui aident à épaissir le maquis de la
LE MENSONGE ÉLECTORAL 183
procédure; c'est-à-dire, après des siècles de
luttes et de suufl'rances encore ; car, le plus
souvent, une vérité n'est acceptée que lorsque
des aspirations nouvelles, la dépassant, en
font déjà une forme surannée pour ceux qu'a-
nime l'esprit de progrès, ayant la faculté de
percevoir plus vite les choses.
Et cela est vrai pour le travailleur qui,
souffrant le plus, matériellement, intcllectuel-
lonient et moralement de la société présente,
est le premier intéressé à en désirer la trans-
formation. — C'est pour cela que l'on envisage
toujours la question sociale au point de vue
ouvrier.
Mais sont intéressés à cette transformation
tous ceux qui, sans souffrir matériellement de
l'ordre de choses existant, aspirent cependant
à vivre d'une vie normale, à développer leur
individualité selon leurs tendances, aptitudes
et virtualités, à vivre de leur propre. travail,
sans être exploités par personne, sans ex-
ploiter personne.
Y sont intéressés tous ceux qui souffrent de
voir soulfrir autour d'eux, et veulent travailler
184 RÉFORMES, RÉVOLUTION
à diminuer la souffrance humaine. Leur éman-
cipation ne pouvant s'accomplir qu'avec celle
des travailleurs.
La politique n'est qu'une forme de l'exploi-
tation — exploitation de l'ignorance, de la
bètisc et du manque d'initiative des indi-
vidus.
Ce n'est pas par la politique et par les poli-
ticiens que ceux qui veulent être eux cher-
cheront leur émancipation. C'est, au contraire,
à annihiler l'action néfaste de ces parasites
qu'ils porteront leurs efforts : en démasquant
leurs mensonges, et en réalisant par l'asso-
ciation, avec ceux qui pensent comme eux,
ce qu'ils croiront être le plus propre à les li-
bérer.
XI
LA COiXOUÉTE DES POUVOIRS PLBLICS
La conquête des Afiinicipalités. — Théorie et pratique,
— La faillite de la conquête des Municipalités. — L'ar-
rivée au pouvoir est l'abandon du pnigramme révolu-
tionnaire. — Socialisme d'opposition, socialisme de
gouvernement. — La pratique du pouvoir. — Quel-
ques exemples. — Briseurs d'énergies. — La peur des
responsabilités. — Le gouvernement est pour défendre
ce qui existe. — Conquis par le pouvoir. — Les réfor-
mes valables exigent la lutte. — La liberté du tra-
vail t — Questions d'opportunité.
L'appétit vient en mangeant. Tant qu'ils
n'étaient en marche que pour la conquête de
quelques sièges isolés à la Chambre, les socia-
listes révolutionnaires — qui sont devenus les
plus prolifiques présenteurs d(î réiormes — se
contentaient de promettrez de metti'e (mi arti-
cles du code le bonheur du peuple.
186 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Mais, sitôt qu'ils eurent réussi à faire péné-
trer deux ou trois des leurs au Parlement, ou
dans les conseils municipaux, ce fut la « con-
quête des pouvoirs [publics » qu'ils s'empres-
sèrent d'inscrire à leur programme.
Et comme ils pensaient réussir à pénétrer
plus facilement dans les conseils municipaux,
ce fut tout indiqué : c'est par la conquête des
Municipalités que devait se faire la révolu-
tion.
Et ça ne devait pas être long ! Sitôt maîtres
de la Municipalité, nos irréductibles devaient
municipaliser tout ce qui serait municipalisa-
ble et faire des services publics do la boulan-
gerie, de la boucherie, du gaz, de la pharma-
cie, moyens de transports, etc.. et commen-
cer la désindividualisation de ces industries,
en rendre maîtres les travailleurs, sous la gé-
rance de la Municipalité, et fournir leurs ser-
vices à meilleur compte pour les consomma-
teurs.
Et ils partirent pour cette nouvelle croi-
sade.
Voici, à peu près, le langage qu'ils tinrent
aux électeurs.
LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 187
« Oui, la société est mal faite. Oui. on vous
spolie, on vous vole, on vous exploite. Et ces
vols, cette exploitation c'est l'org-anisatiou
sociale qui, non seulement le permet mais, pro-
tège les voleurs contre vos réclamations.
« Et, l'histoire le démontre, aucune caste
nantie ne renonce de plein gré à aucun de
ses privilèges. Comme procéda la bourgeoisie
à l'égard de la noblesse en 1789, il vous faudra
procéder contre elle, en lui reprenant de vive
force les privilèges dont elle use pour vous
asservir.
« Employez contre elle les armes dont elle
s'est servie contre la féodalité. Elle s'est em-
paré du pouvoir politique pour assurer son
exploitation, emparez-vous en, à votre tour,
pour détruire son système. De ce suffrage uni-
versel dont elle s'est servie pour arracher le
pouvoir aux régimes déchus, servez-vous en
pour introduire vos propres défenseurs dans
la place, pour que la loi y soit faite en votre
nom, et en vue de votre allranchissement éco-
nomique et social ! »
Et populo, bonne poire, envoya à la Cham-
bre, dans les Conseils municipaux, beaucoup
de ceux qui lui tenaient ce langage. Et bie<n-
188 RÉFORMES, RÉVOLUTION
tùt l'on vit les socialistes avoir la majorité
dans la Municipalité de plusieurs villes, dont
quelques-unes pas des moindres.
Mais hélas! la pratique, le plus souvent, est
loin de répondre à la théorie.' Promettre et te-
nir sont deux.
Lorsqu'ils furent en possession du pouvoir
municipal, nos hons socialistes, s'aperçurent
que leurs panacées avaient justes la valeur
d'un cautère sur une jambe de bois.
Quelques-unes de ces Municipalités n'arri-
veront qu'à grever le budget de la commune
de dettes nouvelles, et eurent vite fait de dé-
goûter les électeurs de continuer l'expérience.
Celles qui s'en tirèrent le moins mal mireni
debout quelques œuvres philanthropiques,
comme en créent, parfois, quelques bourgeois
sentimentaux. Et ce fut tout. Aujourd'hui, il
n'est plus question de faire la révolution par
la conquête des Municipalités. Du reste, des
horizons plus larges se sont ouverts à l'ambi-
tion des socialistes parlementaires. Ils com-
mencent à compter au parlement. Le minis-
tère s'est ouvert à quelques-uns d'entre eux.
LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 189
les Municipalités sont tombées au-dessous de
leur ambition.
Mais, soit dans les ministères, soit au Par-
lement, soit dans les Municipalités, l'intru-
sion des socialistes y a été déplorable au point
de vue de leurs propres idées. Pour se main-
tenir dans les fonctions nouvellement conqui-
ses, les nouveaux fonctionnaires sont forcés,
en entrant en fonctions, d'accrociier au ves-
tiaire leurs réclamations socialistes, oubliant,
pour la plupart, de les reprendre à la sortie.
Et quelques-uns d'entre eux ont bien été
forcés de constater, après les anarchistes, cette
vérité qu'il y a, entre le socialisme d'opposi-
tion et l'exercice du pouvoir, un fossé qui ne
peut se franchir qu'en abandonnant toutes les
idées formant votre bag"age d'opposition ; ce
qui est la constatation qu'un socialiste ne peut,
sans abjurer, participer à n'importe quelle
forme de gouvernement.'
Il est bien évident, en effet, que le socialiste
convaincu qui, arrivé au pouvoir, voudrait
réaliser son programme, tout son programme,
aurait contre lui toutes les institutions exis-
11.
190 RÉFORMES, RÉVOLUTION
tantes, c'est-à-dire tous ceux qui en vivent.
La lutte ne serait pas longue. Il serait vite
par terre.
Il ne g-ardera ses fonctions qu'à condition
qu'il ne touchera rien aux institutions exis-
tantes. Et si, pour caser les frères et amis
qu'il s'agit de satisfaire, il doit déplacer quel-
ques fonctionnaires, ce ne sera qu'en donnant
de l'avancement à ces derniers. Il faut éviter
de se faire des ennemis. « Il y a des situations
acquises qu'il faut respecter. » Ce qui contri-
bue à augmenter, à chaque ministère nou-
veau, le nombre déjà considérable de fonc-
tionnaires.
Et, aux prises avec les difficultés, qu'il ne
peut résoudre qu'en abandonnanl. successive-
ment l'intransigeance de chacune des réformes
qui faisaient le fond de son programme, pour
n'opérer que quelques changements de détail,
notre nouveau ministre, pris et façonné -par
la machine gouvernementale, se réveille un
jour aussi féroce défenseur de l'ordre que n'im-
porte lequel de ses prédécesseurs. Et tel que
M. Clemenceau qui, à la veille d'être ministre,
alors qu'il n'était qu'opposant, développait à
la tribune des projets de loi en vue de sauve-
LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 191
g-arder la liberté individuelle, ne se gênera
pas, huit jours après être installé dans le fau-
teuil ministériel, à inventer de toutes pièces
des complots qui lui permettront de fourrer
au clou ceux qui le gênent, et dont le minis-
tère ne sera qu'un procès ininterrompu pour
délit d'opinions.
Bien mieux, en faisant voter l'amnistie —
pour ses victimes, la bonne âme ! — qui arrête
la procédure en train, il évite ainsi l'aveu
public de ses mensonges. Quant à ceux qui
ont fait quelques mois de prison, tant pis pour
eux, ils n'avaient qu'à ne pas se trouver sur
son chemin !
M. Clemenceau n'est pas socialiste^ mais il
avait pour collègue M. Briand qui préconisa
la grève générale révolutionnaire, promet-
tant de descendre dans la rue, le fusil en
main, lorsque les travailleurs voudraient se
lever pour conquérir leur indépendance et h'
mieux être, ce qui ne l'empêcha pas de rester
le collègue de l'homme qui, aux réclamations
des grévistes, répondit en inondant de troupes
les localités en grèves, c(;qui nous valut lesj)ec-
tach; d'un Paris envahi parh's troupes, bivoua-
quant au C(rin (h'S rues, eciunne, au h-ndeniain
192 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Je l'entrée des troupes de Versailles, et les
massacres de Vigneux-Draveil, Raon-1'Etape,
Narbonne, etc.
Xous avons eu le ministère Millerand, avec
Chalon et la Martinique, où les g'rèves furent
réprimées à coups de fusil, où il y eut mort
d'hommes.
Nous avons eu des Municipalités socialistes
comme à Toulon. Limoges qui. en mai 190o, ne
surent faire mieux que ceux qui leur donnaient
l'exemple de haut, et, ayant eux aussi à ré-
pondre de l'ordre, ne surent qu'adjurer leurs
électeurs de se tenir tranquille, et de laisser
prendre contre eux les mesures d'ordre que
le pouvoir central jugeait nécessaires.
L'on a vu le maire de Limoges, Labussière,
les larmes aux yeux, à genoux devant la foule,
la conjurant de se tenir tranquille, d'attendre
patiemment que la bonne volonté de ses exploi-
teurs se manifestât par le don gracieux de ce
qu'elle demandait, alors que c'était leur refus
net, arrêté, de rien accorder qui avait lancé
les travailleurs dans la rue. Il est vrai que
Tannée suivante M. Labussière obtenait une
recette générale avec 70.000 fr. d'appointe-
ments par an.
LA GONOUKTE DES POUVOIRS PUBLICS 193
On pourra objecter que la méthode de ces
révolutionnaires n'est pas la méthode anar-
chiste, qu'ils ne sont pas partisans de l'émeute,
et qu'ils n'auraient pas besoin d'être investis
de fonctions publiques pour prêcher le calme
à leurs coreligionnaires, lorsqu'ils jugent
qu'une action prématurée peut être néfaste à
leur parti.
Je sais. On peut toujours introduire des « dis-
tinguo, » mais il ne faut pas perdre de vue que
ces soi-disant socialistes, qui se disent révolu-
tionnaires, lorsqu'il s'agit de s'imposer à la
foule, et justifier l'épithète qu'ils se donnent,
ne craignent pas de dire à ceux qui les écou-
tent, « que l'ordre social est mal fait, que les
privilégiés n'abandonneront leurs privilèges
que par la force, qu'il n'y a que la révolution
qui les affranchira I »
Et lorsqu'on a ainsi contribué à lancer la
foule dans la rue, on est très mal venu en-
suite de venir se mettre en travers de son ac-
tion sous le prétexte que le moment n'est pas
venu.
C'est toujours faire le jeu de la réaction de
venir, aux moments d'effervescence, briser
l'élan delà révolte, en prêchant le calme.
194 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Moi aussi, je crois qu'un acte de révolte —
collectif ou individuel, — accompli mal à pro-
pos, peut offrir des armes à la réaction, et re-
tarder la propagande de l'idée. Je réprouve ceux
qui n'ont que menaces et provocations à la
bouche, ou au bout de la plume, excitant les
autres à des violences qu'ils se gardent bien
d'accomplir eux-mêmes.
L'excitation directe à la violence n'est jus-
tifiée que dans les moments de lutte, oiî l'exci-
tateur est prêt à se mettre en tête de ceux
qu'il veut entraîner.
Mais je ne réprouve pas moins celui qui, en
période révolutionnaire, se fait briseur d'é-
nergie au profit de la répression, en allant
conseiller le calme et la patience à ceux qui
en ont assez de lutter, de soullrir, et de se plain-
dre en vain.
Quel est l'outrecuidant qui, d'avance, pourra
déterminer la valeur d'un acte social. Qui peut
savoir comment débutera la révolution ?
Il n'y a pas que des anarchistes dans les fou-
les qui, aux jours d'effervescence, se lancent
contre les policiers et les prétoriens du pouvoir.
LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 195
On peut être certain que, dans cette foule, il
y a des électeurs du ministre, du député, du
maire ou du conseiller municipal assagi, qui
essaie de briser son élan.
Seulement, ceux-là, en restant dans la foule,
ont continué à sentir peser sur eux le poids de
l'exploitation, de l'arbitraire, ils sont restés
des réclamants, des protestataires. Ils n'ont pas
à s'inquiéter de l'ordre qui n'est que la consé-
cration de leur exploitation et de leur assujet-
tissement. Et, [lorsqu'ils en ont assez, il met-
tent les pieds dans le plat, sans s'inquiéter des
responsabilités.
Par quelle aberration, un socialiste, dont
tous les efforts jioi vent tendre à la destruction
des institutions qu'il reconnaît oppressives, —
ils l'affirment eux-mêmes — peut-il s'imagi-
ner faire servir ces mêmes institutions à l'é-
mancipation bumaine, alors qu'elles n'ont pour
but que de faire perdurer l'état de cboses exis-
tant, en se prêtant un mutuel appui ?
De même qu'à une machine montée pour
tisser de la toile, tordre des fils, on ne fera
pas fabriquer des casseroles ou imprimer le
moindre prospectus, même lorsqu'on mettrait
pour les conduire des chaudronniers ou des
196 RÉFORMES, RÉVOLUTION
imprimeurs, de même, on ne produira pas la
liberté avec l'autorité.
La machine gouvernementale étant montée
pour défendre l'ordre et la propriété ; c'est-à-
dire imposer silence aux réclamations, empê-
cher les revendications des volés et des oppri-
més, on aura beau mettre à sa tète ceux qui
auront fait les promesses les plus mirifiques
d'affranchissement, les critiques les plus vio-
lentes contre le système économique et Texploi-
tation de l'homme par l'homme, ils ne pour-
ront pas faire autre chose que d'abandonner
leurs réclamations d'avenir pour assurer la
bonne marche du présent.
On ne conquiert pas le pouvoir. C'est le pou-
voir qui vous conquiert, et ne vous lâche plus
lorsque vous y avez mis la main. La conquête
du pouvoir est un euphémisme trouvé pour
déguiser des appétits malsains d'intrigants et
d'ambitieux.
Voit-on un maire, un député, un ministre
— si socialistes soient-ils — se mêlant aux
mouvements de la rue. faisant partie des dé-
monstrations contre les patrons, contre l'au-
LA CONQUÊTE DÉS POUVOIRS PUBLICS 197
torité, alors qu'ils ne manquaient pas de s'y
faire remarquer au premier rang- lors de leur
période de sincérité, ou qu'il leur fallait se faire
connaître?
Une fois le pouvoir conquis, s'ils se présen-
tent à la foule en révolte, ce n'est que pour
la désarmer, l'adjurer au calme, quittes à la
faire sabrer si elle rîe les écoute plus.
Devenus détenteurs de l'autorité, ils ne peu-
vent s'en servir que pour opposer une digue
aux réclamations trop pressantes et trop abso-
lues de ceux qui veulent se débarrasser de
l'oppression et de l'exploitation.
S'il leur reste un peu de pudeur, s'ils ne
veulent pas endosser la responsabilité de la
violence contre la foule, leur supérieur en
grade, est là, tout prêt, pour leur enlever, mo-
mentanément, leur part d'autorité, et l'exer-
cer à leur place. — Cela se vit dans les trou-
bles de Limoges, 1905.
11 ne leur reste plus alors qu'à adjurer, à
genoux, leurs administrés de se tenir tranquil-
les, d'oublier les paroles de révolte que la
cbaleur et l'entraînement ont pu, autrefois,
leur faire prononcer en un moment d'embal-
lement. Ils sont moi'ts pour l'opposition. Ils
198 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ne peuvent plus être les adversaires intraita-
bles de l'autorité et de l'exploitation.
Et les bourgeois ont si bien compris à quel
point l'exercice du pouvoir était néfaste aux
idées de bouleversement social, qu'ils n'hési-
tent plus à fourrer quelque ex-révolutionnaire
en chaque nouvelle combinaison ministérielle.
Il faut que les travailleurs s'imprègnent
bien de cette vérité. Il y a, dans l'ordre social
actuel, des réformes qui peuvent se réaliser
sans trop de secousses. Ce sont celles qui se
contentent d'effleurer les causes des souffran-
ces, sans chercher à les extirper.
Mais celles qui seraient efficaces pour faire
disparaître ces causes, ne se contentant pas
d'atténuer la souffrance, mais cherchant sé-
rieusement à donner à chacun la part de li-
berté et de bien-être qui lui revient, celles-là
il n'y a pas de Parlement — encore moins de
ministère — capable de les imposer. C'est par
la force seule qu'elles s'accompliront, ce n'es*
qu'en culbutant les institutions dont la mis-
sion est de défendre l'ordre de choses qu'il
s'agit de détruire.
LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 199
Et lorsque, par exemple, dans une grève,
des travailleurs veulent envahir une usine pour
en déloger les renégats qui y travaillent, quel-
que soit l'individu armé du pouvoir, ilne pourra
faire autrement que d'appliquer la loi, de faire
respecter l'ordre.
Et lorsqu'on vient' nous dire que l'ouvrier
qui travaille en temps de grève pour ne pas
condamner à de dures privations sa femme
et ses enfants, a le droit, autant que le gré-
viste sinon plus, à ce que l'on fasse respecter
sa liberté, c'est un pur sophisme qui n'a qu'un
semblant de logique.
La liberté primordiale pour l'individu est
de chercher à améliorer son sort. Et lorsque,
à bout de patience, des individus se coalisent,
se condamnant, eux et les leurs, aux priva-
tions les plus dures pour faire aboutir leurs ré-
clamations, ce serait une absurdité de leur
part de souHrir, qu'à côté d'eux, des indivi-
dus de leur classfe, qui doivent s'ils les conquiè-
rent, bénéficier des améliorations qu'ils récla-
ment viennent par une action contraire ren-
dre leurs efforts inutiles et faire le jeu de
l'exploiteur qui les opprime.
La balance égale de la légalité, en ce cas,
200 RÉFORMES, RÉVOLUTION
c'est ]a protection de celui qui. déjà, est le
plus fort de par rargeut, c'est l'injustice la
plus flaf^rante contre ceux auxquels on n'a
laissé que le recours à la force comme dernier
argument. Les travailleurs en marche pour
leur libération et la conquête de leur bien-être
n'ont pas à tenir compte de la légalité.
Tandis que pour ceux qui sont au pouvoir
il y a des questions d'opportunité qui amènent,
par exemple, l'ancien anarchiste Brousse —
qui, autrefois, alors qu'il faisait de l'opposition,
voulait marcher dans les tripes des rois, et de
ceux de leur suite, — à souhaiter la bienvenue,
au nom de la ville de Paris, à toutes les têtes
couronnées qu'il avait à recevoir comme pré-
sident du conseil Municipal.
Qui amènent des députés réclamant, comme
socialistes, l'abrogation des lois scélérates,
à voter le maintien, parce qu'il s'agit de
soutenir le ministère que veulent renver-
ser les réactionnaires, ou à voter, pour la
même raison, un ordre du jour de confiance
au ministre qui couvre de son autorité les
fusilleurs d'ouvriers, ou, encore — comme
LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 201
Guosde — toujours pour les mûmes raisons, à
répudier comme néfastes leurs propres doctri-
nes sociales I
Taudis que disparaissent les questions d'op-
portunité ou d'inopportunité pour ceux qui
soullrent de la misère et de l'exploitation.
Pour eux, il y a des revendications à formu-
ler à toute heure, en tous lieux, en toute occa-
sion. Il y a à résister contre l'exploitation, con-
tre l'oppression à tous moments, à toute ten-
tative de les faire peser plus lourdement sur
leurs épaules : passivement quand ils ne peu-
vent davantage, activement lorsque l'occasion
s'en présente. Et c'est ce qui fait que les fou-
les auront toujours, en travers de leur route,
ceux qui prétendent les diriger ; car il y a
des responsabilités que. seules, les foules peu-
vent assumer.
XII
ACTIOA DIRECTE ET I>ARLEME\TAIUSME
Il n'y a pas d'absolu. — L'état présent l'emporte toujours
sur l'état à venir. — Le parlementarisme change les
questions ^de place. — Les mensonges parlementai-
res. — La révolution est l'affirmation de l'évolution. —
La loi ne donne que ce que l'on sait prendre et défen-
dre. — La loi égale pour tous ne peut être qu'oppres-
sive. — La liberté est dans la diversité. — Les intéres-
sés seuls sont aptes à trouver la solution qui leur
convient. — L'action directe est éducative. — Gomme
quoi la loi donne naissance à des formes nouvelles
d'exploitation. — La loi sur les retraites est une
fumisterie. — Tout conciliateur est un ennemi pour
le travailleur.
L'idée anarchiste ayant pris de la force,
les anarchistes ont dû sortir des abstractions,
poussés également par la vie de tous les jours,
et prendre part aux luttes journalières.
ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 203
C'est qu'entre l'idéal rêvé et l'état présont
il y a la vie. H y a les individus qui, en atten-
dant la transformation sociale entrevue, veu-
lent vivre du mieux qu'ils peuvent dans l'état
présent. 11 y a l'évolution humaine qui ne se fait
que progressivement, s'attardant parfois à
modifier ce qui existe avant de le rejeter défi-
nitivement.
Du reste, on ne vit pas d'abstractions, la
force leur étant venue, les anarchistes étaient
anxieux d'agir, mais, en se mêlant à la lutte
ouvrière, ils y apportèrent leur faron d'envisa-
ger les choses, leurs modes d'action. Si quel-
ques anarchistes y perdirent de vue l'idéal
anarchiste, par contre le mouvement ouvrier
s'en inspira, et fit siennes leur haine de
la politique, leur faron d'agir qui, dans le
nouveau milieu, prit le nom « d'action di-
recte ».
C'est que la masse croit encore aux réfor-
mes, elle reste indift'érentc aux conquêtes
éloignées, voulant des résultats immédiats,
tout ce 'que pouvaient faire les anarchistes,
c'est que ces tentatives d'améliorations aux-
quelles s'attardent le plus grand nombre, ser-
vissent au moins à leur éducation. Et c'est
204 RÉFORMES, RÉVOLUTION
pour quoi, tout en continuant à déinontrer que
l'exploitation de l'homme par l'homme ne
cessera d'exister que hjrsque les moyens de
production seront mis à la libre disposition de
tous, que chaque individu n'aura droit qu'à la
part de ce qu'il peut mettre en œuvre lui-
même, et que seront détruites la monnaie et
toute valeur représentative dans les échan-
ges, les anarcliistes se sont mis à travailler à
la réalisation de quelques-unes de ces réfor-
mes, en apprenant aux intéressés de ne plus
les attendre, conmie une grâce, de la bonne
volonté du lég^islateur, mais de les réaliser
eux-mêmes, par la force de leur volonté, et
la cohésion de tous les intéressés.
En effet, on aura beau dire aux travailleurs :
« telle amélioration que l'on vous fait entre-
voir ne peut être que momentanée, elle ne peut
avoir aucun effet, sur votre émancipation dé-
finitive ». Ceux (}ui crèvent de l'état social pré-
sent répondront, et nombre d'aigrefins ne
manquent pas de le répondre à leur place :
« que nous importe l'affranchissement inté-
gral s'il ne s'opère que lorsque nous serons
ACTIUiN DIRECTE ET P AIIL EM ENT ARISM C 205
mort, nous préférons une améliorati(->n. si lé-
gère suit-elle, pourvu qu'elle soit immédiate,
nous verrons ensuite ». Et il vont à ceux qui
leur font espérer des réalisations immédiates.
Et on aura beau leur dire qu'une augmen-
tation de salaire, n'a aucune importance pour
eux,, s'il doit s'en suivre un renchérissement
des objets nécessaires à la vie, ils peuvent ré-
pondre avec raison qu'ils en auront toujours
bénéficié, avant que le renchérissement se
produise, et que, bien souvent du reste, les
mercantis n'attendent pas l'augmentation des
salaires pour faire renchérir la vie. Et, de
plus, quand l'ouvrier n'attaque pas pour faire
augmenter son salaire, il est bien forcé de
résister aux tentatives de le lui rogner. Les
nécessités de la lutte immédiate l'emportent
toujours, en temps normal, sur les aspirations
de l'idéal.
Seulement les réformistes, les parh^menta-
ristes, commettent une double erreur, d'abord
en ne tenant piis compte de la complexité
des rapports sociaux et en faisant enle-
ver de son milieu naturel, où elle pourrait
13
206 RÉFORMES, RÉVOLUTION
être élucidée promptement par les intéressés,
la question pour la transporter dans un milieu
hostile, où s'agitent toutes sortes d'intérêts
divers et contradictoires.
De sorte, qu'au lieu d'être réglée à l'amiable,
dans chaque groupe, selon les besoins de ce
groupe, il faut en faire une loi unique, dans
le cadre de laquelle doivent s'emboîter tous les
intérêts, tous les besoins, toutes les aspira-
tions, quitte à rogner à droite, à gauche, en
tête, en queue, de façon que personne n'est
satisfait.
D'autre part, l'actiun parlementaire propage
l'erreur, parmi les individus, que leur libéra-
tion viendra d'en haut ; qu'il leur suffira de
choisir des mandataires fidèles pour obtenir
du parlement la réalisation de tous leurs
vœux.
Et pendant qu'ils cherchent cet oiseau rare :
un mandataire scrupuleux, tenant à cœur de
réaliser chacune de ses promesses, les élec-
teurs négligent d'agir pour réaliser eux-mê-
mes ce qu'ils désirent obtenir.
Et si cela est contenu implicitement dans la
façon de procéder, beaucoup ne craignent pas
de déclarer — tout en s'affirmant révolution-
ACTION DIRECTE ET PARLEMENT ARiSME 207
naires — que : aujourd'hui que nous avons le
suffrage universel, où tout individu peut « li-
brement » exprimer son opinion, et a sa part
de souveraineté dans la fabrication des lois
— même lorsqu'elles sont faites contre lui —
nous devons respecter la loi, jusqu'à ce qu'on
l'ait faite changer, — Raisonnement très com-
mode pour faciliter l'exercice du pouvoir à
ceux qui le détiennent.
Or, la révolution qu'envisagent les anar-
chistes, n'est pas de ces coups de mains des-
tinés à porter au pouvoir une poignée d'aven-
turiers ayant su profiter d'un concours de
circonstances heureuses.
Pour les anarchistes, la révolution ne peut
improviser un état social nouveau de toutes
pièces. Son rôle est de briser les barrières que
l'état social présent dresse contre les aspira-
tions d'émancipation politique et économique.
Une fois ces barrières brisées, ça sera à ceux
qui les auront détruites de donner plein
développement aux formes de groupements
qu'ils auront su, déjà, réaliser en cours de
lutte.
208 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Car la révolution économique qui se pré-
pare ne doit pas être une lutte de quelques
jours — le temps de jeter bas un g-ouverne-
ment. et d'en introniser un autre. — Ce doit
être l'aboutissant d'une évolution, qui aura
assez transformé les mœurs et les cerveaux
pour nécessiter le dernier coup de balais qui
emportera les vestiges persistants de la société
capitaliste.
Evidemment, cette révcdution peut se faire
attendre puisque, pour qu'elle puisse s'opérer,
il faut qu'il se crée une minorité assez cons-
ciente, et assez forte, pour entraîner, dans
son action, la masse flottante qui a besoin
d'être impulsée.
Evidemment, encore, en attendant l'affran-
cbissement intégral, les individus auraient
tort de ne pas cbercber à réaliser le peu de
bien-être ou de liberté qu'il est possil»le de
réaliser dans l'état capitaliste, puisque, en
dehors du bien présent, ces réalisations peu-
vent aussi servir de point de départ pour des
améliorations nouvelles.
Seulement, cette réalisation doit s'opérer
intégralement — autant qu'il est possible —
par l'action de ceux qui en ont eu consciencxî,
ACTION UIREGTK ET f AK L EMENT AR ISME 20'J
et non rattcmlro, li"ipaL(juill6c, de l'action po-
liticienne qui empoisonne ce qu'elle réalise.
Jamais une loi n'a imposé une réforme. Ou
bien cette réforme est demandée par un groupe
assez important d'intéressés, mais alors elle
est plus ou moins passée dans la pratique; la
loi ne fait que consacrer un ordre de choses
existant. Et la loi n'est plus nécessaire qu'aux
impuissants qui n'osent pas agir par eux-mê-
mes. ^
Ou bien elle est en avance sur l'opinion
moyenne, et alors ceux qui veulent en béné-
licier sont forcés de mener la lutte pour en
obtenir l'application. Telle la loi Millerand-
Colliard. qui. pour réglementer la loi de 10
heures vinl fo .rnir, pour un temps, aux ex-
ploiteurs, la facilité de faire travailler 11 heu-
res ceux de leurs ouvriers qui n'en faisaient
que 10 auparavant, et resta si bien lettre
morte pour le patronat que les ouvriers du-
rent entreprendre grève sur grève — dont
quelques-unes sanglantes — avant d'obtenir
de ne travailler que 10 heures par jour.
Quelle que soit la réforme (|ue l'on veuille
12.
210 RÉFORMES, RÉVOLUTION
obtenir, qu'elle soit d'ordre politique ou écono-
mique, elle n'est inscrite dans le code que
lorsque l'opinion publique est assez puissante
pour l'exiger; et, passée à l'état de loi, elle
n'est appliquée que tant que ceux qui sont in-
téressés à son application savent la faire res-
pecter.
Et comme une liberté n'est entière que tant
qu'elle n'est pas codifiée ; une liberté ne se
définissant que par les limites qu'on lui trace,
codifier une liberté c'est la rogner; c'est une
raison de plus pour l'exercer sans demander
la consécration parlementaire.
Exemple : les syndicats qui fonctionnaient
— tels qu'ils existent aujourd'hui — malgré
la loi sur les coalitions, quand la loi de 1884
vint réglementer leur fonctionnement, et leur
imposer quelques entraves, que l'on cherche
à augmenter en leur octroyant le droit d'hé-
riter et de posséder, afin de pouvoir leur ro-
gner les griffes.
Une loi ayant à tenir compte de tant d'in-
térêts différents, et s'appliquer indistinctement
à des millions d'individus, elle est, forcément,
un compromis entre toutes les aspirations par-
ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 211
ticulières. entre les besoins de chaque sorte de
groupement. Faitepour contenter toutlemonde,
elle ne répond à aucun besoin réel, lèse plus
ou moins chaque aspiration, sans en satisfaire
aucune.
Tandis que si chaque groupe social s'efforce
de réaliser, dans sa sphère d'action, l'améliora-
tion qui lui convient le mieux, la question prend
beaucoup plus de netteté en ne se discutant
qu'entre les seuls intéressés, et chaque groupe
peut trouver sa solution.
Et puisque la loi ne vaut que par l'énergie
que l'on sait dépenser à la faire respecter, il
est bien plus simple, plus pratique, et plus
court de faire ses affaires soi-même, en trai-
tant directement avec ceux auxquels on veut
imposer de nouveaux rapports.
C'est cette action que l'on a dénommée « ac-
tion directe ». Et l'on voit, — qu'à moins de
circonstances que l'on n'est pas toujours maî-
tre d'éviter — il ne s'agit nullement de vio-
lence, de bombes, comme beaucoup de gens,
qui ne connaissent de l'anarchie que ce que
leur en a appris leur journal, sont portos à
se figurer.
212 RÉFORMES, RÉVOLUTION
La réduction des heures do travail, l'aug-
luentation de salaires, et loule autre reforme
réalisée, même par l'action directe, ne détrui-
ront pas l'oppression ni l'exploitation tant
qu'elles n'auront pas pour eU'et de faire passer,
entre les mains de ceux qui les mettent en œu-
vre, les moyens de production accaparés par
une minorité de parasites. Là-dessus, l'affir-
mation anarchiste reste vraie.
Seulement, l'éducation se fait tous les jours,
et la lutte est un moyen d'éducation. En
voyant tout ce qu'ils peuvent réaliser, lors-
qu'ils sont unis, et savent poursuivre leur vo-
lonté jusqu'au bout, les individus apprendront
vite à se servir de ce moyen d'action. En cons-
tatant l'inanité des réformes partielles, ils
sauront vite apprendre que le mal doit s'at-
taquer dans sa cause, et non dans ses eli'ets;
ils seront mûrs pour la révolution.
Et ce qui vient d'être dit pour quelques-unes
des réformes, prises parmi celles qui s'impo-
sent, peut se répéter pour n'importe laquelle ;
car chaque loi faite pour améliorer la situa-
tion des travailleurs comporte des désavan-
ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 213
tag-es que sont loin de compenser les avanta-
ges promis.
Nous avons vu la réglementation des heures
de travail empirer la situation do ceux qui
avaient su, par leur propre action, ou la force
des choses, obtenir cette amélioration,
La lui sur les accidents du travail a eu pour
premier effet de faire éliminer des usines une
certaine catégorie do travailleurs d'âge, de
santé, ou de situation familiale, les rendant
plus onéreux aux yeux de leurs employeurs.
En admettant que la prime d'assurance soit
bien payée par rexploiteur, que ce dernier
n'en tienne pas compte dans l'estimation des
salaires — ce qui est impossible — ceux qui
y ont le plus gagné, ce sont les intermédiai-
res, les compagnies d'assurance qui, pour four-
nir de gros dividendes à leurs actionnaires —
les actions de plusieurs font prime — s'effor-
cent d(î rogner sur les indemnités à payer,
forçant les sinistrés à des procès coûteux, ou
profitant de leur ignorance, lorscju'ils sont fa-
ciles à influencer. C'est un nouveau mode de
prélèvement du capital sur le prix de la vie
et de la santé du travailleur, la création dt?
nouveaux p;ii-asites.
214 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Il y a la loi, en préparation, sur les retrai-
tes ouvrières. C'est le coup de génie de la
finance capitaliste. Le prélèvement sur les sa-
laires de nombreux milliards dont l'Etat se fait
gérant, pour aboutir à une rente de 20 sous par
jour payée aux rares survivants qui atteindront
l'âge déterminé. La majeure partie, ceux
que le travail, la misère, les privations auront
tués avant, se seront privés toute leur vie pour
assurer des tripotages fructueux à leurs maî-
tres, des sinécures largement rétribuées à leurs
créatures. Et c'est ainsi que le nombre des
travailleurs décroît par l'intronisation de Tou-
tillage mécanique, et que croît celui des para-
sites par la création d'emplois seulement uti-
les au régime capitaliste.
Double avantage pour les maîtres. Le vrai
producteur étant plus ou moins un ennemi,
tandis que le parasite est trop prisonnier de
l'ordre de choses existant pour ne pas en être
un défenseur et un admirateur.
Et pour parer à ce qu'ils appellent l'intransi-
geance des travailleurs, les accusant de ne
pas tenir compte de la concurrence, de présen-
ACTION DIRECTE ET PARLEMENTARISME 215
ter à leurs exploiteurs des conditions qui, s'ils
les acceptaient, les mettraient en infériorité
évidente soit à l'égard de leurs concurrents
nationaux et surtout — crime impardonnable
— de leurs concurrents étrangers, certaines
«bonnes âmes » ont inventé « l'arbitrage obli-
gatoire » dont un projet de loi repose quel-
que part.
Comme s'il pouvait y avoir conciliation en-
tre l'employeur et l'employé, entre celui qui
commande et celui qui obéit.
Ce sont deux intérêts antagoniques en pré-
sence, irréductibles, le bien-être, le luxe de
l'un étant fait de la misère de l'autre. 11 ne
peut y avoir que des compromissions tempo-
raires que l'on ne respecte, de part et d'autre,
que tant que l'on ne se sent pas assez fort pour
les briser. Pour que l'exploité prenne sa place
au soleil, il faut qu'il brise l'exploitation dont
il est victime. Tant pis pour l'exploiteur s'il
ne peut supporter la lutte.
XIII
LE SY\D1(:ALIS3IE
Les délluts de l'anarchisme. — Syndicalisme selon la
conception socialiste. — L'individualisme et le syndi-
calisme. — Le syndicat groupement naturel. — Le
syndicat groupement de défense dans l'état social ac-
tuel. — Il faut savoir vers quoi l'on marche. — Le syn-
dicalisme, moyen de révolution, a sa jilace à côté des
autres, il ne peut les suppléer.— Diversité des groupe-
ments de lutte. — Les besoins déterminent les groupe-
ments. — La division du travail. — Le travail agréa-
ble. — Le choix des activités. — Le syndicat doit dis-
paraître avec l'état social qui l'a engendré. — Le mot
engendrant la doctrine. — Influences réciproques. —
Déviation des théories lorsqu'on veut les pousser à
l'absolu. — Chacun son dada.
L'organisation des ouvriers en gToupements
corporatifs, les grèves pour la défense des
salaires, cela a existé — sous différentes
LE SYNDICALISME 217
formos — de tous temps, mais ce n'est que
depuis qu'il est devenu une furce, que le syn-
dicalisme est venu se placer à côté des diffé-
rents systèmes do rénovation sociale.
Lorsque, vers 1879, il commença à se for-
mer en France un nouveau courant dont les
adhérents prirent le nom d'anarchistes, les
mêmes raisons qui leur lirent combattre les
socialistes les firent se tenir à l'écart des
groupements syndicalistes, ces derniers étant
trop j)uliticiens et trop réformistes.
Trop peu nombreux, les anarchistes auraient
été noyés dans celte niasse, et ne seraient ja-
mais arrivés à formuler nettement leurs idées,
pris qu'ils auraient été par l'ambiance.
Cet éloignement du syndicalisme eut son
bon côté : l'esprit dégagé de toute contin-
gence, les anarchistes arrivèrent à se formuler
une conception nette (h; ce qu'ils vcmlaient.
11 y eut un mauvais côté : le mouvement ou-
vrier tomba complètement sous la dépendance
des piditiciens.
Seulement, si les anarchistes se tenaient
à l'écart du mouvement syndicaliste, relevant
ses erreurs, attaquant son inféndation aux
partis p(diti(jaes, il ne leur vint jamais à la
13
218 RÉFORMES, RÉVOLUTION
pensée do l'attaquer en tant que mouvement
ouvrier. Et chaque fois qu'une grève se dessi-
nait, énergique, les anarchistes y prenaient
part.
Il fallait toute l'outrecuidance de quelques
liuluberlus — qui se croient anarchistes, parce
qu'ils peuvent, plus ou moins mal, réciter par
cœur quelques passages de Nietszche ou de
Stirner — pour contester aux ouvriers l'utilité
de se grouper en syndicats afin de lutter
contre les fantaisies de leurs exploiteurs.
De leur côté, les politiciens ont la prétention
de diriger le mouvement ouvrier. Pour eux,
les syndicats devraient borner leur rôle à
émettre des revendications, à les soumettre
aux députés qui se charg-eront de les porter
au Parlement, et de les transformer en lois.
Et, afm de no pas entraver l'œuvre parle-
mentaire, les ouvriers, en enfants bien sages
et bien obéissants, devront respecter la loi, se
tenir tranquilles, ne pas bouger, même lors-
que leurs exploiteurs veulent les alfamer, at-
tendre l'intervention du député, seul qualifié
pour traiter en leur nom. Et, en échange des
LE SYNDICALISME 219
bienfaits parlementaires, réserver toutes leurs
forces pour la lutte électorale, et cotiser pour
grossir la caisse des comités électoraux.
Mais le développement de l'idée anarchiste
ayant gagné le mouvement ouvrier, celui-ci
s'arrache de plus en plus à l'influence des po-
liticiens.
Sans être anarchiste, le syndicalisme a en-
trevu que ses revendications ne devaient pas
se borner à la défense des salaires, mais
tendre à l'abolition du salariat ; qu'il était
absurde d'attendre du Parlement ce qui devait
être direclement arraché à l'exploiteur, et que,
la légalité étant faite pour défendre ce qui
existe, il était nécessaire, parfois, d'en sortir
pour obtenir quelque chose.
Donc, aujourd'iiui, le syndicalisme se dresse
comme une force contre les politiciens dont il
tend à se détacher définitivenu'nt, et l'anar-
chismedont il se défie, en haine de l'esclavage
dont il n'est pas encore complètennïnt sorti.
L'outrance des huluberlus n'est pas faite
pour dissiper le malentendu.
Et. à ces derniers, il faut une bonne dose de
220 RÉFORMES, RÉVOLUTION
fatuité, il faut qu'ils se fassent une conception
bien nietzschéenne de leur Moi, pour s'imagi-
ner qu'ils mèneront, tout en la méprisant, la
foule à la révolution, ou pour penser que cette
révolution peut être l'œuvre d'une poignée
d'intellectuels... ou se croyant tels.
Du reste, il y a ici un non-sens de la part
de ces <,( surhommes » au petit pied : ou bien
l'on a compris que l'individualité est écrasée
dans l'engrenage social, que ses aptitu<le§ sont
arrêtées dans leur développement, que ses vir-
tualités sont étouliees avant d'avoir j)u s.' ma-
nifester, parce que l'organisation économique
sacrifie le bien-être et le développement du
plus grand nombre au profit d'une minorité <lc
privilégiés, et que pour changer cette mau-
vaise organisation, et ne plus être exposé par
les hasards de la naissance et des événements
à nous trouver parmi le troupeau des esclaves,
il faut qu'il n'y ait plus d'esclaves. Que notre
propre affranchissement. [»ar conséquent, ne
peut s'opérer que lorsque la masse entière
saura se libérer.
Ou bien, la masse nous est étrangère ; si
nous souffrons d'être parmi les exploités, il
nousserait indiiférent que d'autres le fussent à
LE SYNDICALISME 221
notre place, pourvu que nous ayons toutes nos
aises, estimant que le troupeau est fait pour
être tondu. Alors inutile de se réclamer d'une
révolution sociale — à moins que, comme
pour les politiciens, ce ne soit qu'une formule
dont on se sert pour amuser ceux dont on es-
père tirer pied ou aile — la société bourgeoise
est assez bien constituée pour que ceux qui
savent jouer des poings et des coudes, puissent
s'y faire leur place.
Le syndicat est un groupement de lutte qui
s'impose aux travailleurs en l'état social ac-
tuel.
Ceux qui sont les plus opprimés économique-
ment, intellectuellement et moralement, ont
des réclamations à produire cliaque jour, à
cliaque btmre, à cbaque instant.
Crcîvant de faim c(Hitinuellemt^nt, il ne peut
leur être indilférent d'ojjtenir une concession,
si légère soit-ejle. ou d'empêcber ne serait-ce
qu'un dixième de tour à la vis de ctmipres-
sion.
S'il est vr;ii (ju'il n'y a que la disparition
complète de l'exploitation qui puisse les libé-
332 RÉFORMES, RÉVOLUTION
rer, ils ne peuvent, cependant dans l'espérance
de cette révolution, qui s'opérera on ne sau-
rait prévoir quand, abandonner la lutte de tous
les jours ; car cet abandon encouragerait leurs
exploiteurs à faire peser plus fort sur eux leur
exploitation.
En attendant la suppression du salariat et
de l'exploitation capitaliste, il leur faut bien
résister aux diminutions de salaire, ou pren-
dre l'olfensivc pour en obtenir l'augmentation,
lorsque l'accroissement des charges sociales
vient leur rendre la v'ie impossible, ou qu'une
conception plus nette de leurs droits les in-
cite à réclamer une part plus large dans les
produits de leurs activité.
Et, forcément, la lutte au jour le jour, l'ap-
pât de l'amélioration immédiate, ou de ce qui
semble tel, l'emportera toujours sur la lutte
à buts plus incertains, plus éloignés, moins
définis. Une heure de moins à l'atelier, qua-
rante sous de plus à la fio do la semaine,
sembleront toujours plus faciles à obtenir, —
et le sont, le plus souvent — que la dispari-
tion des exploiteurs, que la réalisation du bon-
heur et de l'affranchissement intégrais.
Quelle que soit l'intensité de la propagande
LE SYNDICALISME 233
révolutionnaire, les travailleurs, en temps
ordinaire, se grouperont, surtout, pour des
buts proches, faciles à atteindre. Et, voudrait-
on nég-liger cecôté, que la réalité ne tarderait
pas à les y ramener. C'est dans la propagande
qu'on pourra leur faire ensuite quils appren-
dront à connaître l'inanité des réformes par-
tielles.
Mais c'est une erreur d'affirmer comme le
font les syndicalistes révolutionnaires, comme
le croient bon nombre d'anarchistes, comme
le prophétise toute une nouvelle école socia-
liste — qui vient de découvrir le syndicalisme
— que ce sont les syndicats qui organiseront
la révolution, qu'ils sont appelés à organiser
la production dans la société future, et qu'ils
nous représentent la cellule initiale des grou-
pements futurs.
On médira qu'il est absurde de prophétiser
ce que sera, non seulement la société de demain
mais môme ce que sera la révolution dont
elle doit sortir. Nous ne savons pas ce que
sera la société future, nous ne pouvons pas
prévoir ce que sera la révolution qui se pré-
224 RÉFORMES, RÉVOLUTION
pare. En matière d'uclivitt'' sociale, les actions
et réactions sont trop noiniireuses. trop cn-
clievètrées, trop compliquées pour pouvoir
faire des déductions, môme approximatives ;
car c'est toujours de l'imprévu qui surgit.
Et cela est l'exacte vérité.
Seulement nous savons plusieurs choses qui
peuvent nous guider : 1*^ que nous souffrons
de ce qui existe ; 2*^ que ça ne changera que
si nous travaillons nous-mème à le changer;
et, 3*^ que, sans vouloir prophétiser ce qui
sera, puisque cela dépend de l'évolution de
millions et de millions d'individus, et d'une
foule d'événements dont nous ne sommes pas
les inaîtres, il faut bien que nous cherchions à
nous faire une idée de ce que doivent être les
choses pour essayer de les réaliser, de façon
à ce que ça marche mieux que ce qui existe.
Et, tout en sachant que les choses ne mar-
cheront pas ahsidument comme nous le dési-
rons, il nous faut agir comme si nous étions
certains de diriger les événements, puisque,
en somme, c'est de toutes les conceptions émi-
ses, deloutes les activités mises en œuvre que
sortira le futur. Plus se grouperont de gens
décidés à agir dans le môme sens, plus l'idée
LE SYNDICALISME 225
qui les aura animés aura cliance do réussir
ou d'imposer une partie de ses conceptions.
C'est de l'empirisme, d'accord. Mais il n'y
a pas de science sociale exacte. Ce n'est qu'en
mentant ellVoDiément, et en travestissant les
faits, que les économistes bourgeois préten-
dent faire de la science économique. Leur pré-
tendues lois éccmomiques ne résistent pas une
minute à une critique judicieuse.
Mais revenons aux syndicats.
Les revendications ouvrières forment le fond
principal de la révolution qui se prépare ; de
plus, il serait absurde de penser faire une ré-
volution sans le concours de la masse ouvrière.
Mais, de par le fait qu'ils sont forcés de lutter
journellement contre les exploiteurs, les syn-
dicats, môme lorsqu'ils inscrivent dans leur
programme la suppression du salariat, l'expro-
priation de ceux qui se sont accaparé le sol
et les moyens de production, cela reste toujours
dans les choses lointaines, toute leur activité
étant absorbée par la lutte quotidienne et les
conflits qui surgissent à ("haque instant entre
salariants et salariés; forcés, qu'ils sont, d(!
les résoudre afin de donner satisfaction à ceux
13.
336 RÉFORMES, RÉVOLUTION
qui se groupent autour de l'org-anisation syn-
dicale, ne lui demandant que ce qui est immé-
diatement réalisable.
Amener leurs coadhérents à comprendre que
leur libération ne se fera que par eux-mêmes,
et lorsqu'ils se seront débarassés do l'exploi-
tation, c'est l'œuvre des anarchistes qui pénè-
trent dans les syndicats, cela doit, aussi, de-
venir l'œuvre de ceux des syndicalistes qui
sont arrivés à s'émanciper intellectuellement.
Mais la lutte de tous les jours, qui est iné-
vitable, qui a sa raison d'être, a aussi son uti-
lité, car elle habitue les travailleurs à élever
leurs réclamations en leur démontrant que
l'augmentation progressive des salaires est une
chaîne sans fin, qui peut se dérouler indéfini-
ment en les laissant toujours aussi misérables
et exploités. Cependant la lutte qui leur donne
conscience de leur force, par contre, a l'incon-
vénient de faire prédominer les réclamations
du moment, au détriment des réalisations plus
éloignées. 11 y a une pente sur laquelle il est
facile de glisser. C'est pourquoi il serait dan-
gereux de voir en le syndicalisme le seul moyen
révolutionnaire.
LE SYNDICALISME 227
La vie sociale est beaucoup plus complexe.
On n'est pas organisé seulement par corpora-
tions. En dehors de la production, les modes
d'activité sont innombrables, et dont chacun
demande sa satisfaction intégrale. Pour que
la révolution sociale garde toute son ampleur,
accomplisse toute son œuvre, il faut que tout
ce qui souffre de l'organisation sociale, que tout
ce qui est annihilé par les mille liens de la
législation et de la réglementation, se groupe
pour trouver l'organisation adéquate à ses as-
pirations, et travailler à la réalisation de
ses conceptions dont l'application doit entraî-
ner la ruine des institutions oppressives.
La société fourmille d'abus, il faut que. con-
tre chaque abus, pour le combattre surgisse le
groupement de ceux qui ont le plus à s'en
plaindre.
De môme qu'il se forme des associai ions
pour organiser des promenades, faire (i(^ la
musi(iue. jouer aux boules, tirer à Tare, il
devrait s'en former pour battre en brèche cha-
que abus politique, administratif, policier, ju-
diciaire ou hscal.
Non seulement groupes de lutte contre
ce qui existe, mais essais de^groupcMucnt sur
228 RÉFORMES, RÉVOLUTION
lesliascs futures, en vue de produire de la joie,
du bien-être, de la solidarité, entre individus
do mémo pensée. On eompte trop sur la fata-
lité de la révolution, oubliant que celle-ci n'est
que destructive dece qui embarrasse le terrain
et que, la destruction des formes oppressives
accomplie, ne se développeront que les formes
de groupement qui se seront déjà essayées.
L'état nouveau ne s'improvise pas, mèinc après
une révolution. Il ne sera que l'épanouissement
d'initiatives déjà en germes.
Ce n'est que lorsque toutes les initiatives
sauront se grouper, que lorsque tous les modes
d'activité réclameront leur droit à se manifes-
ter, que la révcdution trouvera sa formule, et
ne s'arrêtera pas à des transformations partiel-
les.
Il serait donc absurde d'attendre la révolu-
tion pour organiser la société future. C'est
dès maintenant qu'il faut chercher des formes
nouvelles de groupement.
Or, si dans l'organisation économique d'au-
jourd'hui, on produit non pour consommer,
mais pour faire du commerce, agioter, réali-
LE SYNDICALISME 229
scr des bénéfices, sans se préoccuper des vrais
besoins et des goûts du consommateur, il ne
doit pas en être de même dans une société
normale.
L'organisation sociale ne doit pas s'opérer
en vue de « produire », mais bien pour « con-
sommer ». La production n'est pas un but, mais
une conséquence.
Ce sont les besoins qui doivent déterminer
les groupements. Si j'ai besoin d'un meuble,
d'un ustensile, ce n'est pas dans un magasin
que je dois aller les cberclier tout laits. J'au-
rais à m'enquérir de ceux qui auront besoin
des mêmes objets, m'entendre avec eux, et
nous organiser pour les produire, non plus à
la grosse, sur le même plan, de formes iden-
tiques, mais un à un. tels que cliacun de nous
les aura conçus.
Ici, je vois poindre l'objection : « s'il faut
que l'individu en revienne à fabriquer tout ce
dont il aura besoin, ce sera un recul. Il est
impossible que le môme individu puisse faire
tous les métiers. Non seulement sa vie se pas-
serait, encore pis que dans la société actuelle,
à produire sans une minute d'arrêt, mais c'est
pratiquement impossible, vu la multiplicité
230 RÉFORMES, RÉVOLUTION
des métiers qu'ont susicité les besoins de
l'homme. »
Aujourd'hui qu'une grande partie des for-
ces sont détournées de la vraie production,
et qu'il n'y a qu'une très petite partie des tra-
vailleurs produisant réellement, et pour lous,
il a fallu exprimer de l'individu tout ce qu'il
étaitsusceptiblederendre comme force produc-
tive, c'est ce qui a amené la spécialisation, et
la division à l'infini des métiers, qui font qu'un
individu, tout le long de son existence, accom-
plira les mêmes mouvements mécaniques, des-
tinés à façonner éternellement la même pièce
ou la même partie de pièce.
Mais l'homme ne doit pas être une machine
à production. Pour devenir un être sain, par-
faitement équilibré, il doit exercer également
son cerveau, chacun de ses muscles, et varier
les mouvements de ceux-ci.
Lorsqu'on sait manier un outil, on est apte
à passer d'un métier à un autre lorsqu'on
n'est pas tenu à faire de la production inten-
sive.
Je dois pouvoir varier mes occupations au
LE SYNDICALISME 231
gré de mes besoins : battre le fer aujourd'hui,
rabotter des planches demain, gâcher du plâ-
tre un autre jour, si je me sens du goût pour
ces diverses occupations.
Lorsqu'il n'y aura plus de parasites, plus
d'intermédiaires inutiles et onéreux, plus d'in-
dividus employés au seul service de ces para-
sites et de ces inutiles, il ne sera plus néces-
saire que l'homme soit changé en machine à
abattre de la besogne. L'outillage mécanique,
intelligemment employé, restera toujours un
auxiliaire précieux pour lui faciliter le tra-
vail et écourter le temps à y passer.
L'important n'est pas tant de réduire indé-
finiment les heures de travail, que d'arriver à
ce que, par un meilleur aménagement des
forces, le travail soit un plaisir, une distrac-
tion, une occupation agréable, en môme temps
qu'un exercice hygiénique.
Dans la société actuelle, où le travail ma-
nuel est considéré comme dégradant par la
plupart, nos parasites, pour se maintenir on
santé, ont dû trouver des exercices où dépen-
ser leurs forces d'une façon improductive.
Dans une société normale on les dépensera
plus intelligemment. L'individu utilisera les
232 RÉFORMES. KÉVOLUTION
forces, dont son tempérament exige la dépense,
à UM travail productif sans se croire dégradé.
Pourvu que l'individu puisse se développer en
toutes ses virtualités, il ne comptera pas les
heures qu'il y emploiera.
Evidemment, cet éparpillement de l'activité
individuelle doit avoir une limite : les forces
de l'individu lui-même et ses propres facultés.
S'il y a des modes d'activité vers lesquels les
individus se trouveront entraînés, il y en 'a
d'autres, au contraire, qui les laisseroait in-
différents, ou, même, pourront leur répugner.
Mais du fait qu'ils s'emploieront à divers tra-
vaux, ils se trouveront faire partie do divers
groupes. Et comme chaque groupe pourra se
trouver composé d'individus y exerçant des
aptitudes différentes, et se trouvant faire par-
tie d'autres groupes, les relations peuvent va-
rier ainsi à Tinfini. et permettront à ciiacun
de se procurer ce dont il aura hesoin, sans
avoir à participer directement à la fabrica-
tion.
Pour bien faire saisir mon idée, il faudrait
donner un exemple, mais ce n'est pas ici la
LE SYNDICALISME 333
place, et. du reste, cela ne pourrait être qu'un
aperçu. Une organisation semblable ne se crée
pas spontanément ; elle ne peut sortir que
d'une évolution s'opérant dans ces groupements
et dans la mentalité des individus. C'est dans
le groupement lui-même, aux prises avec les
difficultés, que se trouvera son mode de fonc-
tionnement, et qu'il faudra bien trouver si on
veut écliapper au danger du monopole corpo-
ratif, de la concurrence entre métiers, et sau-
vegarder la liberté individuelle.
Dans cette organisation qui, seule, me sem-
ble rationnelle, et seule eflicace pour donner
à l'individu toute liberté d'allure, on voit que
le syndicat a totalement disparu.
Du reste, groupement de lutte et d'édu-
cation pour la lutte, il doit disparaître avec
le régime qui l'a produit, pour faire place à
des groupements plus complexes, moins étroits
rassemblantdesaptitudes plus variées, n'ayant
jilus à combattre, mais à remplir leur fonction
dans riiarmonie sociale.
De plus, pour hâter la révolution sociale, il
est bon que chacun porte ses forces vers la be-
234 RÉFORMES, RÉVOLUTION
sog-ne qui lui plaît le mieux. C'est en l'atta-
quant de tous les côtés à la fois, que la société
croulera plus vite.
Seulement, par un défaut inhérent à l'im-
perfection humaine, chacun a tendance à
croire que c'est le moyen qui lui plaît le mieux
qui est le seul efficace ; et il a vite fait de l'éri-
g-er en système, hors duquel il n'y a pas de sa-
lut.
Et puis, c^'st si tentant de passer chef d'é-
cole !
Les exemples abondent :
Je ne parlerai pas des parlementaristes qui,
eux, ont des raisons spéciales pour vouloir
tout subordonner à la politique, et où les
querelles des chefs les divisent, et subdivisent,
à chaque instant.
Remontons seulement jusqu'à l'Internatio-
nale. On sait que le mot collectivisme ne fut
inventé, par les internationalistes, que pour
remplacer celui de communisme qu'ils ju-
geaient trop décrié par les systèmes autori-
taires.
Aujourd'hui le collectivisme est une doctrine
qui n'a plus grand chose de commun avec le
communisme, si ce n'est l'étroitesso et l'auto-
LE SYNDICALISME 235
ritarisme du communisme dont on voulait se
dégager; ayant même amplifié là-dessus.
Nos camarades de l'Internationale croyaient
n'avoir inventé qu'un mot ; il en vint derrière
eux qui en firent un système.
Lorsqu'on fit les premières lois contre les
anarchistes, quelques littérateurs, fourvoyés
dans le mouvement, inventèrent le mot li-
bertaire, prétendant ainsi faire la nique aux
nouvelles lois. Et, depuis, le nom de libertaire
s'emploie à côté de celui d'anarchiste. Jus-
qu'à présent, on n'a pas trouvé le moyen d'y
loger dessous une théorie nouvelle. Cependant,
pour beaucoup, libertaire signifie autre chose
— de plus, ou de moins — qu'anarchiste. Il
y a une nuance. Le Libertarisme attend son
prophète.
Il y a, également, les déviations que tel
mode d'activité entraîne avec lui.
Il est évident que si l'on veut trouver des
adhérents au mode d'action que l'on emploie,
il faut en faire ressortir les avantages et né-
gliger les côtés faibles. A force de le vanter,
et de chercher des raisons pour le faire ac-
336 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ceptor. on finit par s'illusionner soi-même.
A la suite des persécutions féroces do l'é-
poque dont je parle plus haut, la propagande
ouverte, purement anarchiste, fut arrêtée
pendant plus d'une année, puisqu'il suffisait
de se dire anarchiste pour être collré. L'ac-
tivité des anarchistes se tourna vers les syn-
dicats. Et leur propagande, certes, y a été
efficace, puisque aux syndicats qui, autrefois,
pour la plupart, n'étaient que des groupemejîls
isolés, sans force, inféodés aux politiciens, ils
sont parvenus à insuffler la vie, et à en faire
une puissance avec laquelle le monde politi-
que aujourd'hui est forcé de compter, et à les
arracher à l'emprise mortelle des politi-
ciens.
Par contre, pour beaucoup des anarchistes
qui s'y sont donnés, cette besogne les a telle-
ment pris que la propagande anarchiste ne
compte plus pour eux, et, d'aucuns ne sont
pas loin de regarder comme des gêneurs ceux
des anarchistes qui viennent rappeler que le
syndicalisme n'est qu'un des cotés de la ques-
tion.
Il y a eu influence réciproque. Si les anar-
chistes ont fait avancer le syndicalisme, co-
LE SYNDICALISME 237
lui-ci a fait rétrograder certains anarchistes.
\ la suite Je l'airaire Dreyfus, il y eut un
emballcnient général « pour l'éducation du
peuple ». Chacun voulait édu(iuer l'ouvrier. Il
en sortit la création des U. P. Cela attira
quelques autres activités anarchistes (jui ont
été absorbées par le courant.
Il y eut encore le « Neo-iMalthusianismc ».
Au commencement, il s'agissait du droit pour
chacun de n'avoir que le nombre d'enfants
qu'il lui plairait ; la liberté pour la femme de
se refuser aux maternités multipliées ; le lout
accompagné de considérations physiologiques
et morales dont quelques-unes étaient solides,
d'autres discutables. N'avoir d'enfanls que
lorsqu'on est sur de pouvoir les élever, ne
procréer que dans des conditions permettant
d'avoir des produits sains, liberté pour la
femme, tout cela ce sont des choses excellen-
tes, contre lescjuelles on ne peut élever aucune
objection, mais qui ne relèvent que de la morale
individuelle.
Cola no pouvait satisfaire les partisans de
la nouvelle écohî. De facultative, la non pro-
création est <levenue un dogme social, une
panacée à tous les maux (|u'engendrc la so-
238 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ciété. Elle est devenue la ductrinc la plus réac-
tionnaire que je connaisse. ^
11 y a encore l'antimilitarisme qui. dès les
débuts de la propagande anarchiste, fut, avec
l'antiparlementarisme, un des points princi-
paux de l'activité des anarchistes qui, lui
aussi, tend à se spécialiser, et à « se suffire à
lui-môme ». Bien mieux, ne voilà-t-il pas qu'il
se subdivise, et est en train de former, sous le
nom d'hervéïsme, une autre variété d'antimi-
litarisme! Jusqu'à présent, il n'y a ni schisme,
ni formule nouvelle. Patience I avec le temps,
il se trouvera bien quelqu'un pour en faire
une doctrine dont il se prétendra l'inventeur.
Non pas que l'anti-militarisme ne puisse
donner carrière à des activités spécialement
groupées dans ce but. Prêcher la désertion,
préconiser le refus déporter la livrée militaire,
c'est très bien, mais insuffisant : il y aurait à
aider l'exode de ceux qui fuient la caserne,
leur faciliter l'établissement à l'exil, leur
trouver des appuis pour se débrouiller à leur
arrivée, afin que la difficulté de trouver du
travail ne les ramène pas à la soumission. La
grande activité des groupes anti-militaristes,
à un moment donné, fut d'apprendre l'espé-
LE SYNDICALISME 239
ranto ! qui peut avoir son utilité mais est in-
suffisant pour la solution des problèmes qui
s'imposent. Pour le moment les g:roupes sont
en « sommeil ».
Cela n'est pas la faute de telle ou telle con-
ception. 11 y a impossibilité pour la majorité
des individus à se faire une conception philo-
sophique des choses,, et, forcément, une fois
que l'on s'est donné un but à atteindre, on ne
voit plus que ce but. C'est ce qui fait que le
syndicalisme tend, lui aussi, à devenir une
doctrine, « à se suffire à lui-môme », comme
cela a été affirmé au congrès d'Amiens.
C'est cela qui est dangereux ; car forcé de
lutter la lutte de tous les jours, il sera à cha-
que instant amené, comme je l'ai déjà dit, à
sacrifier l'avenir pour le présent. Or. nous sa-
vons que toute amélioration qui laisse sul)sis-
tcr l'exploitation, le salariat, n'est qu'une amé-
lioration illusoire ; que le travailleur, comme
les autres, ne sera réellement aliranclii, ne
trouvera la satisfaction de tous ses besoins,
que lorsqu'il aura totalement détruit l'organi-
sation capitaliste.
Or, le fait de mettre, à ciiaque instant, l'é-
3'i0 RÉFORMES, RÉVOLUTION
leiijnoir sur certaines réclamations que l'on
suppose devoir empêcher la réalisation d'au-
tres moins absolues, la peur d'effrayer une
partie du personnel que l'on traîne à sa remor-
que, seront un continuel obstacle à ce qu'il
s'établisse une conception large du mouve-
ment social dans le personnel syndicaliste, si
rimpulsion ne lui vient pas du dehors.
Cette besogne c'est l'œuvre de la propagande
anarchiste qui, elle, doit s'inspirer de toutes
les activités, et (jui, tout en semblant n'opérer
que dans le vague de la théorie, « travailler
pour l'an 2000 », comme on le lui reproche
lors(ju'on veut la « plaquer », travaille ce-
pendant à ce que le progrès social ne reste
pas stationnaire, à ce que les réclamations des
déshérités se fassent entendre de plus en plus
conscientes, de plus en plus précises et que le
mouvement ne se cristallise pas dans des for-
mules ({ui. bonnes aujourd'hui, peuvent être
une entrave demain, ce qui attendrait le syn-
dicalisme, si jamais il arrivait à se transmuer
en théorie. Comme toute théorie qui se croit
une panacée, il voudrait se survivre et per-
durer, et deviendrait ainsi une entrave au
progrès social.
LE SYNDICALISME
241
Que les anarcliistcs facilitent au syndica-
lisme la besogne qui lui incombe — et elle
est importante — mais qu'ils n'oublient pas la
leur qui ne l'est pas moins.
iï
XIV
LES GUÈVES, (iUÈVE GÉVÉUALE
L'ouvrier ne peut résister au patron que par la cohé-
sion. — La vie au jour le jour. — L'apprentissage de
la volonté. — Un danger. — La lutte contre les préju-
gés. — La grève peut engendrer les revendications
d'ordre général et devenir éducatrice. — Le triomphe
des grèves n'est qu'un armistice. — De la grève gé-
nérale à la révolution. — Un autre aspect de la grève
générale.
En se groupant par métiers, les ouvriers
ont obéi à une impulsion naturelle qui fait
que ceux qui ont les mêmes intérêts unissent
leurs forces contre l'ennemi commun. C'est la
constatation qui s'impose chaque fois qu'il s'a-
git de discuter le syndicalisme, ses méthodes,
ses moyens de lutte. Et la grève est un de
ces moyens.
A part quelques exceptions,, l'ouvrier isolé
LES GRÈYKS, GRÈVE GÉNÉRALE 243
est sans recours contre l'arbitraire patronal.
Il faut être un ouvrier d'élite pour que la
menace de quitter l'atelier amène l'exploiteur
à accorder l'augmentation de salaire deman-
dée, à retirer la menace de diminution, ou à
accorder la satisfaction exigée.
Pour l'ensemble des travailleurs d'un ate-
lier, d'une corporation, il n'y avait chance de
réussite qu'en se solidarisant; ce n'est qu'en
désertant en masse l'atelier qu'il y avait
chance d'amener le patron à résipiscence.
Et, comme toute évolution naturelle qui va
toujours du simple au composé, après avoir
résisté par atelier, les travailleurs apprirent
à résister par corporation, ensuite à se prêter
mutuellement un appui financier, quelques
fois une seconde corporation se mettant en
grève pour appuyer les revendications d'une
première, jusqu'à ce que surgisse l'idée de
grève générale cherchant à englober, non la
totalité des travailleurs, ce qui serait un rêve,
mais suffisamment, dans la plupart des cor-
porations, de façon que la cessation du tra-
vail amenât une telle perturbation dans la vie
sociale qu'elle s'en trouve interrompue.
244 REFORMES, RÉVOLUTION
Mais l'idée de grève générale ne pouvait
surgir (ju'avec des réclamations plus généra-
les que la simple défense des salaires, aussi
l'idée est-elle partie de ceux qui n'entrevoient
l'émancipation totale de l'individu que dans
une transformation complète des rapports éco-
nomiques; ce fut dans les groupes de l'Inter-
nationale que Ton commença à en parler, et
que l'idée fut reprise par les anarchistes que
la bourg-eoisie de Chicag'o, — en décision de la
sentence formulée par un tribunal le plus
odieusement stylé pour en obtenir la condam-
nation voulue — fit pendre en 1887, pour un
acte auxquels ils étaient étrangers.
Car, préoccupé avant tout de défendre son
morceau de pain, l'ouvrier ne vit d'abord
dans la grève qu'un moyen d'arracher à son
exploiteur ce qu'il lui était possible de réali-
ser immédiatement. Nul doute, même, que la
première grève dut être causée pour résister
à une menace patronale.
C'est pourquoi, même à l'heure actuelle,
quoique la grève générale doive être l'objec-
tif des corporations, les grèves partielles res-
tent une arme permanente, car en dehors des
réalisations d'aspirations d'ordre général, il
LES GHKVES. l'.liÉVE GÉNÉRALE 2i5
rcsLo toujours des salaires à défendre, des
augmentations à exig"er, des heures de tra-
vail à réduire, et nombre d'autres améliora-
tions partielles à imposer.
Car, comme j'ai eu l'occasion de le consta-
ter nombre de fois au cours de ces pages, il
y a. en attendant. — et tout en préparant,
le chambardement social — la vie journalière
à défendre.
Du reste, si la grève partielle est impuis-
sante à réaliser les transformaticjns sociales
nécessaires, elle a, en même temps qu'elle les
habitue à se défendre, l'avantage d'apprendre
aux travailleurs l'excellence de la solidarité,
de la cohésion. Elle les habitue à obtenir, par
leurs propres efforts, ce qu'ils n'étaient que
trop portés à attendre de l'Etat, du Parlement,
et de toutes sortes d'intermédiaires.
Cela les habitue encore à « exiger » au
lieu de c( supplier ». de réclamer comme un
droit au lieu de l'attendre comme une fa-
veur. Et lorsqu'ils réussissent cela les en-
traîne à réclamer davantage, et à attendre
de la force ce qu'on leur refuse de bonne vo-
lonté.
Il y a, il est vrai, les échecs qui apportent
14.
24G RÉFORMES, RÉVOLUTION
le découragement, la dispersion des syndiqués.
L'absolu n'est pas de ce monde. Quand on
lutte, il ne suffit pas d'avoir le droit pour soi
pour être le plus fort.
Mais comme la défaite des travailleurs ne
peut être amenée que par leur manque de co-
hésion, de solidarité, ou d'énergie, il y a tou-
jours quelque leçon à tirer pour leur éducation.
Et quelque soit le découragement qui suit une
grève vaincue, la force des choses ramène les
travailleurs peu à peu à s'occuper de reven-
dications nouvelles.
Il y a un autre danger, et c'est ce qui s'est
produit pour le parti socialiste qui, révolution-
naire lorsqu'il débuta, après la Commune, se
lanra, dans la lutte électorale sous prétexte
de propagande à faire, se croyant sauvegardé
par les « considérants révolutionnaires » de
son programme, où il était dit que la lutte
électorale n'était qu'un moyen d'agitation, la
révolution restant le seul moyen d'émancipa-
tion du prolétariat.
On sait ce qu'il en est advenu. Pris par la
lutte électorale, les considérants révolution-
LES GRÈVES, GRÈVE GÉNÉRALE 247
naires se sont égarés en cours de route, il
n'est resté de révolutionnaire que l'étiquette,
la conquête des pouvoirs politiques est deve-
nue le vrai credo, et l'on fait espérer aux tra-
vailleurs leur affranchissement par des lois
protectrices, et les élus socialistes collabo-
rent aux mesures de répression que les mi-
nistères bourgeois — dont ils font partie —
prennent contre leurs électeurs, lorsqu'ils
s'avisent de montrer l'énergie que, pour faire
leur fortune politique, leur conseillèrent au-
trefois ceux qu'ils ont eu la naïveté d'envoyer
prendre place au milieu de leurs pires enne-
mis : les faiseurs de lois.
Cela se produit également pour le syndica-
lisme révolutionnaire. Tout en préconisant
l'expropriation du capitalisme, tout en récla-
mant l'abolition du salariat, la fin de l'exploi-
tation de l'homme par l'homme, les syndicats
se trouvent entraînés à lutter journellement
pour la réalisation d'améliorations partielles
qui ne peuvent en rien entamer l'exploitation
capitaliste.
248 RKFORxMES, RÉVOLUTION
Et ces conslalions faites, il serait inulilo
d'ajouter, s'il n'était bon de préciser, que
cette lutte est absolument justifiée, alors que
la lutte électorale ne s'impose pas.
Car cela n'est nullement la faute de ceux
qui mènent la lutte.
Il est de toute évidence que, tant que ne
sera pas rentrée dans les cerveaux la convic-
tion que, pour le travailleur, il n'y aura pas
d'affranchissement possible dans l'état social
actuel, que l'individu ne sera libéré que par
une meilleure organisation de la propriété
sociale, les individus seront amenés au syn-
dicat beaucoup plus par les avantages immé-
diats qu'ils les croient capables de réaliser que
par le désir d'une transformation complète
dans les rapports économiques.
Et de là à croire que l'on peut, en obtenant
une amélioration après une autre, arriver à
s'émanciper, la pente est facile.
Il est vrai, également, que la propagande
de ceux qui « savent » peut combattre cette
tendance optimiste, mais les individus tien-
nent, par tant de chaînes au passé, aux vieil-
les conceptions, l'erreur est tellement invété-
rée chez eux, par l'éducation reçue, par la
LES GREVES, GREVE GÉNÉRALE 2'i 9
mauvaise interprétation des faits et les nien-
songes intéressés que leur débitent, niômc
ceux qui se déclarent leurs plus fervents anjis.
(|u"il leur est bien difficile de sacrifier ce (jui
leur semble à la portée de la main pour des
réalisations qui leur semblent d'autant plus
impossible (jue leur ignorance est plus grande.
La situation est d'autant plus difficile, que
le syndicat a sa raison d'être dans les intérêts
corporatifs de ses adhérents, et fju'il se doit à
leur défense. Gomment les défendre, si ce n'est
par la grève partielle ?
D'autre part, la grève partielle ne peut
guère s'élever au-delà de la défense des sa-
laires, réduction des heures de travail, et au-
tres améliorations morales et matérielles du
travail.
Comment sortir de ce dilemme?
Par la grève générale ! Avec la grève gé-
nérale on peut sortir (hi la défense d(;s itilé-
rèts corporatifs, et transporter la lutte sur le
terrain de réclamations d'un ordre plus gé-
néi-al, et par conséquent, entamant davantage
Tordre d(î choses existant.
2bO RÉFORMES, RÉVOLUTION
Et c'est une si bonne arme de lutte que les
politiciens s'ils l'ont déclarée impraticable,
utopique sur le terrain économique, n'en ont
pas moins tenté d'en faire une arme politique,,
en essayant, comme dans quelques pays, de
l'organiser pour obtenir le suffrage universel.
Oui, la grève générale peut, au choix, être
une arme politique, comme un instrument de
libération économique. Et pourquoi pas?
Le pouvoir politique est l'associé, le défen-
seur du pouvoir économique. Sa seule raison
d'être est la défense des privilèges de ceux qui
possèdent. Autant les travailleurs seraient
idiots de se mettre en grève pour faciliter les
combinaisons louches des politiciens, autant
ils auraient raison d'en user pour imposer,
dans l'ordre politique, une mesure qui facili-
teraient la mise à jour de quelque revendica-
tion économique, ouvrirait une brèche dans
les murs de la forteresse.
En conseillant aux travailleurs de ne pas
se mêler aux tripotages électoraux et parle-
mentaires, les anarchistes n'ont jamais perdu
de vue que l'exploitation politique et l'exploi-
tation économique se tiennent, se renforcent,
et que démanteler l'une, c'est faciliter l'atta-
LES GRÈVES, GRÈVE GÉNÉRALE 251
que do l'autre. Ils fuiil Je lu pulitique, à leur
faeon, avec leurs moyens.
Mais, dans la grève partielle, qu'elle soit
un conciliabule courtois avec les patrons,
comme l'entendent les réformistes, ou, comme
l'entendent les révolutionnaires, Timpositicm
aux patrons des réclamations ouvrières par
les intéressés eux-mêmes, les arrangements
qui en découlent ne sont, d'une faron comme
de l'autre, qu'un compromis entre exploiteurs
et exploités.
Que les patrons accordent de bonne grâce,
après discussion, et concessions réciproques,
ce qui leur est demandé, ou, le couteau sur
la gorge, ce qui leur est imposé, ci; n'est qu'un
accord intervenant entre deux contractants.
Dans le premier cas, les deux parties s'enga-
gent nmtuellement, sur des points déterminés,
pour une durée convenue; dans le second,
c'est un armistice où de chaque côté des bel-
ligérants on se prépare à imposer des condi-
tions nouvelles, à rompre les engagements
imposés; mais la lutte reste toujours sur le ter-
rain des concessions possibles, compatibles
252 RÉFORMES, RÉVOLUTION
avec l'ordre de choses existant. C'est, sous
des modes d'action ditiérents, la lutte pour
des réformes.
Et si la grève générale ne devait s'employer
qu'aux mômes fins, ce ne serait qu'une fédé-
ration de grèves partielles, ce ne serait pas
encore la grève générale.
Du jour où le prolétariat, conscient et agis-
sant, se sentira assez fort pou^ imposer au
capitalisme des réformes qui seront le com-
mencement de sa fin, le prélude de sa dispa-
rition, ce ne sera plus la grève, mais la ré-
volution. Et c'est à la révolution que doit
aboutir la grève générale si on la comprend
dans toute son ampleur.
C'est un outil superbe pour forcer les capi-
talistes à des concessions qu'ils refuseraient
aux corporations isolées, arme solide égale-
ment pour amener les gouvernants à consen-
tir, aux travailleurs, intégrale, le'^ libertés
reconnues par les lois, mais qu'ils ont tou-
jours limitées en fait. Cependant, si puissante
arme que puisse être la grève générale, elle
ne sera jamais assez convaincante pour ame-
LES GRÈVES, GKÈVE GÉNÉRALE 253
lier capitalistes et politiciens à s'effacer devant
des réclamations qui n'agiraient pas.
Efficace pour obtenir un replâtrage de Fé-
difice social, politique ou économique, le refus
par les travailleurs de contribuer, par leur tra-
vail, à la vie sociale, ne pourra jamais amener
les forces politiques à renoncer au pouvoirs
qu'elle exercent, les capitalistes à renoncer
à la richesse qui leur permet do jouir, dans
le luxe et l'indolence, du produit du travail
dos autres.
De la résistance passive, il faudra, si l'on
veut détruire la monnaie, s'emparer de l'ou-
tillag^c social, y mettre la main, « agir », se
trouver en conflit avec les forces policières et
militaires que l'on ne peut attendre d'avoir
« catéchisées ».
C'est ici que la grève générale devient ré-
volution.
Par suite du désir de grouper le plus d'ad-
iiérents possible autour de l'idée de grève gé-
nérale, on l'a, jusqu'ici, présentée sous son
aspect le plus bénin : « il suflit que les tra-
vailleurs soient assez nombreux, dans certai-
15
254 RÉFORMES, RÉVOLUTION
nés corporations, à se croiser les bras pour
arrêter les communications, les échanges,
suspendant ainsi toute la vie sociale, et forcer
leurs maîtres à capituler. Pas besoin de bar-
ricades I Qu'au jour dit, dans les mines, trans-
ports et chemin de fer, dans l'alimentation,
on se croise les bras, et la vie sociale se trou-
vant ainsi arrêtée, bourgeois et gouvernants
capituleront.
Et la grève générale ainsi envisagée n'a rien
qui puisse effrayer les plus timorés. Du mo-
ment qu'il n'y a qu'à se croiser les bras, c'est
à la portée du plus poltron.
Oui, mais il n'en va pas tout à fait ainsi.
Outre, qu'en présence de cette éventualité les
industriels cherchent à y parer, le gouvernant
prend également ses précautions.
Outre que l'armée active pourra fournir le
personnel apte à remplacer les grévistes, et
déjà, dans certaines industries essentielles,
on leur fait faire connaissance avec l'outil-
lage qu'ils peuvent être appelés à manœuvrer,
il existe une loi de mobilisation à l'aide de
laquelle on pourra forcer ceux que l'on aura
mobilisés à faire, comme soldats, le travail
qu'ils se refusaient, ouvriers, à accomplir.
LES GRÈVES, GRÈVE GÉNÉRALE 255
En présence de cette situation, il est à
présumer que les bras ne continueront pas à
rester croisés, sinon ce serait à désespérer
de l'émancipation humaine.
Je sais fort bien que, pour les partisans
convaincus de la grève générale, cela veut
dire révolution ; mais si ce n'était que pour
la l'aire mieux accepter que l'on en avait adouci
la formule, d'autres sont venus qui l'ont
envisagée sous ce nouvel aspect, et la pro-
pagent ainsi, que nombre de syndicalistes
la comprennent. Il serait peut-être bon de bien
la définir si on ne veut pas qu'elle ménage
des déceptions.
• Pour arriver à la révolution, et coopérer à
la transformation sociale il faut s'élever au-
dessus des contingences de la lutte du mo-
ment, au-dessus de l'étroit intérêt immédiat.
Et comme cette transformation sociale ne s'o-
pérera que par l'action raisonnée des inté-
ressés eux-mêmes, on ne les y amènera qu'en
les mettant à même de se rendre compte où
ils vont, où ils doivent aller.
XV
LA SOLIDARITÉ DA\S LA LUTTE OLVUIÈUE
Dualisme entre la façon de penser et celle d'agir. —
Faiblesse du sentiment de solidarité sociale. — L'in-
dividaalisme n'exclut pas la solidarité. — Erreur du
corporatisme. — Solidarismc de plirases. — Indivi-
dualisme solidariste. — 11 faut développer le sentiment
de solidarité sociale. — Moins récriminer, mieux se
sentir les coudes. — Syndicats jaunes factices. — La
faim tueuse d'énergies. — Le groupement pour résis-
ter. — La foi aux sauveurs. — Inertie. — La grève-
éducatrice. — Le sabotage. — Intéresser le public
aux réclamations des grévistes. — Si ceux qui souf-
frent voulaient !... — La ])Csogne des syndicats.
A chaque manifestation de la vie sociale que
l'on étudie on peut constater ces contrastes
que présentent les façons do penser et d'agir,
qui nous ont déjà frappés au début de ce livre,
LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTE OUVRIÈRE 257
et combien le plus souvent elles s'accordent
peu.
En France, nous nous réclamons d'idées
sociales, nous prétendons n'agir qu'en vue
d'intérêts communs, non seulement dans le
système social et politique dont nous faisons
partie, mais nous nous piquons surtout de lut-
ter pour l'affranchissement de l'humanité en-
tière.
Et cependant, dans la vie de tous les jours,
dans le domaine des revendications immédia-
tes, la lutte reste strictement limitée au cer-
cle des intéressés directs.
L'aide apportée du dehors se bornant à
quelques souscriptions plus ou moins fortes,
mais sans que cela se prolonge de trop.
Il s'est bien présenté quelques cas de grè-
ves par sympathie, par solidarité; mais cela
est resté à l'état sporadique, explosion de sen-
timentalité, manquant de volonté consciente
et d'esprit de suite.
En ces derniers temps, à l'imitation des
grévistes de Verviers, on a vu les syndicats
de Paris, et d'autres villes prendre les enfants
des grévistes de Fougères et les placer chez
ceux de leurs adhérents qui pouvaient assu-
258 RÉFORMES, RÉVOLUTION
mer celle charge. Cela est do la bonne solida-
rité, mais de bons philanthropes pourraient
en faire autant. Ce n'est pas encore la soli-
darité active qui doit exister entre travail-
leurs dans leur lutte contre leurs oppresseurs.
Par contre, les Anglais, les Américains pas-
sent pour pratiquer l'individualisme le plus
féroce, tous ceux qui nous en ont parlé, de l'A-
.mérique surtout — et leurs descriptions doi-
vent être vraies — nous la dépeignent comme
un champ de bataille où chacun, sur le ter-
rain économique, lutte âpremenl pour la con-
quête du dollar, sans s'occuper do ceux de
ses semblables qu'il renverse et piétine.
En Angleterre, si la lutte est moins violente,
entre nationaux, c'est qu'elle a été portée au
dehors.
Seulement cet individualisme des Anglo-
Saxons et dérivés, a déjà su s'élever au-des-
sus de l'égoïsme étroit de l'individu. Celui-ci
a compris que l'association était une force, et
son individualisme s'est étendu au groupe-
ment, à la corporation, réunissant en un fais-
ceau, qui leur permet de lutter avantageuse-
LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTE OUVRIÈRE 3f)9
ment contre les concurrents, des forces qui,
éparses, seraient sans effet.
Par exemple, pour s'être étendu au groupe-
ment, l'égoïsmo n'en est pas moins féroce.
Les syndiqués sont impitoyables pour les non-
syndiqués. Au lieu de faciliter à ces derniers
l'entrée des « Unions », on fait tout ce 'que
l'on peut pour les en écarter. Hauts droits d'en-
trée; quelques-unes môme, lorsqu'elles se
croient assez fortes pour dominer, se refusant
à accepter de nouveaux membres.
Les unionistes, devenus une aristocratie
ouvrière, croient ne pouvoir maintenir leur
situation privilégiée qu'en tuttaijt contre leurs
camarades moins favorisés. La solidarité
existe entre « Unions » de différentes corpo-
rations, mais non entre gens du même mé-
tier, puisque, pour mieux défendre leurs sa-
laires, les unionistes se refusent à ouvrir leurs
rangs passé un certain chiffre.
Jules Huret, dans son livre, De San Fran-
cisco au Canada raconte ce fait : un restau-
rateur ne voulait pas payer ses employés
au tarif de l'Union. Celle-ci le mit à l'index,
en faisant promener dans son voisinage des
hommes sandwichs exhibant des pancartes
260 RÉFORMES, RÉVOLUTION
OÙ il était fait appel à la solidarité du public.
Le restaurateur récalcitrant voyant ses ta-
bles vides dût mettre les pouces, et payer le
tarif à ses employés.
Cet exemple et d'autres que l'on pourrait
citer montrent que l'individualisme le plus
étroit ne va pas sans la pratique de la solida-
rité, s'étendant parfois au-delà du groupe.
Ce qu'il faudrait c'est que l'humanitarisme
théorique des latins sût se combiner avec l'es-
prit de suite et d'entente que possèdent Alle-
mands et Anglo-Saxons. 11 n'y a pas de révo-
lution efficace possible, tant que les individus
n'auront pas ressenti combien ils sont soli-
daires les uns des autres.
Le camarade Nettlau, dans une brochure
intitulée, La responsabilité et la solidarité
dans la lutte ouvrière *, a ébauché cette fa-
çon de voir que les travailleurs doivent inté-
resser le public dans leurs luttes contre les
exploiteurs, en dénonçant, et, aussi, en se re-
fusait au travail qui a pour but de le trom-
per sur la qualité de la marchandise. Les syn-
1. 15 centimes, franco, aux Temps Nouveaux , 4, rueBroca.
LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTE OUTRIÈRE 261
dicalistes devraient méditer sur les divers
aperçus que leur ouvre cette brochure et la
répandre à profusion, non seulement dans
leur milieu, mais par tout le public, car c'est
là où réside la grande force, que chaque fois
qu'un groupe d'homme lutte pour une amélio-
ration, ce g-roupe trouve aide et sympathie
parmi ceux qui n'y sont pas intéressés direc-
tement, mais sont arrivés à comprendre que
tout s'enchaîne, et que la trouée faite par un
groupe peut servir de passage à d'autres.
Evidemment, pour certaines industries,
cela est difficile, leurs débouchés se trouvant
dans le haut commerce ou la haute industrie,
où les consommateurs, exploiteurs eux-mê-
mes, ont des intérêts communs de classe entre
eux.
Mais, en beaucoup de cas, si tous ceux qui
sont eux-mêmes, à un moment ou un autre,
appelés à formuler des revendications sem-
blables à celles du groupe en grève, se soli-
darisaient avec les grévistes, ce serait la vic-
toire assurée.
Ce qui décide de l'insuccès d'une grève.
c'est l'impossibilité pour une partie des gré-
vistes de tenir plus longtemps : ou bien h\s
15.
262 RÉFORMES, RÉVOLUTION
patron» ont réussi à recruter, tant bien que
mal un nouveau personnel qui leur permet de
satisfaire leur clientèle, — ou bien leurs
clients peuvent attendre.
On peut crier contre la lâcheté de ceux qui
faiblissent, ou qui sont à l'affût pour prendre
la place des grévistes. Mais les malédictions
ne remédient à rien. Il faut compter avec les
nécessités de la vie.
Je laisse de côté les syndicats jaunes, cette
force policière organisée, par les jésuites et
les royalistes, pour combattre la révolution,
et que les conservateurs républicains ne ver-
raient pas de trop mauvais œil si, par leur
essence même, ils n'étaient condamnés à n'ê-
tre qu'un semblant de force qui sert surtout
à quelques aigrefins pour soutirer des billets
de mille à ceux qui sont assez bêtes pour les
prendre au sérieux.
Mais à notre époque de surproduction, il ne
faut pas oublier qu'il y a constamment en
chômage un grand nombre d'individus, ayant
femme et enfants qui demandent à manger,
et lorsqu'il y a un, deux, ou trois mois que
LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTE OUVRIÈRE 263
Pon court les rues, le ventre creux, il n'y a
pas de questions do principe qui puisse arrê-
ter de prendre, dans quelles que conditions
que ce soit, l'occupation qui vous permettra
de gagner la pâtée des siens.
De même pour celui qui, après des semai-
nes de privations, qui, sans l'excuse des ré-
criminations de kl femme, les plaintes des pe-
tits, faiblit et reprend le collier de misère qu'il
avait lâché dans un moment de révolte. L'in-
dividu n'est pas, ne peut pas être constam-
ment un héros.
Combien de ceux qui crient le plus après
ces éternels vaincus de la lutte sociale, ne fe-
raient pas mieux, s'ils se trouvaient dans des
conditions aussi déplorabes.
Cela tient £fux conditions mêmes de la lutte
sociale. Il est inévitable que. tant qu'il y en
aura qui crèveront de faiai, ils seront à la
merci de qui les paie. Et ce n'est pas parce
qu'on les huera lorsqu'ils prennent la place
des grévistes, parce qu'on leur tapera dessus,
que l'on évitera leur concurrence. La police
264 RÉFORMES, RÉVOLUTION
et l'armée sont là pour les défendre, et même
les remplacer lorsqu'ils manquent.
C'est à ceux qui récriminent contre les
abus, contre l'exploitation, de se mieux sen-
tir les coudes. Qu'ils s'associent, qu'ils se
groupent, pour résister à ceux des abus qui
leur pèsent le plus; que chacun des groupes
prête son appui à ceux qui mènent la lutte
contre un abus similaire, et l'on verrait bien-
tôt les abus disparaître; car, en définitive,
nombreux sont ceux que blessent les lois, rè-
glements et abus, tandis qu'il n'y a qu'une
minorité pour en profiter.
Mais on aime mieux déblatérer contre ceux
qui les exercent ou en profitent. Si on peut
trouver un journal qui accepte d'insérer vos
doléances et s'en faire l'écho, à la bonne
heure! Quel bon journal! Si un candidat vous
promet d'interpeller le ministère lorsqu'il
sera député, voilà le sauveur! Il n'y aura
plus qu'à attendre qu'il en ait trouvé trois
cents autres, décidés comme lui, à forger une
loi destinée à changer l'abus déplace, à moins
que, une fois député, il ne trouve plus profita-
ble de tirer parti de ce qu'il abominait.
LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTE OUVRIÈRE 365
Voilà dos siècles que les ouvriers ont ap-
pris que ce n'était qu'en faisant corps qu'ils
obtenaient quelque amélioration de leurs ex-
ploiteurs, ou réussissaient à résister à leurs
exigences. Ils se sont môme battus avec achar-
nement pour obtenir le droit d'association.
C'était, tout au moins, une des formules avec
lesquelles les politiciens les lançaient à la ba-
taille, et cependant il n'y a jamais eu qu'un
très faible noyau des fidèles autour des syn-
dicats. Ils sont rares ceux qui groupent, autour
d'eux la moitié de la corporation, ou bien,
lorsque aiguillonnés par l'exemple, dans quel-
que corporation, les membres se syndiquent
et font grève pour obtenir à leur tour quel-
que avantage, ils se désintéressent du syndi-
cat une fois les avantages obtenus, ce qui
facilite un retour oliensif VIu patronat qui re-
prend un à un ce qu'ils avaient obtenu col-
lectivement.
La plupart des ouvriers se désintéressent
de la lutte qui, cependant, est toujours latente;
vivant au jour le jour, ils ne comprennent pas
que c'est en période d'acalmio que l'on doit
préparer les luttes futures, que la cohésion
n'est pas suffisante en seule période de grève,
266 RÉFORMES, RÉVOLUTION
et, qu'en somme, il ne faut jamais désarmer.
Or, devant cette indifférence des indivi-
dus sur les questions qui les touchent le plus
près, il semble chimérique d'espérer les ame-
ner à s'intéresser aux luttes d'intérêts plus
généraux.
C'est, en etfet, une nouvelle mentalité à
créer. C'est un nouveau côté de la question à
envisager. L'exercice continu des grèves a
déjà amené les travailleurs à se joindre en
plus grand nombre à leurs syndicats. 11 est
indéniable que, lorsqu'on compare leur situa-
tion présente à ce qu'elle était il y a vingt
ans seulement, non seulement le nombre des
groupes syndicaux a énormément augmenté,
mais aussi le nombre de leurs adhérents. Il ne
reste plus qu'à leur apprendre qu'à la lutte pour
les améliorations particulifères, il faut joindre
la lutte pour les améliorations générales.
Intéresser tout le public à toute grève qu
se déclare, il y a là une force autrement puis-
sante que le sabottage qui ne peut s'exercer
que clandestinement, et répugnera toujours à
certains, et qui, de plus, ne peut s'exercer bien
LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTi OUVRIÈRE 267
longtemps sans être découvert et réprimé '.
Lorsqu'éclate une grève on néglige trop
le public, surtout lorsque, comme dans beau-
coup de cas, la grève vient perturber ses ha-
bitudes. Il faudrait, par voie d'affiches, de pros-
pectus, lui faire comprendre que s'il veut être
servi consciencieusement, que la corporation
défende ses intérêts dans le service ou dans
la fabrication, il faut qu'il prête aide et as-
sistance aux grévistes : qu'il a un moyen
d'empêcher la grève de durer, c'est de faire
lui-même la grève des consommateurs.
Tel le cas du restaurateur américain cité
par Huret. Tel, par exemple, dans les grèves
des tramways et autres moyens de transport,
au lieu de voir le public souffrir de monter
dans les voitures gardées par les gendarmes,
alors que s'il laissait les voitures des com-
pagnies courir à vide, celles-ci seraient bien
forcées de donner satisfaction à leurs salariés.
1. Mais il y a confusion dans la façon d'entendre le sa-
bottage. En définitive, jiour beaucoup, sabottage signilie-
rait : « ne donner que lu. part de travail qui correspond
au salaire reçu j>. Rien de plus légitime. Mais alors sa-
bottage est impropre, compris qu'il est, depuis longtemps
dans les ^teliers, pour indiquer du travail mal fait.
Quant au saboltagc de l'outillage, des machines en
temps de grève ou de révolte, c'est delà lutte.
268 RÉFORMES, RÉVOLUTION
si elles voyaient le public faire cause com-
mune avec eux. Et lorsque des gens se con-
damnent à la misère et aux privations pour
obtenir une légère amélioration, on peut bien
s'astreindre à faire une course à pied lorsque
l'on sait que cela peut les aider à réussir.
Ici se présente l'objection : c'est que l'usinier,
le commerçant, l'entrepreneur de transports,
peuvent prétexter de l'augmentation exigée
par leurs salariés, pour faire retomber cette
augmentation sur le public et le dégoûter de
leur apporter son aide.
Il n'y a pas de si bonne chose qui n'ait son
envers. Le public est composé de gens qui ont,
eux aussi, des exigences à faire valoir, et
dont, sûrement, la répercussion se fait sentir
sur une autre partie du public. C'est une oc-
casion de faire comprendre à tous combien est
étroite la solidarité entre les membres d'une
même société. Jusqu'à présent, en France
tout au moins, on n'a pas vu de grèves con-
tre les exigences des industriels et des com-
merranls, ça sera une occasion d'en" organi-
ser, et le personnel de l'industrie ou du corn-
LA SOLIDARITÉ DANS LA LUTTE OUVRIÈRE 369
mercc visé pourra, là, rendre au public l'aide
qu'il en aura reçu.
Je le répète, nombreux sont ceux qui souf-
frent des abus, restreint le nombre de ceux
qui en profitent. Et les travailleurs qui, eux,
souffrent de tous, sont non seulement le nom-
bre, ce qui revient à dire que, du jour où ils
sauront s'entendre, ils pourront imposer leur
volonté ; mais, de plus, la vie sociale ne mar-
che que grâce à leur travail, à leur coopéra-
tion constante à tous les rouages qui en assu-
rent la marche. Ils peuvent donc la désorgani-
ser par leur abstention lorsqu'ils le voudront.
Qu'ils essaient d'abord la force de l'entente
et de la cohésion pour des améliorations ac-
cessoires, qu'importe. Qu'ils essaient leur puis-
sance : l'appétit vient en mangeant.
La solidarité sociale telle qu'elle doit être
comprise n'est encore qu'un mot, une théorie
qui se formule; mais qui, en fait, en l'état so-
cial actuel se traduit par une répercussion de
bons ou mauvais — mauvais surtout — effets
sur l'ensemble des individus; il faut que ceux-
ci sachent l'exercer pour s'en faire un moyen
de défense.
C'est aux syndicats révolutionnaires à se
270 RÉFORMES, RÉVOLUTION
dégager du particularisme qui rétrécit la por-
tée des quelques essais qui en ont été tentés.
Qu'ils s'attachent à démontrer que tout en
défendant les intérêts corporatifs immédiats,
on ne doit pas se désintéresser des revendica-
tions plus générales. Et que l'émancipation
de tous ne sera possible que par la mise en
action de toutes les énergies individuelles.
D'autre part, lorsqu'ils mènent la lutte cor-
porative, ils ne doivent jamais oublier que le
public est une force qui compte, et que leurs
efforts, pour l'avoir avec eux, doivent être
aussi grands que ceux qu'ils déploient au sein
même de leur corporation pour grouper ceux
des ouvriers qui la composent.
S'ils veulent devenir une véritable force,
c'est à créer cet état d'esprit qui, seul, prépa-
rera la révolution sociale, en déblayant le
terrain des barrières qui l'entravent, que
doivent s'adonner les syndicats. C'est en sor-
tant, parfois de l'esprit corporatif pour des
idées plus générales, qu'ils trouveront la force
ot la cohésion dans la corporation.
XVI
LA LEÇO^ DE L'ÉCIREUIL
Le danger des réformes. — Augmentation du coût de la
vie. — C'est la faute au syndicat. — Le manque d'i-
nitiative. — Ligues d'acheteurs.— Le capital se rat-
trappe toujours. — La loi des salaires. — Le salariat
c'est l'esclavage. — Ce qui est réalisable et ce qui ne
l'est pas. — Le syndicalisme ne se suffit pas à lui-
même. — Les intérêts immédiats font perdre de vue
les intérêts moins proches. — Fausse logique. — Cha-
cun son point de vue. — Il n'y a pas que des intérêts
corporatifs dans la__société.
Le syndicalisme en poussant l'ouvrier à ré-
clamer toujours (les conditions meilleures
d'existence, l'a mis sur la voie de son allran-
cliissement, mais le danger est que l'ouvrier
croie que c'est en faisant augmenter ses sa-
laires qu'il résoudra la question sociale, et lo
272 RÉFORMES, RÉVOLUTION
syndicalisme en se cantonnant sur le terrain
corporatif, en préconisant l'action syndicale
comme seul moyen de résoudre la question
sociale, tends un peu à perpétuer cette
croyance.
Le coût de la vie va toujours augmentant,
cela ne fait de doute pour personne. Par suite
de découvertes nouvelles, d'améliorations dans
l'outillage, certains objets peuvent bien des-
cendre à des prix inouïs de bon marché, en
bloc, le renchérissement n'en suit pas moins
son cours. Peu à peu, eu égard à ce qu'il en
coûte pour vivre, la pièce de cent sous dimi-
nue de valeur, ne représentant plus, comme
valeur d'achat, que la moitié, les trois cin-
quièmes au plus, de ce qu'elle représentait il y
a quarante ou cinquante ans.
Si les produits manufacturés ont diminué
de valeur, (mais le plus souvent de qualité
aussi), les logements, les objets de première
nécessité, l'alimentation, ont haussé leurs prix
d'une façon formidable, en ces derniers temps;
les camarades ont dû se l'entendre répéter
LA LEÇON DK L'ÉCUREUIL 373
plus d'une fois en écoutant les doléances de
la ménagère. Nous assistons à une de ces
crises de hausse, sur tout ce qui ^e mange,
qui ne fait que croître et embellir.
Cette recrudescence a suivi la campagne
vigoureuse menée par les syndicats pour la
réduction des heures de travail, l'amélioration
des salaires, l'obtention du repos hebdoma-
daire, etc. Et lorsqu'on se récrie sur le renché-
rissement : « Que voulez-vous, répond le mar-
chand, je suis forcé d'augmenter mes employés
— ou mes ouvriers — ou bien d'occuper plus
de personnel ». De sorte que ce que l'ouvrier
arrache comme augmentation de salaires lui
est raflé comme consommateur.
Il lui est même raflé davantage; car si
l'augmentation représente deux ou trois cen-
times par objet, le commereant, en bon comp-
table, l'augmente d'un sou ; à la fin de la
journée, sur le nombre des acheteurs, cela
fait un joli bénéfice.
Et comme le consommateur est isolé, que
l'augmentation se produit chez tous les mar-
274 RÉFORMES, RÉTOLUTION
chands, l'acheteur est bien forcé de payer ce
qu'on lui demande.
Si l'esprit d'initiative était plus développé
en France, à la coalition des marchands l'a-
cheteur répondrait par la « ligue des ache-
teurs » qui s'entendraient pour résister aux
augmentations injustifiées, boycotter tel in-
dustriel rapace, refuser telles marchandises
défectueuses, tels objets non adaptés à leur
emploi, ou d'une facture inharmonique ; se re-
fusant enfin à être ceux qui paient pour tous,
subissant la volonté des industriels, sans pou-
voir exprimer la leur.
Ces groupements pourraient, par la suite,
devenir une puissance, car ils pourraient en-
glober tous ceux qui, sans être anarchistes,
ont à calculer avec leur budget; et, à cause
des réalisations immédiates qu'ils pourraient
opérer ou susciter, ils auraient pour eux toutes
les ménagères, sur qui retombe plus spéciale-
ment le souci de tirer le meilleur parti des
ressources du ménage.
Evidemment, ce ne serait pas une solution,
seulement un moyen de défense contre la filou-
terie commerciale — propriétaire aussi. — Ça
serait déjà quelque chose. Sans compter ce qui
LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 275
peut sortir d'un important groupement de for-
ces orienté vers la conquête du mieux, impulsé
par l'esprit de solidarité et de juste emploi des
forces économiques.
Mais ceci n'est qu'une disgression. Je voulais
en venir à ceci, que l'expérience est en train
de nous démontrer que n'importe quelle amé-
lioration obtenue par le travailleur, dans
l'état social actuel, n'a qu'un effet temporaire,
qu'elle ne tarde pas à être anihilée par les
mille moyens qu'a le capital de se récupérer ;
que l'augmentation des salaires, la diminution
des heures de travail, moyens de défense
dans la situation présente, sont impuissantes
à libérer le travailleur de l'exploitation capi-
taliste, et que ce serait un véritable travail
d'écureuil auquel se condamnerait le travail-
leur, s'il attendait son affranchissement d'une
augmentation continue des salaires.
Et cela se comprend. Si l'ouvrier arrive à
fournir moins de travail pour un môme sa-
laire, ou à faire augmenter ce salaire pour le
même travail, — et à plus forte raison s'il se
fait payer davantage pour moins de travail,
276 RÉFORMES, RÉVOLUTION
— il est de toute évidence que l'employeur qui
ne le fait travailler que pour gagner, lui
aussi, et môme gagner beaucoup, «pour se re-
tirer des affaires », le plus vite possible, tâ-
chera de se rattrapper par n'importe quels
moyens.
Et de ces moyens, il n^a pas grand choix.
Je passe celui qui consiste à obtenir une
bonne petite loi de protection pour son indus-
trie qui, en le mettant à l'abri de la concur-
rence, lui permet de majorer, les prix de ses
[)roduits, et de gagner ce qu'il veut. Cela n'est
possible que pour les coalitions d'intérêts, ou
lorsque l'industrie en question intéresse une
région.
Mais il y a, 1° la réduction des frais géné-
raux, soit par une meilleure économie des for-
ces, soit en transportant son industrie à la
campagne, soit en resserrant le plus grand
nombre d'ouvriers dans le moins d'espace pos-
sible, et autres économies semblables.
2^ En obtenant, soit par une surveillance
plus gi'ande, soit par des modifications appor-
tées à l'outillage, un meilleur emploi des forces,
une plus grande somme de production qu'au-
paravant.
LA leçon2:UE l'écureuil 277
3^ En augmentant ses produits ou en les
fabriquant de qualité inférieure — l'un n'em-
pêche pas Tautre — et alors le renchérissement
se répercute d'une industrie à l'autre : L'ou-
vrier gagne davantage, mais le taux de la vie
s'est élevé d'autant.
Si le patron se récupère par une meilleure
économie dans la gérance de son exploitation,
on pourrait croire que l'augmentation de sa-
laire obtenue reste acquise à l'ouvrier ; mais
ce n'est qu'un trompe-l'œil, car toute économie
réalisée veut dire emploi supprimé, réduction
sur les achats, d'où diminution dans la con-
sommation, et diminution correspondante
dans la production d'une autre corporation,
d'où chômage.
Si c'est par un rendement plus grand de la
production, le résultat est le môme : suppres-
sion d'emploi, chômage.
Si c'est par l'augmentation du prix des pro-
duits, alors c'est bien simple, ceux qui, n'ayant
que le produit de leur salaire à dépenser, em-
ploient ces produits, doivent se restreindre
soit dans l'achat dudit produit, soit d'autres
16
278 RÉFORMES, RÉVOLUTION
moins indispensables ; c'est toujours la non-
consommation et le chômage qui sont au
bout.
La fameuse « loi des salaires », dite « loi
d'airain », n'est pas aussi mathémathique qu'on
l'a affirmé. Il peut s'établir une marge au pro-
fit du travailleur; il n'en reste pas moins vrai
que, tant qu'il sera salarié, le travailleur ne
pourra sortir de l'état de médiocrité dans le-
quel il est tenu ; car s'il s'obstinait à ne faire
grève que pour des améliorations partielles,
ce serait faire œuvre comparable à celle de
l'écureuil en cage, tournant sans cesse sa roue,
sans être plus avancé à la fin qu'au commen-
cement.
Ce n'est pas une constatation nouvelle,
mais il est bon de la faire à nouveau, car on
n'enfoncera jamais trop, dans le cerveau des
ouvriers, qu'ils ne se libéreront que par l'abo-
lition du salariat, et non par des augmenta-
tions successives de salaire, ni par des dimi-
nutions des heures de travail.
Je sais bien que ceux des syndiqués qui sa-
vent que c'est l'exploitation de l'homme par
LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 279
l'homme, qu'il faut briser, font leur possible
pour propager cette vérité élémentaire de l'é-
conomie sociale, et ont soin d'ajouter que la
lutte pour les améliorations dans l'état social
actuel ne peut être qu'une préparation à une
transformation plus sérieuse.
Malheureusement, de parla situation même
des syndicats, qui sont bien forcés de donner
le pas aux réclamations immédiates, les idées
de transformation sociale perdent de leur
force, et n'ont guère plus d'eliet que cette dé-
claration de certains contradicteurs des idées
anarchistes faisant cette concession : « qu'elles
sont très belles, mais ne seront réalisables
que dans un avenir très éloigné ».
La plupart des syndiqués admettent égale-
ment — lorsqu'on leur en parle — que la
reprise de possession de la richesse sociale,
l'abolition de l'exploitation, sont choses fort
désirables si jamais elles peuvent se réaliser,
mais qu'une augmentation de salaire, une di-
minution d'heures de travail, sont choses
beaucoup plus proches et plus tangibles.
Ce n'est pas la faute des militants syndicalis-
tes, mais le résultat de la situation dans la-
quelle ils se trouvent, de la mentalité de ceux
280 RÉFORMES, RÉVOLUTION
auxquels ils s'adressent, et des nécessités de
la lutte dont ils ne sont pas les maîtres.
La propagande syndicaliste, la propagande
socialiste anarchiste, peuvent se prêter un ap-
pui mutuel, mais ne peuvent se suppléer l'une
l'autre. Tout en suivant une route parallèle,
et on se mêlant parfois, elles ont chacune une
besogne spéciale à accomplir.
Si le mouvement syndicaliste a pu s'étendre
et prospérer, cela tient surtout à ce que les
travailleurs ont obtenu de sérieux avantages,
et que beaucoup s'imaginent qu'ils n'ont plus
qu'à faire grève pour obtenir de nouvelles
conditions meilleures. N'est-ce pas sur la con-
quête de ces avantages immédiats que les mi-
litants du syndicat sont forcés de s'appuyer
pour entraîner l'adhésion des adhérents?
Et c'est là l'aiguillage de déviation.
C'est que l'idéal, s'il acquiert une réelle
puissance en période de lutte, il n'a, en temps
ordinaire, que peu de prise sur la généralité
des individus. Si, comme cela s'est passé lors
du soulèvement avorté du INlidi, on réussit à
mettre en branle des centaines de milliers de
LA. LEÇON DE L ECUREUIL :i81
personnes, c'est qu'on peut leur faire espérer
des avantages personnels, immédiats, à obte-
nir. Ce n'est qu'en période révolutionnaire
que l'on remue les foules en faveur d'idées
générales où l'intérêt personnel se confond
avec celui de tous.
Et la meilleure preuve, c'est que nous
voyons surgir, sous les apparen('es du syn-
dicalisme, les idées anarchistes qui, sous leur
première forme ne sont acceptées que par une
faible minorité d'individus, alors que sous la
bannière syndicale elles réussissent à grou-
per une part importante de la classe labo-
rieuse. Mais diminuées, du fait que leur réa-
lisation intégrale est passée au dernier plan,
presque à l'état de simples aspirations, ne
servant que de repoussoir aux réclanîations
immédiates, le syndicalisme n'ayant, en fait,
emprunté à l'anarchisme et complètement fait
siens, que ses modes d'action.
Certes, si tous ceux qui ont à se plaindre do
l'autorité et de l'exploitation voulaient..., la
société seraient ciiangée du jour au lende-
main. Mais ils ne veulcFit pas, parct; qu'ils ne
16.
282 RÉFORMES, RÉVOLUTION
savent pas, et il semble bien plus facile d'ob-
tenir une petite amélioration à ce qui existe
qu'une transformation complète. Et ne sem-
ble-t-il pas très logique qu'une amélioration
ajoutée à une amélioration c'est une marche
vers le mieux-être. C'est pourquoi on adhère
au syndicat sur lequel on compte pour arra-
cher au patron les concessions désirées, et
que la transformation sociale, acceptée en sur-
charge, reste un point de credo, mais comme
quelque chose d'abstrait.
Et quelque soit l'idéal des militants du syn-
dicat, il leur en faut bien passer par là : don-
ner le pas aux réalisations immédiates.
Et même, lorsqu'ils s'efïorcent de faire com-
prendre qu'il n'y a pas d'émancipation possi-
ble sans une transformation complète du ré-
gime économique, on peut être assuré que ces
affirmations perdent de leur force et s'estom^
peut dans le cerveau de leurs auditeurs; car
si l'orateur, l'écrivain, développent leurs idées
selon leur manière générale de voir, le lec-
teur, l'auditeur n'en acceptent, n'en compren-
nent que ce que leur façon de comprendre
leur rend de tangible.
Ce qui serait à désespérer, si, par la suite,
LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 283
la coordination des idées s'opérant à la lon-
gue dans les cerveaux, il ne se faisait, malgré
tout, un petit pas en avant, permettant à la
vérité de se faire comprendre lentement.
Si les militants syndicalistes voulaient faire
passer l'idéal avant les réalisations immé-
diates les syndicats seraient aussi désertés
que les groupes anarchistes.
Est-ce à dire que le syndicalisme soit con-
traire à l'idée anarchiste ? Pas le moins du
monde. Les individusy font leur apprentissage
révolutionnaire. Ils y apprennent les causes
de l'exploitation dont ils soufirent. La grève
les habitue à l'exercice de la solidarité, leur
démontrant ce que peuvent la volonté et la
cohésion des forces lorsqu'elles savent s'af-
firmer.
Mais, dans n'importe quel milieu, il s'y crée
une atmosphère spéciale qui tend à déformer
les faits, à entretenir une faron spéciale de
concevoir les choses. Déjà, l'on affirme que
le syndicalisme doit se suffire à lui-même;
beaucoup envisagent le mouvement socialiste-
anarchiste comme une superfétation, d'au-
284 RÉFORMES, RÉVOLUTION
cuns ne sont pas loin do considérer les anar-
chistes comme des ennemis, — mettons que le
terme soit trop fort, — comme des gêneurs
tout au moins.
Et lorsqu'un ordre d'idées est érigé en sys-
tème qui doit répondre à tout, on peut être
sûr que son horizon se rétrécit déjà, et qu'il
ne tardera pas à devenir intolérant et op-
pressif.
Le syndicalisme n'en est par encore là, es-
pérons-le.
Il y a, dans la société, d'autres rapports en-
tre individus, d'autres intérêts que des rap-
ports et des intérêts corporatifs, etqui deman-
dent, également, à s'allranchir de l'oppression
politique et économique, ayant, eux aussi, leur
mot à dire dans la lutte qui se poursuit.
Il y a, dans notre état social des individus
affranchis du patronat, ayant moins à se plain-
dre de la situation économique, que de l'op-
pression morale, qui ne demandent qu'à com-
battre l'ordre social qui les opprime. Faut-il
qu'ils restent inactifs parce que leur activité
ne rentre pas dans les cadres d'un syndicat?
LA LEÇON DE L'ÉCUREUIL 385
Le syndicalisme peut — et doit — se suffire
à lui-même dans la lutte qu'il mène contre
l'exploitation patronale, mais il no peut avoir
la prétention de résoudre à lui seul le pro-
blème social. Son nVle de groupement de lutte
pour des réformes immédiates le lui interdit;
car il sera toujours forcé de sacrifier l'idéal
pour les réalisations tangibles.
Il a un rôle de lutte, rôle des plus impor-
tants, je ne dirais pas qu'il s'en contente, car
se serait le condamner à une propagande de
simples réformes; il doit, au contraire, clier
cher à élargir de plus en plus la conception
de ceux qu'il entraine dans son mouvement,
et les orienter vers la transformation sociale
complète. Mais il aurait tort de s'imaginer
qu'il peut suffire; à tout, et de regarder comme
des ennemis ceux qui, moins prisonniers des
réalités, essaient d'ouvrir les esprits aux
conceptions futures qui, pour sembler so per-
dre dans le rêve, n'en facilitent pas moins
les réalisations immédiates, en serrant la vé-
rité. — une partie de la vérité, tout au
moins — de plus près.
XVII
ME\EIIRS ET IDÉOLOGUES
Deux t bêtes noires ». — Chacun son rôle. — Tout effort
n'est pas perdu. — Moyens pratiques des gens prati-
ques. — Théorie et action — Où finit l'une ? où com-
mence l'autre? — Nouveaux airs, vieille chanson. —
Les bons apôtres. — C'est l'ignorance des opprimés
qui fait la force des oppresseurs. — L'individu ne doit
attendre son affranchissement que de lui-même, mais
il a à apprendre comment. — Arme.à double tranchant.
— Démolissons les murailles de Chine. — Les cases-
étanches. — Points de repère dans la brume. — Le
fonctionnarisme syndical. — Si chacun mettait la main
à la pâte !...
Il y a pour l'évolution sociale deux facteurs
importants : « l'idéologue » et le « meneur ».
Sous le nom « d'idéologue » on englobe ce-
lui qui, sans se préoccuper des hommes et des
faits, prétend établir une société, œuvre en-
tière de son cerveau, entend diriger l'évolution
MENEURS ET IDÉOLOGUES 287
dans les voies tracées par son imagination,
écartant comme quantités négligeables les
faits, lorsqu'ils sont en contradiction avec la
« théorie », voulant ramener chaque individu
au portrait qu'il s'est tracé de l'être humain.
Mais, plus d'une fois aussi, le « meneur » a
flétri de ce titre méprisant celui qui est sa « bête
noire », celui qui analyse, discute les faits, en
recherche les causes, en déduit les résultats
ultérieurs, y clierchant l'explication des pro-
blèmes qui le préoccupent, un guide pour la
voie à suivre, n'ayant qu'un souci, la recher-
che de la vérité, sans s'occuper si elle sera
favorable à telle ou telle thèse, à la tactique
de Paul ou à celle de Pierre, (ju même accep-
tée par ceux auxquels il veut l'exposer.
Le « meneur », lui, la « bête noire » des
partisans du statu quo, quoique forcé de se
faire un petit bagage d'idées pour opposera
celles ayant cours, prétend ne pas s'embarras-
ser d'idéobigio, ne pas vouloir atteindre indé-
finiment les réalisations entrevues, prétendant
être capable d'assez d'action pour les réaliser
de suite.
• Chez le « meneur » il y a de tout, depuis le
convaincu qui. naïf, s'imagine que l'on peut
288 RÉFORMES, RÉVOLUTION
retourner une société comme on retourne un
gant, jusqu'au madré qui prend assez aux idées
nouvelles pour avoir l'air d'apporter quelque
chose de neuf, mais ne fait en somme que flat-
ter la naïveté populaire en la gavant de pé-
riodes ronflantes, d'affirmations les plus er-
ronnées, et de grossières flatteries.
En constatant ceci, je n'entends nullement
médire du « meneur ». L'idée absolue a du
mal à se faire accepter intégralement, celui
qui est convaincu d'une vérité ne se résigne
guère à la déguiser ou à la fragmenter, même
dans l'espérance qu'elle sera mieux acceptée.
Le « meneur» — je parle du convaincu — qui
est plus près delà masse, qui, lui, n'a compris
que des fragments de la vérité, est tout indi-
qué pour cette besogne homœopathique.
Mais cette division du travail ne va pas sans
querelles. L'idéologue, celui qui voit les idées
sous leur aspect général, voit d'un mauvais
œil son idéal rapetissé à des conditions de
milieu, de circonstances et d'opportunité, et le
« meneur », lui, ne voit qu'un gêneur dans
celui qui, sous prétexte d'idées générales, vient
le troubler dans ses combinaisons d'action et
de réalisations « immédiates ». Car j'aurais
MENEURS ET IDÉOLOGUES 289
pu iiiLituler ce chapitre -.TlicorLe et action, ce
n'est qu'une autre face de la question.
D'aucuns prétendent qu'il est inutile d'atta-
cher trop d'importance à ces diverg"ences :
qu'elles ne peuvent en avoir une bien grande ;
que toutes les discussions n'empêchent pas
les choses de suivre leur cours.
Il y a un peu de vrai, et beaucoup de faux
dans cette affirmation.
Si nos discussions n'ont que très peu d'ac-
tion sur le cours des événements, nous espé-
rons cependant qu'elles auront bien une part
d'influence, si nunime soit-elle, sinon ce se-
rait la négation de toute propagande, de tout
effort.
Lorsqu'on peut étudier l'évolution d'un
mouvement, ou des foules, nous voyons bien
qu'il a été influencé par tel ou tel courant
d'idées. Si cette évolution n'a pas été absolu-
ment ce que la voulaient ceux qui propagaient
ces idées, c'est que d'autres actions, d'autres
courants sont aussi venus donner leur impul-
sion; ce qui prouve (juc tout effort n'est pas né-
cessairement perdu, et. qu'en somme, c'est aux
17
290 RÉFORMES, RÉVOLUTION
plus actifs qu'il appartient d'iullueiicor plus
largiîment l'évolution.
Or, le grand reproche fait aux idées anar-
chistes, — par certains « néo » syndicalistes —
c'est de n'être qu'un rêve, et que c'est assez
rêver, qu'il faut passer à l'action. Et l'action,
ici, veut dire de ne s'inspirer d'aucune autre
théorie — je dis aucune autre, car eux disent
aucune, quoique leur premier soin soit de
faire une théorie — mais de ne s'occuper que
de la lutte immédiate.
Passer du rêve à l'action ! Désir des plus lé-
gitimes. Qui de nous n'a pas espéré voir se
réaliser quelques-unes au moins de ses aspi-
rations ? Qui n'a pas cherché les moyens les
plus pratiques de réaliser ce qui lui semblait
le plus réalisable ? — Je parle de ceux qui ne
séparent jamais l'action de la théorie.
Seulement, lorsque je vois partir eu guerre
contre la théorie, je suis comme Jean Hiroux,
je me méfie. Chaque fois que j'en entends décla-
rer qu'ils en 'ont assez de « théorifîer », qu'ils
veulent « agir » I Qu'ils en ont assez de « tra-
vailler pour l'an 2000 », qu'ils veulent se « dé-
vouer » à des besognes « plus pratiques », je
suis fixé. Je me dis : toi, mon bonhomme, tu
MENEURS ET IDÉOLOGUES 291
en as assez do balailler pour une idée. Tu veux
justifier ta sortie; tes moyens pratiques je les
connais,, c'est le « Parti pour la campagne » do
ceux qui en ont assez de lutter pour une idée,
et désirent faire des mamours à l'ordre social
existant.
Théorie et action ne sont pas si séparables
(ju'on l'affirme. Chez tout individu conscient,
pour qui il n'existe pas une façon de « penser »
et une façon « d'agir )),Ja théorie suscite l'ac-
tion. Il y a de fidéologie qui suscite d'elle-
même l'action, comme il y a de l'action qui
suscite ridée, comme il y a de l'action sté-
rile, et môme néfaste. La danse de Saint Guy
ne passant pas généralement pour èlre l'idéal
du mouvement.
En matière de propagande pour une trans-
formation sociale il faut que l'action s'inspire
d'une conception, a priori, sur ce que l'on veut
réaliser, sur ce que l'on veut combattre. Il est
donc idiot de déblatérer contre ce qui vous a
amené à la compréhension de faction. Vou-
loir se lancer dans l'action sans théorie pré-
conçue cela é(juivaudrait au fait, pour un ma-
rin qui voudrait naviguer au milieu d'écueils
et de récifs qu'il ne connaît pas, de se débar-
292 RÉFORMES, RÉVOLUTION
rasscr de ses cartes et boussole. 11 est vrai
que, lorsqu'on entend déblalércr contre la
théorie, cela sous-entend toujours la théorie
de ceux avec lesquels on n'est pas d'accord.
Que les théories se modifient sous la pression
des événements et lorsqu'on prend une con-
naissance plus exacte des faits, d'accord ; mais
ce n'est que passer d'une théorie à une autre,
et l'individu conscient, même lorsqu'il modifie
sa faron de voir, ne renie pas ce qui l'a amené
à une notion plus saine — ou qu'il envisage
ainsi — des choses. Lorsqu'il se décide à agir,
celui-là se met à l'œuvre sans éprouver le be-
soin de faire la guerre aux idéologues. Il sait
qu'il ne cesse pas d'être un des leurs pour
.avoir essayé de faire un pas de plus.
C'est que, le syndicalisme devenant une
force, quehjues politiciens ont voulu en fairq
leur chose, et sont venus chantant sur tous
les tons : « lutte de classe ! parti ouvrier !
outil merveilleux d'affranchissement I qui
peut se passer de toute espèce de théorie ! »
Ouais! En 1848, on chantait, la sainteté du
MENEURS ET IDÉOLOGUES 393
travail! la noblesse de la blouse de l'ouvrier!
ce n'est qu'avec respect que Ton invoquait
l'outil sacré que maniaient ses loyales mains
calleuses ! Mais lorsqu'il s'avisa de réclamer
quelque chose de plus nourrissant que toutes
ces flagorneries, on lui démontra péremptoi-
rement qu'il avait eu tort de croire aux phra-
ses laudatives. Les journées de juin lui ap-
prirent que sa <( sacrée » blouse était une
cuirasse insuffisante contre les balles des pré-
toriens.
Aujourd'hui, on essaie de nous resservir
les mêmes boniments. « L'organisation syndi-
dicale est. par excellence, l'organisation de
combat contre le capitalisme, contre l'Etat,
contre tout !
« L'ouvrier sait ce qu'il veut, sait où il va,
et n'a rien à apprendre de personne. » FA, dé-
tail typique, ceux qui lui débitent cela, sont de
jeunes éphèbes sortis de la classe bourgeoise
qui font des journaux à l'intention de l'ouvrier,
se mettent à sa disposition pour lui conféren-
cier, et dont la plupart sollicitent ses sull'ra-
ges, qui pour un siège municipal, qui pour une
place au Palais-Bourbon. A part cela, ces bra-
ves gens n'ont rien à apprendre à l'ouvrier.
394 RÉFORMES, RÉVOLUTIO.X
et le trouvent parfaitement capable de faire
ses affaires lui-même.
L'ouvrier ne sait pas ce qu'il veut. Non,
l'ouvrier ne sait pas où il va,, sans cela il ne
se laisserait pas exploiter, voler, pressurer,
mener et oppriiner comme il l'endure. Ce n'est
que g-ràce à sa passivité à accepter les maux
qui en découlent, et à l'aide qu'il lui fournit
pour la défense des privilèges de ses maîtres,
que se tient l'état social actuel.
Non, l'ouvrier ne sait pas ce qu'il doit faire,
puiscju'il en est encore à écouter ceux qui
l'endoctrinent, allant du radical qui lui pro-
met des améliorations immédiates — ou à ve-
nir — sans rien changer à ce qui existe, au
socialiste qui lui promet de tout changer — un
jour ou l'autre — à condition de respecter ac-
tuellement ce qui est.
Et tous veulent lui faire la leçon qui vien-
nent lui apporter des remèdes ! Et ceux qui se
prétendent admirateurs de sa méthode ne
sont pas les derniers à vouloir l'endoctri-
ner.
Mais de ce que le travailleur — en général
MENEURS ET IDÉOLOGUES 295
— en est encore à la phase d'incertitude, cela
ne veut pas dire qu'il ne soit pas capable de
trouver un jour le chemin de son émancipa-
tion. Seulement ce n'est pas un moyen de le
mettre dans ce chemin, que de s'extasier de-
vant ses erreurs, de le louanger de son igno-
rance.
«Fais tes atl'aires toi-même. Ne charge per-
sonne de t'émanciper, ni de te préparer les
transformations sociales qui doivent améliorer
ton sort », c'est une leçon qui s'applique à
tous, ouvriers ou non. Mais cela ne veut pas
dire que tout est prêt pour les transformations
désirées, que les cerveaux sont ouverts à la
compréhension de ce qu'ils ont à faire.
C'est parce que très peu de ceux, ouvriers
ou non, qui ont intérêt à changer l'état social
présent, savent quelle marche suivre, se dé-
battant au milieu des théories — et des « ac-
tions » aussi, ne l'oublions pas — les plus
contradictoires, que les partisans les plus sin-
cères de ces théories et de ces actions, luttent,
parfois, autant les uns contre les autres que
contre la société bourgeoise.
L'individu ne s'aifranchira que par lui-
même. C'est un fait, voilà ce que nous savons.
296 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Comment? il n'en sait rien, voilà ce qu'il faut
qu'il apprenne, et voilà ce qu'il faut lui dire,
au lieu do lui dire qu il en sait assez.
Et voilà pourquoi, à l'encontre des syndica-
listes qui pensent avoir trouvé la véritable
formule, il faut dire à l'ouvrier que le syndi-
cat n'est pas le groupement parfait qui lui
permettra de lutter contre l'exploitation, et
lui ouvrira en môme temps les portes de la
société future.
Groupement de circonstances et de milieu,
issu de l'évolution économique, selon l'idée
qui anime ceux qui le composent, il sera une
arme de combat contre le patronat, aussi bien
qu'un groupement d'entente avec le capital ;
aussi bien un instrument d'oppression envers
les travailleurs, (ju'école d'éducation et d'af-
francbissement.
N'y a-t-il pas l'exemple des « Unions » an-
glaises et américaines? l'exemple des corpo-
rations qui, ayarrt commencé par être des
groupements d'aide fraternelle entre com-
pagnons du môme métier, de garantie et de
probité pour le public, finirent par devenir
MENEURS ET IDÉOLOGUES 297
une source de privilèges pour les maîtres, un
obstacle au progrès.
Pour arriver à détruire l'oppression écono-
mique et politique qui nous opprime, il faut
s'élever au-dessus de la question corporative.
Le syndicalisme n'est qu'un des côtés de la
lutte — mettons si on veut le plus important
— mais ne saurait avoir la prétention de ré-
soudre à lui seul la question sociale. 11 lui
faudrait pour cela sortir de ses attributions.
Et même, s'il veut ne pas être une entrave,
se mettre à l'unisson de révolution, il lui fau-
dra rejeter la fameuse formule que d'aucuns,
dans leur enthousiasme, lancèrent à diffé-
rentes reprises, « le syndicalisme se suffit
à lui-môme ».
Il se suffit si peu à lui-même qu'il a fallu
que les notions de ce qu'il est, de ce qu'il doit
être, de ce qu'il doit faire, lui vînt du dehors,
et il faudra qu'il continue à se tenir au courant
de ce qui se passe en dehors de lui, car tout
groupement qui tend à s'isoler, se met en passe
de régresser.
Le cerveau humain a trop de tendances à
être unilatéral. Kt lorsqu'il admet plusieurs
idées à la fois, le plus souvent il les loge cha-
17.
298 RÉFORMES, RÉVOLUTION
cune dans une case à part, sans leur offrir
aucun moyen de communication. Et beaucoup,
lorsqu'ils généralisent, c'est à la façon de cet
Anglais qui, en débarquant à Calais, ayant vu
une femme aux cheveux rouges, écrivit sur
ses tablettes : « En France toutes les femmes
ont les cheveux rouges ».
Il faut apprendre à juger, à comparer ; à
comparer une idée par une autre, un fait par
un autre. Démolir les cloisons étanches qui sont
dans le cerveau de l'individu est une besogne
à faire, tandis que la théorie du syndicalisme
se suffisant à lui-mè;ne, tend à apprendre à
raisonner comme l'Anglais de la légende.
Lorsqu'on a reproché aux anarchistes de ne
savoir que rêver de l'état social de l'an 2000,
on pense les avoir écrasés sous le ridicule. Et
pour beaucoup ça prend.
J'ai crainte, cependant, que ce ne soient pas
toujours les anarchistes qui soient perdus dans
les brumes de la société future, et que nom-
bre de ceux qui leur reprochent leur idéologie
ne se perdent dans une autre idéologie qui, en
leur faisant espérer certaines améliorations
MENEURS ET IDÉOLOGUES 299
de l'ordre actuel, sont encore plus décevantes
que la société de l'an 2000.
Il faut avoir un idéal vers lequel doivent
converger toutes les aspirations, tous les ef-
forts de celui qui lutte. 11 est utile de se
faire une conception de ce but auquel on doit
tendre, ce plan pouvant fournir des indica-
tions pour la lutte menée, mais à condition
de tenir compte des possibilités présentes.
Pour moi, l'idéal pour le militant doit être,
ce qu'est pour une municipalité le plan de la
ville, sur lequel sont notés tous les embellisse-
ments projetés, les voies à percer, les masu-
res à démolir. C'est à la réalisation de ce plan
projeté que sont subordonnés les travaux en-
trepris, au fur et à mesure de leur possibi-
lité.
Il est un autre danger, pour les syndicats,
dont on a parlé : c'cist celui du f.)iicLi(^nnariat
dans leur sein. On a vu, v\i lillet, des (lirigeaiils
de syndicats, des « meneurs », arriver à s'im-
poser si bien à leur gr(jupement, ({ue ccdui-ci
les suivait dans toutes bmrs évolutions, dont
quelques-unc-s n'étaient pas très propres.
300 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Mais je crois que, en ces cas, le mal prove-
nait bien plus du « moutonisme » des syndi-
qués que du roncliuunariat. Que le titulaire
lire avantage de sa fonction pour dominer
ceux qui Ton mis à leur tète, évidemment,
mais il n'y a été porté que parce que certaines
qualités l'avaient déjà fait distinguer, et parce
que ces qualités lui assuraient déjà une cer-
taine autorité sur ses collègues.
Quoiqu'on en ait dit, je ne vois pas — si on
veut qu'elles soient faites avec suite et conti-
nuité — le moyen d'éviter de se remettre sur
certains de telle et telle besogne à accomplir,
à moins d'en revenir aux petits groupements,
où la besogne est réduite, où chacun est au
courant, et peut l'accomplir.
Est-ce possible avec les conditions dans les-
quelles on est appelé à lutter? Voilà ce que je
ne me charge pas de résoudre.
En tous cas, il y a un moyen d'atténuer le
danger. Que les fonctionnaires ne soient pas
inamovibles, que l'on réduise la durée de leurs
fonctions, que chaque participant au groupe-
ment ait davantage d'initiative, s'occupe plus
activement des affaires du groupe. Si on n'ar-
rive pas à empêcher à certains individus de
MENEURS ET IDÉOLOGUES 301
prendre sur les autres l'influence que des
qualités d'activité, de savoir, assureront tou-
jours à ceux qui les possèdent; parfois, môme
de simple bagout et de savoir-faire, cette in-
fluence peut toujours être balancée par les
mêmes qualités développées chez les coopé-
rants, lorsque ceux qui possèdent cette in-
fluence veulent la mettre en œuvre pour leur
profit.
XVIII
SOCIÉTÉ D'AUJOURD'HUI,
SOCIÉTÉ DE DEMAIi\
On ne crée rien de rien. — La société de demain lille d'au-
jourd'hui. — Une machine ne rend que ce à quoi elle
est adaptée. — Adapter n'est pas réformer. —Les in-
dividus ne réalisent que ce dont ils sont convaincus.
— Utilité de l'idéal. — Moyens de lutte, moyens tem-
poraires. — Lons de travail. — Aggravation du sys-
tème capitaliste. — Produire pour agioter. — La ri-
chesse de la production en^'endre la misère du produc-
teur. — Amélioration n'est pas atïranchissement. —
Impossibilité d'une valeur d'échange. — La consom-
mation obligatoire. — Les ricochets de la production
et dt3 la consommation. — Produire pour consommer.
« De la société actuelle on ne passera pas,
d'un bond, à la société future », nous disent
les partisans des réformes. Et la révolution
SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 303
qui doit faire disparaître les derniers vestiges
de l'exploitation et de l'oppression sera im-
puissante, par elle-même, à créer l'ordre de
choses nouveau, auquel elle peut seulement
aplanir la route. On ne refait pas une société
de fond en comble, même par une révolution.
Des hommes qui iraient s'établir dans un
pays vierge de toute trace humaine, où toute
l'organisation sociale serait à reconstituer,
y apporteraient, de par leur éducation, leurs
habitudes, et leurs préjugés, des vestiges de
l'organisation sociale qu'ils auraient quittée ;
à plus forte raison, ces vestiges ne peuvent
disparaître brusquement et totalement dans
un état social qui ne fait qu'en continuer un
autre.
Et ceux qui prétendent réaliser un état so-
cial meilleur en réformant les institutions ac-
tuelles, ont raison de nous dire qu'il faut, dès
à présent, travailler à organiser les groupe-
ments qui doivent constituer la société de l'a-
venir ; car c'est dans l'état social présent que
nous devons essayer de constituer la société
future. Seulement lorsqu'ils ont plus ou moins
bien adapté une machinette quelconque à l'or-
dre de chuses actuel, leur tort est de croire que
304 RÉFORMES, RÉVOLUTION
c'est coite machinette qui va constituer l'ordre
futur, ou bien, de tellement la subordonner à
l'état présent qu'elle ne constitue qu'une en-
trave de plus à la réalisation de l'avenir.
L'ordre social étant mauvais, et vicié dans
son essence, les institutions qui constituent
son organisation étant faites au profit d'une
classe de citoyens au détriment du reste de la
population, c'est une erreur de croire que ces
institutions pourront être meilleures soit en
y mettant, pour les faire fonctionner, des hom-
mes plus intègres, soit en les amendant pour
en changer le fonctionnement.
Quoique les comparaisons ne soient pas tou-
jours des raisons, je comparerai l'Etat et l'or-
dre social économique qu'il protège, à une ma-
chine, — car, ici, il y a mieux qu'une simple
analogie, il y a identité. — A une machine cons-
truite pour faire du tissage, on aura beau y
mettre un conducteur d'imprimerie, on ne lui
fera pas produire de l'impression, mais seule-
ment du tissage si celui que l'on aura mis
pour la conduire arrive à en comprendre le
mécanisme, et ne la détraque pas dans des
essais de lui faire accomplir un travail pour
lequel elle n'est pas adaptée.
SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 305
L'appropriation du sol, de l'outillage, engen-
drant le salariat et l'exploitation, et l'Etat en-
gendrant l'arbitraire, mettez-y les plus huma-
nitaires des réformateurs, les hommes les plus
probes, ils n'empêcheront les mauvais effets de
ces institutions qu'en détruisant l'institution.
Par conséquent, pour être vraiment un pas
vers l'avenir, toute réforme de l'Etat social
actuel, tout groupement qui se constitue doit
être la négation de ce qui existe, et non un
essai d'amélioration.
Ainsi, par exemple, certains syndicalistes
viennent nous dire que les syndicats seront
le noyau des groupes corporatifs de l'organi-
sation sociale future. Les coopératcurs, eux,
proclament que ce sont les coopératives de
production et do consommation qui sont toutes
prêtes à se substituer aux industriels, fabri-
cants et négociants capitalistes ; que c'est de
leur sein que sortira la vie économique de la
société de demain. Que par elles l'ouvrier ac-
querra les connaissances nécessaires à la ges-
tion de toute entreprise, y faisant l'apprentis-
sage de direction, devenant ainsi apte à se
306 RÉFORMES, RÉVOLUTION
passer de ceux qui le domine aujourd'hui par
leur compétence.
Il n'y a pas jusqu'aux mutualistes qui n'aient
la prétention de travailler à la réalisation de
la cité idéale.
Or, les uns et les autres se trompent, en
croyant qu'ils détiennent la solution de la ques-
tion sociale, et que leurs seuls moyens suffi-
ront à cette solution. Tout groupe destiné à
faire concurrence, dans l'état social actuel,
aux groupements capitalistes, ne peut lutter
contre eux qu'avec leurs propres armes, sur
leur propre terrain, contribuant ainsi à per-
pétuer quelques-unes de leurs erreurs, quel-
ques-uns de leurs rouages. Ils peuvent bien
combattre la manière de faire capitaliste, mais
ce n'est qu'en l'imitant. Comment pourraient-
ils former l'organisation sociale future, alors
qu'ils ne peuvent être que la continuation de
celle ci ?
Comme les Hébreux errants dans le désert,
ils peuvent bien, du haut de la montagne,
découvrir la Terre Promise, mais ce ne seront
pas eux qui y pénétreront.
Que les membres qui militent dans ces grou-
pements y acquièrent des qualités qui peuvent
SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 307
leur être utiles dans un autre état social., d'ac-
cord. Que la transformation que ces groupe-
ments font subir au système actuel facilite le
passage à un groupement plus perfectionné,
rien de mieux. Ce n'est que la pratique qui
nous mettra sur la voie d'une forme de grou-
pement appropriée à un nouvel état économi-
que.
Etant donné qu'il nous est impossible de
réaliser immédiatement, et en une seule étape,
n(jtre idéal — pour la bonne raison que ce
sont les conditions dans lesquelles on se débat
qui, seules, peuvent indiquer la solution, —
force nous est bien de nous accommoder, aux
maigres possibilités que nous apporte la lutte
quotidienne, mais à condition que ce soit
comme le gîte que ronprend, la nuit, pendant
un voyage, et qu'on laisse le lendemain pour
continuer sa route, et que ces formes de grou-
pement soient assez élastiques pour s'accom-
moder aux nécessités apportées par les trans-
formations obtenues dans la lutte.
Certes, pour réaliser la réforme la plus inof-
fensive, il faut avoir fui en son efficacité, il
faut être convaincu de son avantage réel sur
le présent, 11 faut que ces réformes aient lieu,
308 RÉFORMES, RÉVOLUTION
et pour qu'elles se réalisent il faut des gens
qui croient en leur efficacité.
Mais ceux qui veulent concilier le passé,
le présent, et le futur n'ont jamais manqué.
Il sont légion. Et. leurs réformes une fois ap-
pliquées, ils deviennent les plus enragés con-
servateurs. Pour que l'on ne s'attarde pas à
ces formes transitoires, pour combattre leur
tendance à devenir définitives, barrant la
route à de nouvelles transitions, il faut qu'il
y ait les .révolutionnaires, ceux qui sont con-
vaincus de l'insuffisance des formes de transi-
tion, les chercheurs d'idéal, qui poussent les
retardataires, et, au besoin, leur passent par-
dessus.
Comme nous l'avons vu au cours de ces pa-
ges, tous les moyens proposés et passés en re-
vue, peuvent bien apporter une amélioration
— anodine et temporaire — à la mauvaise or-
ganisation sociale existante, mais non la
transformer.
Ainsi les syndicats, seul moyen légal de lutte
(jue possèdent les ouvriers contre les exploi-
teurs, peuvent bien leur permettre d'obtenir
SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 309
quelques améliorations dans les conditions de
travail, une meilleure rémunération, mais
ils doivent borner, ou tout au moins subor-
donner leur programme à ces palliatifs pour
arriver à grouper le monde ouvrier qui, dans
son apathie, néglige môme ce moyen de lutte
contre ses exploiteurs.
Aujourd'hui que, pour la plupart, les indi-
vidus sont enfermés pour toute la vie dans la
même branche d'industrie, le groupement
corporatif est un groupement naturel ; mais
dans l'avenir, lorsque l'individu pourra doii-
fter libre cours à ses aptitudes, qu'il ne sera
plus spécialisé, qu'il pourra équilibrer le tra-
vail manuel et intellectuel, et varier ses tra-
vaux de façon à développer harmonieusement
son cerveau et son corps, toute autres seront
les formes de groupement dont il fera partie.
Moyen de lutte nécessité par l'antagonisme
sur lequel est basé l'étal social présent, le
syndicat doit disparaître avec lui.
De même, les groupements de mutualité,
basés sur la forme capitaliste, et d'épargne,
parce que, en Télat j)réseiit. riiidi\i(lu n'est
jamais assuré du leuili'.maiii.
Ainsi que les coopératives cjui, en l'état pré-
310 RÉFORMES, RÉVOLUTION
sent, ne peuvent se soustraire à la fatalité (jui
régit la production économique capitaliste :
produire pour vendre, et non pour consom-
mer.
Admettons l'impossible. Tous les travailleurs
se sont formés en associations 'de production
et de consommation. Ces associations ne se
font pas concurrence entre elles — ce qui sup-
poserait une mentalité communiste que l'on
dénie pouvoir exister — elles se répartissent
le marché. Elles peuvent vendre leurs produits
à meilleur compte, sans diminuer les salaires.
— Les bénéfices réalisés parla suppression des
intermédiaires le permettant. — Cette baisse
de prix des produits, avantage réel pour le
consommateur est, par le fait, une augmenta-
tion de salaire puisque tout consommateur
est doublé d'un producteur. Quel changement
cela aura-t-il apporté aux travailleurs ?
Allons même plus loin, admettons que les
socialistes sont au pouvoir, qu'ils ont aboli la
monnaie, et l'ont remplacée par leurs fameux
bons de travail qui, selon eux, doivent assu-
SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 311
rer à tout travailleur le produit intégral de
sa production.
Il faut savoir se payer de mots pour croire
qu'il aura suffit de chang-er la matière dont
est faite la monnaie, et de la baptiser « bon
de travail » pour s'imaginer qu'on en aura
changé le mécanisme.
Si, on aura apporté un changement, au lieu
de fabriquer indépendamment l'un do l'autre,
la monnaie d'un coté, les objets de consom-
mation de l'autre, on les aura rendus beau-
coup plus dépendants puisque, chaque heure
de travail écoulée, chaque objet produit de-
vra avoir pour eilet de créer automatique-
ment son équivalent en la nouvelle monnaie;
les inconvénients n'en seront pas amoindris,
mais augmentés.
D'abord, il est faux qu'avec les bons de tra-
vail, le producteur obtiendra l'intégralité de
sa production . Avec ce système tous les emplois
inutiles ne seront pas supprimés. Le salaire
du véritable producteur sera grevé de toutes
les heures de travail exigées par la complica-
tion d'un système qui emprunte ses rouages
à la société capitaliste.
De plus, le fait d'attribuer une valeur à un
313 RÉFORMES, RÉVOLUTION
objet de consommation, c'est perturber la pro-
duction, car de ce fait, la production n'est
plus faite en vue de la consommation, mais en
vue de produire des valeurs d'écbange, ce qui
vicie les rapports de producteurs à consomma-
teurs.
Et c'est le vice fondamental de l'organisa-
tion capitaliste où l'on produit, non pour sa-
tisfaire aux besoins de la consommation, mais
pour réaliser des bénéfices.
Si un individu passe son existence k pro-
duire toujours la môme queue de casseroUe à
des millions d'exemplaires, à faire glisser sous
la machine à raboter ou à estamper des mil-
liers et des milliers de pièces du même mo-
dèle, c'est pour que l'opération, à la fin delà
journée, ou de la semaine, lui laisse dans les
mains un certain nombre de pièces d'argent
qui lui permettront d'acheter d'autres objets,
(jue d'autres individus passent leur vie à fabri-
quer, pour avoir, eux aussi, quelques pièces
d'argent, à l'aide desquelles ils se fourniront
d'objets fabriqués par d'autres.
La machine que fabriquent les mécaniciens
SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 313
d'un aUjlier, tant qu'elle n'est pas arrivée aux
mains de ceux qui l'emploieront, n'est pas
un outil, le blé (jue fait pousser le paysan,
le bœul", le mouton qu'engraisse l'éleveur,
tant qu'ils ne sont pas arrivés S(jus la dent do
ceux qui s'en rassasieront, no sont pas des
objets do consommation, — ce sont des va-
leurs d'écbango qui, dans l'état social actuel,
ne peuvent garder « toute leur valeur » que si
leur trop g"rande abondance ne les déprécie
pas trop sur le niarclié dos transactions.
Et c'est pourquoi dans nos sociétés, dites
civilisées, on voit des gens mourir de faim parce
qu'il y a trop de comestibles en magasin, les
paysans regretter une trop bonne récolte parce
qu'ils auront de la peine à s'en débarrasser,
ou à dos conditions désavantageuses ; abon-
dance nuisible aux producteurs, et dont les
consommateurs no bénéficient que pour une
part à peine appréciable, tout le bénéfice res-
tant aux mains des intermédiaires qui, eux,
règlent la vente des produits sur le marclié,
do façon à être les maîtres do la cote.
Et, lorsqu'il s'agit de produits secondaires de
l'alimentation, comme les fruits, par exemple,
le paysan préfère les laisser pourrir sur pied,
18
314 KÉl'ORMliS, RÉVOLUTION
le produit do la veille ne coinponsaut pas les
frais de cueillette, alors que le l'ruit, pour quan-
tité de gens, dans les villes, reste un aliment
de luxe.
Mais lorsque la surproduction sévit sur un
produit dont la culturt) intéresse une partie
notable de la population, celle de la vigne
par exemple, et devient permanente, par suite
de son expansion, cela prend le caractère
d'une calamité, et engendre des soulèvements
de population qui peuvent bien> momentané-
ment, se solutionnera coups de fusil, mais qui,
pour ceux qui veulent réfléchir, font bien cons-
tater la mauvaise organisation économique,
puisque l'abondance d'un produit qui, si la so-
ciété était organisée normalement, devrait faire
la joie de tous, engendre la misère pour ceux
qui le produisent.
Pour les produits de l'industrie si la crise
n'atteint pas des proportions aussi violentes,
car leur production se limite plus facilement,
les mauvais ellets en sont les mômes. Grises,
chômages, lorsque les produits deviennent trop
abondants sur le marché, ou maintien artificiel
des prix au détriment du consommateur par
la restriction dans la production — d'où chù-
SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 315
mages pour le véritable producteur: l'ouvrier.
Ce danger sera rvité lorsque tous les grou-
pes coopérateurs seront reliés ensemble, disent,
les coopérateurs — lorsque la production sera
réglée par des commissions de statistique, se-
lon les socialistes à « bon de travail »»
Evidemment, il est possible d'arriver à équi-
librer plus normalement la production des pro-
duits de premitire nécessité. Notre état social
présentest assez incobérent pour que l'on puisse
trouver mieux sans grand ell'ort. Mais une
légère amélioration du sort matériel n'est pas
l'aliranchissemcnt intégral. Ou, si l'on veut,
la médiocrité pour tous n'est pas le but de
l'humanité.
En maintenant une valeur d'échange, on
maintient le salariat, on met des bornes à
l'activité humaine, on pose des limites à l'af-
franchissement de l'individu.
Je ne parlerai que pour mémoire; — car,
si le mal est appréciable, il n'est pas le pire —
de tout le fonctionnariat de contrôle et de com-
ptabilité qu'entraînerait, cette organisation.
Le pis c'est que. en établissant une valeur
316 RÉFORMES, RÉVOLUTION
d'échange, on enlève du coup à Tindividu la
possibilité d'évoluer et de déployer ses aptitu-
des où bon lui semble. Cela suppose la main-
mise'par les corporations, ou l'Etat, sur le sol,
l'outillage. Et alors, en eliet, chaque objet pro-
duit s'incorpore d'une valeur représentée par
un bon d'échange.
On aura pris une mesure, égale pour tous,
pour établir la valeur des objets. Mais la fa-
culté productrice des individus est variable.
Une paire de chaussures pourra bien représen-
ter cinq heures de travail pour l'un, mais pour
tel autre n'en vaudra que trois. Différence inap-
préciable, peut-être, sur des petites quantités,
mais qui devient formidable lorsqu'il s'agit du
travail de dizaines de milliers d'individus, et
s'accumule avec les années.
On prendra une moyenne ? Voilà une compta-
bilité déjà pas très commode.
Mais cette dill'érence dans la production se
retrouve dans la consommation. Il se })roduira
ceci, c'est que des gens doués '^de beaucoup
d'activité auront peu de besoins. Ils contri-
bueront à remplir les magasins, mais non à
les vider. Or, comme chacjue produit emmaga-
siné ne peut en sortir que sur la })résenta.tion
SOCIÉTÉ d'aujourd'hui, SOCIÉTÉ DE DEMAIN 817
de la valeur d'échange remise à celui qui l'a
fabriqué, voilà bien des causes de perturbation
dans le service des échanges. Restreindra-t-on
la production lorsque les magasins s'encom-
breront, ou la valeur d'échange subira-t-elle
des hausses et des baisses, selon l'état des mar-
chés ? Ou bien établira-t-on la consommation
« gratuite et obligatoire ? » Voilà bien de la
besogne embrouillée pour les commissions de
statistique.
D'autre part, le fait d'établir un salaire pour
ceux qui produisent, c'est mettre une borne
à la consommation de celui qui le reçoit. Il ne
peut plus sortir de la limite que ce salaire lui
impose. S'il fait augmenter ce salaire, les ob-
jets qu'il produit augmenteront d'autant, c'est
une perte pour chaque consommateur, à moins
qu'eux aussi, fassent augmenter leurs salai-
res. Il faudrait alors que ces diverses augmen-
tations s'équilibrent bien, pour qu'il n'y eût
personne d'avantagé au détriment des au-
tres !
Pour qu'il y eût amélioration pour tout le
monde il faudrait que le bénéfice fût dans une
18.
318 RÉFORMES, RÉVOLUTION
amélioration des moyens de production ; mais
alors la marge est bien étroite, et les amélio-
rations ne sont pas continuelles ni indéfinies.
Bien entendu, notre régime politique qui,
aux domestiques personnels, à toute l'armée
d'intermédiaires, de financiers, de bureau-
crates, d'agioteurs qu'exige le système écono-
mique, vient ajouter son cortège de larbins
sociaux : juges, policiers, députés, soldats
— et le prêtre, il n'y a pas si longtemps — est
bien fait pour empirer la situation.
Cliacun de ces parasites prélève sa part sur
la paire do souliers que fabrique le cordonnier,
sur le bulfet que fabrique l'ébéniste, sur le blé
que fait pousser le paysan. Les frais d'u-
sure de l'outillage — qui est un capital — l'a-
mortissement du capital, le loyer des locaux
où s'abritent l'industrie, les magasins où s'em-
pilent les produits, et on peut en conclure que,
à la fin do la journée, ce n'est pas la valeur
d'une journée de travail qu'empoche l'ouvrier,
mais un cinquième ou un sixième de journée.
Mais ce n'est pas tout. Si tout l'argent qui
a été donné pour fabriquer les produits reve-
nait les acheter, le producteur n'en serait
pas moins volé sur son travail, mais peut-
SOCIÉTÉ D'aujourd'hui, société de demain 319
être arriverait-il à vivre passablement. Mais
cela n'est pas. Une partie est absorbée pur
l'agiotag-e, une autre partie s'accumule en bé-
néfices qui, placés en actions prélèveront une
part nouvelle sur le produit du travail, une
autre sert à couvrir la plus-value que pren-
nent certains produits, une partie du sol, de
sorte que les souliers fabriqués par le cordon-
nier, les meubles par l'ébéniste restent en
magasin, et voilà 'un arrêt qui se répercute
sur les tanneurs, les éleveurs, les bûcherons,
etc., etc., venant restreindre la production et,
par ricochet, la consommation encore.
Tout cela, parce que l'on nous a dotés d'une
valeur d'échange.
Tandis que tout change dans une société
où l'effort de l'homme ne se mesure pas, où
son activité n'a d'autres limites que le jeu
régulier et bien équilibré de ses forces et fa-
cultés.
La terre et l'outillage à la libre disposition
de chacun, pas de redevances à payer. Con-
tinuellement en relations les uns avec les
autres, les groupes sont tenus au courant des
besoins de la consommation sans comptabilité
compliquée, sans avoir besoin de toute une ar-
320 liÉFORMES, RÉVOLUTION
méed'écrivassiers qui peinent inutilemonl sur
des colonnes de chillres, s'abctissant à la re-
cherche de centimes oubliés dans une addition.
L'objet n'a d'autre valeur que celle qu'y
attache celui qui le désire et alors la peine ne
compte pas.
S'il y a abondance des produits naturels tout
le monde en profite sans perturbation dans la
comptabilité. Dans la production industrielle,
quelque soit le ou les modes de groupement
adoptés par les artisans de la société future,
l'encombrement ne pourra avoir lieu car les
individus ne fabriqueront plus pour « échan-
ger » mais pour « consommer ».
XIX
DE LA SOCIÉTÉ PRÉSENTE
A LA SOCIÉTÉ DE DEMAL\
Disparition du régime capitalistR et de ses institutions.
— Individualisation du travail. — Ni spécialisation
ni universalisation, é<îuilibre. — Variété des formes
d'activité de chaque individu. — Ebauche de la société
future dans les groupements actuels. — Les réserves.
— Causes de luttes, causes d'entente. — Ce que l'on nie
pour la société future existe dans les relations sociales
d'aujourd'hui. — Le besoin créera le groupement. —
Noml)reuses sont les formes d'action qui sollicitent
l'initiative des individus. — Si les anarchistes ne sont
pas nomlircux, les idées anarchistes sourdentde toutes
parts. —Les groupements poui' l'action,
Donc, pour quo l'individu acquière réellc-
ni<Mil la possibilité de salisl'aire complètement
tous sus besoins, de se développer intégrale-
322 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ment, intellectuellement et physiquement, il
faut, non seulement détruire le régime de
bascule capitaliste, mais que le nouvel ordre
social soit débarrassé de tous les mécanismes
à l'aide desquels il se régit.
Plus de salaire, plus de valeur d'échang-e,
mais une production et une consommation li-
bres, limitées par les seuls besoins, et les im-
possibilités matérielles.
Ici, je vois se dresser l'objection des écono-
mistes, et des socialistes à « bons de travail »,
leurs continuateurs. Cela ne serait possible
que si chaque individu était capable do tra-
vailler à la production de « tout » ce dont il
a besoin, toute sa vie, mais alors, tout son
temps se passerait à peiner, sans jamais trou-
ver une heure de loisir. Vous voulez revenir
aux temps primitifs où chacun était son pro-
pre chasseur, son propre armurier, cordon-
nier, tailleur, etc. Les besoins, à cette époque,
étant des plus réduits permettaient cet indi-
vidualisme outré, et cependant, l'individu de-
vait avoir bien peu de loisirs, et son sort n'a
rien de si enviable que nous voulions y re-
tourner.
Il devait, cependant avoir quelques loisirs
DE LA SOCIÉTÉ IMUiSEiNTE 33o
tout de même. puis(|iril trouva le moyen de
eonsacrer une partie de SiHi temps à cultiver
les beaux-arts, en ornant de sculptures les
manches de ses armes et outils, d'orner de gra-
vures les parois de rochers qu'il rencontrait,
des cavernes qu'il habitait, d'enjoliver d'orne-
ments les poleries qu'il fabriquait.
Et ce qu'il n'avait pas, nous avons, nous, à
notre disposition, un outillage mécanique que
les facultés imaginatives des inventeurs dé-
veloppent tous les jours, des forces motrices
que nous dirigeons à volonté, augmentant à
l'infini notre capacité de production.
D'autre part, il ne s'agit pas que chaque
individu fabrique absolument chaque objet
dont il aura besoin.
Il serait absurde de prétendre qu'il faut que
l'individu apprenne les mille et une industries
en les(iuelles s'est fractionnée l'activité hu-
maine ; mais il est tout aussi absurde de vou-
loir le spécialiser dans une seule. Il n'acquiert
en céléi'ité que ce qu'il perd en développemen t
intégral.
Un indixidu ne peut pas faire; tous les mé-
334 RÉFORMES, RÉVOLUTION
tiers, mais son activité peut, et doit, se don-
ner libre cours en les sens les plus variés s'il
veut être bien équilibré :
Il peut, simultanément, faire partie d'un
groupe où l'on s'occupe de la fabrication de
meubles, d'un autre où l'on fabrique des ou-
tils, d'un troisième d'agriculture, sans comp-
ter les groupes de travail intellectuel, sans
autre limite que ses goûts, ses tendances, et
la somme de forces qu'il a à dépenser.
Il peut également varier de goûts et d'oc-
cupalions au cours de son existence. Les ap-
titudes tout en restant les mômes peuvent va-
rier d'application.
C'est cette variété d'aptitudes, cette diver-
sité de groupements dont l'individu pourra
faire partie qui lui donneront la facilité de se
procurer ce qu'il ne pourra produire lui-
même
Comment s'opéreront ces échanges, com-
ment fonctionneront ces groupements, les pré-
visions que l'on peut faire là-dessus ne pour-
raient avoir qu'une valeur d'indication. Cha-
cun peut s'en faire une conception particu-
lière, et, fort probablement, c'est ce qui se
produira; pour les débuts tout au moins, il se
DE LA SOCIÉTÉ PRÉSENTE 325
créera, uuLaiil de furiries de relations qu'il
y aura de façon de les envisager.
Laissons aux liabiLanls de la cilé future un
peu de besogne à faire. lin présence des diffi-
cultés et des ressources, ils sauront mieux
que nous ce qu'ils auront à faire. Ce que l'on
peut dire, c'est (|ue ces groupements doivent
être assez élastiques pour cliangei- de façon
il'opérer selon les circonstances, et que, s'ils
ne veulent pas retrouver les inconvénients du
système actuel, toute valeur d'échange doit
disparaître dans leurs rapports.
Et ces grou])enients peuvent, dès aujour-
d'hui, nous donner une ébauche-de ce qu'ils
pourraient être lorsque la société sera dé-
barrassée des entraves économiques et p:)li ti-
ques.
Aujourd'hui, à part celui qui est assez riche
p;)ur se payer la satisfaction di; faire fabri-
(jucr d'après ses^modèles, nous sommes forcés
de subir le mauvais goût du capitaliste, de
nous contenter des modèles qui se prêtent le
mieux à la fabrication à la grosse, et de subir
la camelolte dont il inonde le marché.
VJ
3s26 RÉFORMES, R'EVOLUllON
Dès à présent, pour les meubles qui., garnis-
sant votre intérieur, vous font une ambiance
de beauté ou de laideur, selon ce qu'ils sont fa-
çonnés, pour une foule d'objets usuels qui font
partie de la vie intime, il pourrait se former
des groupes d'individus, de professions dif-
férentes, comme dessinateurs, serruriers, me-
nuisiers, ébénistes, tapissiers qui s'enten-
draient pour travailler en commun — en
debors des heures de travail nécessaires
pour gagner la vie — pour fabriquer des meu-
bles pour chacun des associés, et à peu de
frais. Un atelier collectif — pour le travail
du bois, il existe des scieries qui exécutent à
peu de frais d'après vos modèles — où l'on
s'essaierait an travail en commun, par affini-
tés, à la diversité du travail. Et on pourrait
faire des choses artistiques, avec de la ma-
tière à bon marché.
Ce qui peut se faire pour des meubles peut
se faire pour toutes sortes de choses. Ces grou-
pes, lorsqu'ils ont satisfait aux besoins de
leurs co-participants, peuvent entrer en rela-
tion avec des groupes ayant des activités dif-^
férentes, ou mêler leurs activités pour se four-
nir ou échanger les produits de leur activité, et
A L\ SOCIÉTÉ DE DEMAIH 337
voilà, pour moi, des bases posées pour les i^^rou-
pemenls de la société future.
Car, ici, les individus ne produisent j)lus
pour commercer, directement ou indirecte-
ment; c'est pour consommer qu'ils produisent.
Il ne leur reste qu'à détruire l'entrave du sa-
lariat — chose faite dans leurs nouveaux
rapports — qui pose des limites à la satisfac-
tion de leurs besoins, et arrête leur dévelop-
pement.
Avec l'outillage mécanique qui existe, avec
les forces motrices dont dispose l'homme, on
peut, dès à présent, — il n'y a g-ucre que quel-
ques économistes attardés pour soutenir le
contraire — produire, dans Tinduslrie, assez
pour que tous aient en abondance ce qui est
nécessaire aux besoins de la vie.
Cela est d'autant plus indéniable que ce qui
fait la misère dans notre état social actuel
c'est, nous l'avons vu, Tencombrcment des
produits — certes, ce qui est en magasin se-
rait vite absorbé si chacun avait son néces-
saire! Mais il ne faut pas oublier que, dans
chaque corp(ji'ati(tii, les chômages sont ])ério-
328 RÉFORMES, RÉVOLUTION
diques, qu'il y a continuellement un nombre
respectable d'ouvriers à la recherche de tra-
vail, et, malgré cela, les capitalistes sont tel-
lement encombrés de leurs produits, que c'est
à coups de canon qu'ils vont les imposer aux
Malgaches et aux Marocains; forcer les ne-,
grès d'Afrique à accepter des culottes et des
souliers dont ils n'ont que faire, de l'eau-de-
vie qui les empoisonnera, en paiement du tra-
vail qu'on leur impose, des richesses (ju'on
leur extorque.
D'autre part l'organisation capitaliste est
telle que, pour un individu qui fait un travail
productif, il y en a bien cinq qui s'emploient à
faire perdre le temps de celui qui travaille.
Quant à la production qui semble devoir
se prêter moins facilement à une extension
continue, l'agriculture, là encore on peut citer
les terres (jui ne sont pas mises en cultures
parce que leur rendement immédiat ne « paie-
rait » pas assez vite « l'argent » que coûterait
leur mise en valeur.
Là, pis que dans l'industrie, les procédés
de production sont retardataires, ne deman-
dant qu'à être perfectionnés pour décupler
la production. Et,. malgré ces imperfections,
DE LA SOCIÉTÉ PRÉSENTE 839
malgré le système capitaliste qui, par tous les
moyens, pour vendre cher, cherche à limiter
la production, il se produit des années excep-
tionnelles oij l'ahondance est une ruine pour
le producteur.
La révolte du Midi no pouvant vendre son
vin parce que la production dépasse la con-
sommation en est un exemple.
Et, par lî, tombe Tobjection de ceux qui
veulent que le système communiste soit im-
possible par ce qu'il n'y a pas assez de pro-
duits pour tout le monde.
Mais sans valeur d'échang-e, nous dit-on,
il y aura chicane entre les g^roupcs et les in-
dividus, les uns voudront prendre beaucoup
et donner peu ; on voudra consommer sans
s'occuper de produire. Votre société marchera
droit au gâchis, aux discussions, aux conflits.
On pourrait noter que l'établissement d'une
valeur d'échange ne supprime pas ces conflits,
mais, au contraire, entretient l'esprit qui les
suscite.
D'autre pai't, on oublie que les nouveaux
groupements doivent contribuer à changer
330 RÉFORMES, RÉVOLUTION
la mentalité de leurs participants, et, par
l'exemple, de ceux qui les voient à l'œuvre.
La société de demain ne s'établira pas ins-
tantanément, comme par enchantement. En-
tre aujourd'hui et demain, il y aura bien des
essais, bien des tâtonnements. Et combien de
faillites pour un succès! Dans l'enchaînement
des êtres, combien de formes disparues pour
ne laisser place qu'au formes qui ont pu s'a-
dapter.
Aujourd'hui, au milieu du désordre capitu-
listo; malgré l'organisation antagonique de
la société; malgré toutes les incitations à la
fraude, malgré toutes les fraudes qui se pro-
duisent, — qui ne peuvent se produire sans
responsabilités pour les fraudeurs que grâce à
la multiplicité des intermédiaires, — le com-
merce et les échanges ne peuvent subsister
que par la confiance que les capitalistes sont
obligés d'établir en leurs relations.
Est-il absurde de prétendre que les individus
puissent atteindre un développement plus par-
fait, une initiative plus développée, une plus
grande conscience de leur dignité; facilitant
par leur développement mutuel l'harmonie
des relations sociales ! surtout lorsque, dans
A LA SOCIÉTÉ DE DEMAIN 331
ces relations, on a éliminé les causes de lutte,
de tromperie et de spoliation.
Si, par impossible, il se trouvait des indivi-
dus et groupes ayant conservé, d'un autre
monde, des habitudes de tromperie dans leurs
relations avec les autres groupes ou individus,
je crois que ce serait surtout tant pis pour eux ;
car ils se rendraient ainsi la vie très difficile ;
ceux qu'ils auraient trompés n'étant pas em-
barrassés pour se créer des relations plus
loyales, et isoler ceux qui useraient de la
tromperie.
Si les individus pensaient tous de même, ils
ne formeraient qu'un groupe, ou une même
forme de groupement. Mais les façons de pen-
ser sont infinies, innombrables seront les grou-
pements ayant chacun leur façon d'opérer.
Ce sera le besoin qui unira d'abord les in-
dividus, et la divergence d'idées qui les mor-
cellera, mais les besoins les regrouperont à
nouveau en des modes variés.
Dans l'œuvre de transformation sociale qui
s'accomplit le tempérament des uns les en-
traîne vers la lutte, à la destruction des for-
332 RÉFORMES, RÉVOLUTION
mes sociales qui entravent le développement
humain, d'autres sont attirés vers la réalisa-
tion d'un devenir meilleur — autre moyen de
lutte. — Il y J^i place pour tous les eli'orls (lui
peuvent, parfois, s'aider l'un l'autre.
Tel voudrait voir résister davantage aux
agissements policiers, mettre une digue aux
envahissements de cette purulence qui me-
nace de gagner Tétat social.
Tel autre soutire ou a soulier t davantage do
l'action déprimante de l'enseignement distri-
bué par l'Etat qui ne fait que des fonctionnai-
res, des valets, des êtres sans ressort, sans éner-
gie, sans initiative 1 Que ceux qui sont d'ac-
cord qu'il faut instituer un enseignement plus
rationnel se rassemblent et opposent le leur à
celui de l'Etat.
On crie contre la guerre, on la trouve ab-
surde, mauvaise, criminelle, que l'on se con-
vainque bien que les récriminations qui ne
se traduisent que par dos phrases n'ont jamais
rien empêché. Que l'on se groupe pour trou-
ver la force nécessaire à contre-balancer celle
de ses maîtres, et on pourra leur résister.
Tout ce qui tends à briser les entraves dont
nous charge l'état social actuel, tout ce qui
DE LA SOCIÉTÉ PRÉSENTE 333
doit enseig-ner Pentente et la solidarité aux
individus, a sa place toute marquée dans
la lutte qui se mène contre le capitalisme.
Je pourrais passer en revue chacune des
réclamations qui se font jour dans l'état so-
cial. Peu, pour ne pas dire aucune, sont sus-
ceptibles de g-rouper la majorité des individus,
mais chacune intéresse un nombre important
d'êtres humains qui, par leur entente, leur
action, peuvent modifier l'organisation sociale
en ce qui les concerne. Que l'on abandonne
donc le rêve de grouper une force unique, assez
puissante pour modifier d'un seul coup, l'état
social en son entier, mais que chacun s'or-
ganise pour porter la lutte sur des points dé-
finis, etj'on obtiendra le résultat désiré beau-
coup plus rapidement.
Mais comment amener les individus à une
cohésion si parfaite, alors que notre organisa-
tion sociale tend, au contraire, à les diviser,
à émietter leurs efforts ?
En changeant leur mentalité.
C'est difficile, je l'avoue, mais ce n'est que
comme cela que se sont opérés les change-
19.
334 RÉFORMES, RÉVOLUTION
ments sociaux par lesquels a passé l'humanité.
Il faut que les individus ne croient plus aux
promesses des assoiffés de pouvoir, qu'ils ap-
prennent que les coups de force, bons, à cer-
tains moments, pour briser les résistances,
n'ont aucune valeur pour édifier.
De même qu'ils ont appris que la « Provi-
dence » n'était qu'une conception de leur cer-
veau, il faut qu'ils apprennent que « Républi-
que », « Collectivisme », « Communisme »,
« Révolution », « Anarchie » ne sont que des
mots pour désigner certaines conceptions de
leur imagination, certains actes de leur acti-
vité, mais n'ayant aucune activité propre, au-
cune influence sur la forme de groupement
ou d'action qu'ils désignent. Que ces organisa-
tions, ces actes ne seront que ce que les fera l'é-
volution de ceux qui chercheront à les réaliser.
Qu'importe où s'attaque l'individu, pourvu
que ce soit à une des institutions qui nous op-
prime, pourvu que ce soit pour apprendre à
se passer d'elles.
Plus les individus développeront leur ini-
tiative, plus vite ils aideront à la transforma-
tion sociale. L'important est qu'ils compren-
nent une fois pour toutes que ce n'est pas en
A LA SOCIÉTÉ DE DEMAIN 335
restant chacun chez soi. même avec les idées
les plus subversives, que l'on arrivera à ren-
verser l'ordre social qui nous écrase, mais en
le combattant toujours et sans cesse. L'indi-
vidu isolé est écrasé par la puissance formida-
ble du monstre. Mais lorsque tfous ceux qufi veu-
lent sa disparition se senliroint les coudes, leur
puissance sera irrésistible.
Cette façon d'opérer aurait un autre avan-
tage, ce serait de créer cette unité d'action,
cette coordination d'efforts que demandent ceux
qui se lamentent sur la division qui existe
parmi ceux qui veulent la disparition de l'état
social actuel. Coordination que l'on croyait
pouvoir atteindre en imposant un cfeclo à ceux
que l'on embrigadait — façon de procéder qui
n'a jamais abouti qu'à des divisions et à une
dispersion plus grande, poussée jusqu'à la ri-
valité et à l'antagonisme.
A l'heure actuelle, le nombre de ceux (ju
acceptent l'idée anarchiste dans toute son in-
tégralité est, il ne faut pas se dissimuler, bien
minime, si on le compare à la grande masse
ignorante. Mais, d'autre part, si nous prenons
33G RÉFORMES. RÉVOLUTION
séparément chacune de nos conceptions, soit
sur la société actuelle, soit sur celle que nous
voulons réaliser, il n'en est pas une seule qui
ne soit plus ou moins acceptée par nombre
d'individus qui se défendent d'ailleurs d'anar-
chisme.
Quelle force puissante formeraient ceux qui
ont compris toute l'horreur de la guerre, s'ils
se groupaient et travaillaient à la disparition
de ces deux fléaux : la Guerre, le Militaî'isme.
Et ici, je ne veux pas parler des bourgeois
pacifistes qui veulent, ou plutôt qui « désirent »
la disparition de la guerre, mais ont bien
garde de ne rien toucher aux causes qui Ten-
gendrent; mais de tous ceux qui, théorique-
ment, acceptent les véritables moyens de la
faire disparaître, mais restent inertes.
Il n'y a pas que les anarchistes qui trouvent
que l'instruction et l'éducation, telles qu'elles
se donnent actuellement, sont fausses, anti-
naturelles, déprimant le cerveau, amoindris-
sant l'individualité. Qu'importe ce que peu-
vent penser sur d'autres points les individus
qui s'associeraient pour organiser une éduca-
tion rationnelle, pourvu qu'ils fussent d'accord
pour en éliminer tout dogme, toute idée pré-
DE LA SOCIÉTÉ PRÉSENTE 337
conguo pour ne faire appel qu'à l'intelligence
et à Tesprit critique de l'élève.
Je n'ai pas besoin de répéter ma liste, mais
on voit ce qui pourrait se faire, si au lieu de
vouloir grouper — ce qui est impossible — des
gens pour qu'ils pensent absolument de môme
sur tout, ils se groupaient eux-mêmes sur des
points particuliers, nettement définis.
Evidemment, en certains cas. même lors-
que les individus se seront entendus sur un
but commun, il pourra s'établir des divergen-
ces dans les moyens de le réaliser. Mais la seule
divergence qui puisse empêclier de former
bloc, ça sera de savoir si l'action du groupe-
ment s'exercera par la voie parlementaire,
ou par « l'action directe ».
C'est là la divergence capitale qui, partout,
donnera lieu à deux courants différents dans
lesquels se fondront les autres divergences de
détail.
Unir toutes les forces en un seul faisceau
est une utopie que la vie ne tarde pas à démon-
trer irréalisable. Du reste il n'y a de force
qu'en l'unité d'action. Tout ce que l'on peut de-
mander aux individus, c'est de ne pas être
sectaires, de ne pas s'imaginer qu eux seuls
538 REFORMES, RÉVOLUTION
détiennent la vérité, et lorsque les divergences
ne sont pas fondamentales, ne s'excluant pas
l'une l'autre, de se prêter un mutuel appui,
tout en travaillant dans la direction et sous la
forme qui leur sont propres.
C'est ainsi que les individus apprendront à
développer leur initiative et qu'il ne dépend
que d'eux, que d'eux seuls, à réaliser ce qu'ils
veulent, et que c'est le groupement — le grou-
pement pour Faction — qui leur donnera la
force qu'ils cherchent.
Une fois qu'ils auront appris la force du
groupement et de la volonté, l'expérience
leur enseignera les formes les plus propices.
Et les individus ayant appris, par la lutte,
à se grouper selon leurs besoins, selon leurs
aspirations; leurs groupes ayant appris à se
mettre en relation pour se faciliter mutuelle-
ment la besogne, c'est de là que sortira la so-
ciété future harmonique qui n'aura plus qu'à
laisser se dissoudre les groupements de lutte
une fois leur tâche accomplie, à fortifier et à
développer ceux qui auront pour tâche de fa-
ciliter les rapports pour la productàon et la
consommation.
XX
LA RÉVOLUTIOA
La révolution est inévitable. — C'est en l'ésistant à leurs
maîtres que les exploités prennent conscience de leurs
droits. — C'est aussi en luttant que l'être d'aujour-
d'h4ii peut trouver les formes de groupement de de-
main. — Ce qui doit marquer la déchéance capitaliste.
— Les privilégiés ne renoncent pas de bon gré à leurs
privilèges. — Les réformes à l'état social présent ne
font que le consolider, — Sera-ce la dernière révolu-
tion i — Abolition de. la propriété, et de la monnaie.
— Les gouvernements n'ont d'autorité que ce qu'on
leur en reconnaît. — La prise de possession. — L'exem-
ple. — La révolution doit être internationale. — Place
à l'initiative. — Le désordre est préférable à l'ordre
imposé.
Pour être complet, ce volume devrait se ter-
miner par un exposé de ce que devra être l'ac-
340 RÉFORMES, RÉVOLUTION
lion anarchiste en période révolutionnaire ;
car, de la lecture des deux derniers chapitres,
il ne faudrait pas déduire que je crois à la
possibilité du passage, sans à-coups, de la
société d'aujourd'hui à la société de demain.
Ce que nous venons d'examiner, c'est la
lutte que, des à présent, doivent mener ceux
qui veulent s'aiïranchir de la tyrannie d'une
classe.
Mais cette lutte no peut donner à ceux qui
la mènent que des avantages restreints, en
leur permettant — au milieu de l'organisa-
tion capitaliste — de résister aux exigences
croissantes de leurs maîtres, elle ne peut les
mener à l'affranchissement total, car elle ne
touche pas aux bases mêmes de l'ordre capi-
taliste.
Elle peut, au surplus, donner aux individus
conscience de leur force, conscience de leurs
droits, en les exerçant à réclamer toujours
mieux ; elle peut accumuler, dans l'état social
présent, les causes do désorganisation qui
doivent amener la débâcle finale.
Bien mieux, je crois que, dès à présent, les
individus peuvent trouver les modes de grou-
pement et en former des embryons qui n'au-
LA RÉVOLUTION 34 1
ri)nt. plus tard, qu'à so développer et à évo-
luer, que ces formes peuvent, quelque temps,
subsister à côté des institutions capitalis-
tes, mais non pouvoir s'y substituer insen-
siblement.
Le dernier eifort. la révolte suprême, qui
doit balayer les obstacles à la libre évolution,
rien — que le renoncement des exploiteurs —
no peut l'épargner. Au contraire, le développe-
ment, dans l'état présent, do groupements au-
tonomes, no fera que préciser l'état de luLLe.
et rendre le déchirement inévitable.
Ce qui doit marquer la fin du régime capi-
taliste, c'est la mise à la libre disposition de
tous, de la terre, de l'habitation, selon les be-
soins de chacun, de la part d'outillage que cha-
cun peut mettre on œuvre par lui-mcmo, soit
isolément, soit en groupe, sans que cela donne
lieu à aucune indemnité envers les dépossé-
dés.
La disparition des rentes, loyers, pensions,
la suppression totale, absolue de la monnaie
et de ttiutc valeur d'échange, quelles que soient
342 RÉFORMES, RÉVOLUTION
les formes nouvelles sous lesquelles on voudrait,
les ressusciter.
L'atlrarichissement complet de l'individu
ne s'obtiendra que cette besogne faite, et elle
ne peut s'accomplir qu'en « forçant » la bour-
geoisie à renoncer à ce qui assure son luxe et
son oisiveté. Or, rien de tout ce que nous avons
passé en revue, jusqu'ici, ne met en péril au-
cun des privilèges capitalistes. Cela restreint,
sans doute un peu l'autorité morale que les
patrons se sont plus à exercer jusqu'à pré-
sent, et que le sentiment d'être les maîtres,
leur rend si chère, et si dur à renoncer, mais
si on réussit à maintenir leur exploitation dans
certaines limites, elle n'en reste pas moins tout
aussi active, et assez forte, pour empêcher la
réalisation du but poursuivi par chaque être :
son émancipation complète.
Comme il est plus facile de fournir des mots
que des arguments, les réformistes ont in-
venté, pour stigmatiser et ridiculiser les révo-
lutionnaires, le vocable de « partisans de la
méthode catastrophique » et, pour ceux qui
Vont jamais réfléchi par eux-mêmes — et ils
LA RÉVOLUTION 343
sont nombreux — cela semble un argument
décisif: « il faut, en elfet, être absolument to-
qué pour espérer améliorer l'état social par
une série de cataclysmes ».
Seulement, comme nous ne sommes ni les
premiers, ni les seuls à le constater, pour" tous
ceux qui ne se paient pas de mots, il reste
avéré que, jamais on n'a vu les minorités pri-
vilégiées, vivant de l'oppression et de l'exploi-
tation des masses, renoncer volontairement à
ce qui assurait leur luxe et leur oisiveté.
Même la fameuse nuit du 4 août, loin d'en
être un exemple, est bien la meilleure preuve
de ce que j'avance, puisque, malgré cette co-
médie de renoncement, il n'en fallut pas moins
user de la violence et de l'insurrection pour
détruire les privilèges féodaux.
Ce n'est qu'au prix de longues et sanglantes
luttes que les repus ont, jusqu'ici, cédé la place.
Et la crapulerie de la bourgeoisie actuelle est
une preuve qu'elle ne sera pas plus généreuse
que ses devanciers.
Et si jusqu'ici une exploitation n'a cédé la
344 RÉFORMES, RÉVOLUTION
place qu'à une exploitation nouvelle qui. pour
déposséder celle au pouvoir, se réclamait frau-
duleusement de rallVanchissement général, il
appartient aux exploités d'aujourd'hui, plus
avisés, de savoir se garer des « alFranchis-
seurs ».
Toutes les concessions que pourront arracher
les travailleurs, toutes les modifications au
régime que consentiront les privilégiés ne se-
ront consenties, que tant qu'elles n'entameront
pas le régime. En lâchant un peu de la chaîne,
les maîtres aident à perpétuer le système.
Toutes les améliorations que les travailleurs
pourront, en cours de route, arracher à leurs
exploiteurs, ne sont que des améliorations de
détail qui, en réalité, ne les auront pas avancés
d'un pas vers l'affranchissement intégral, mo-
difié en rien le système qui les écrase.
Si donc, nous concluons à la force pour l'af-
franchlsscment définitif, ce n'est pas, « parce
que partisans de la méthode catastrophique »,
mais parce que l'étude de l'évolution dans les
sociétés, comme dans la nature, nous démontre
LA KEVûLUTION 34:5
que, lorsque l'équilibre est rompu, cela entraîne
des buuleversemcnls inévitables pour que l'é-
volution puisse reprendre son cours normal.
Que les capitalistes acceptent la conséquence
de l'évolution, les catastrophes leur seront
épargnées. Cr(jit-on que ceux qui cherchent
leur émancipation se refuseraient de s'éviter
les risques d'une lutte? Croit-on que ce soit par
pur ainjur des coups de fusil qu'ils se déci-
deront à le prendre, l'occasion venue?
Mais, puisque à leurs réclamations on op-
pose toujours une fin de non recevoir, puisque
pour n'obtenir que des améliorations de détail,
il leur faut toujours renoncer aux réclamations
de fond qu'ils ont à formuler, puisque la con-
ciliation n'est qu'une comédie pour ajourner
indéfiniment bi réalisation de leurs espoirs il
faut bien que la force en décide.
Maintenant, une seule révolution suffii-a-t-
clle pour assurer la libre marcluulc l'évolution
humaine ? car, ce que veulent les anarchistes,
ce n'est pas imposer un système de préférence
à un autre, mais le droit, j)Our tous les êtres
humains, d'évoluer selon leurs aspirations.
346 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Faudra-t-il que, pour passer d'une étape à
l'autre, les liutnains aient encore plus d'une
fois recours à la violence pour pouvoir progres-
ser ?
Qui pourrait le savoir ?
Si l'évolution préparatoire a pu se faire en-
tièrement, si la révolution n'a pas été préma-
turée, si les individus qui l'accompliront sont
bien convaincus que cette lii)erté. pour laquelle
ils combattent, doit être égale pour tous, pour
toutes les conceptions, sauf pour celles d'auto-
rité, dont toutes les formes d'oppression de-
vront être abolies, on aura enlevé tout inolif
de révolution.
Elle devra être renouvelée, tant que des
groupes ou classes [d'individus seront assez
forts pour opposer des entraves à la libre évo-
lution d'autres groupes.
Mais là n'est pas la question.
L'œuvre de chaque génération est de réali-
ser tout ce qu'elle est capable de concevoir.
Plus elle accomplira elle-même, plus elle faci-
litera la besogne à la génération suivante.
Nous n'avons rien à espérer d'une vie supra-
terrestre; notre affrancliissoment ne peut ve-
nir ni de personne, ni du dehors, il ne sera
LA RÉVOLUTION 347
que le résultat de nos propres etiorts, par con-
séquent,, à nous d'arracher à nos maîtres la
plus large part d'indépendance qu'il nous sera
possible.
El alors, dans cette révolution à venir, quelle
devra être l'œuvre des révolutionnaires cons-
cients ? Par quels actes, ceux qui auront com-
pris que doivent disparaître jusqu'aux derniers
vestiges de l'exploitation économique, et de
l'oppression capitaliste, assureront-ils le succès
de leur entreprise ?
Passer tout en revue, cela demanderait des
développements qui dépasseraient les bornes
d'un chapitre. C'est tout un autre volume que
comporterait le sujet, et dont beaucoup de
points, du reste, sont loin d'être éclaircis.
Ce qui sera à accomplir dans la prochaine
révolution, pour que cette révolution puisse
rendre tous les effets qu'on en attends, œuvre
gigantesque qui s'ébauche à peine, et qui dé-
pend beaucoup comment aura été menée l'ac-
tion préparatoire que nous avons étudiée au
cours de ce volume.
La Révolution n'étant que l'aboutissant lo-
348 RÉFORMES, RÉVOLUTION
gique de l'évolulioii qui l'aura préparée, elle
ne puurra faire germer que la semence qui
aura été préparée, progresser celle qui aura
déjà « levé ».
Pendant lunglemps, alors que je débutais
dans la propagande, j'ai cru que. après avoir
fait disparaître les archives, les actes nota-
riés, le cadastre constituant l'état civil de la
propriété, qu'après avoir bouleversé les bor-
nes la délimitant, de fa(,'on à l'empêcher de
se reconstituer, ou, tout au moitis, ayant
rendu cette reconstitution si difficile, (ju'il se-
l'ait impossible à un état social basé sur l'ap-
propriation individuelle, de se rétablir, j'ai
cru que l'œuvre la plus importante était d'eni-
pèchcr la reconstitution dun gouvernement,
que le devoir des anarchistes était de se por-
ter à l'Hôtel de Ville pour faire passer par la
fenêtre toutes les commissions executives, tous
les gouvernements provisoires qui tenteraient
de s'y installer.
L'étude des révolutions passées me démon-
tic (jue le gouvernemtuit n'a (jue 1 imp trtance
qu'on lui attribue; qu'il pourra bien légiférer,
LA REVOLUTIUN 349
décréter, ordonner, si les individus ont entre-
pris, chacun dans leur sphère, d'agir sérieuse-
ment par. eux-mêmes, d'exécuter ce qu'ils au-
ront décidé, et de passer outre aux défenses :
ordres et décrets n'auront aucune valeur.
Inutile de se porter sur un centre pour y
culbuter une douzaine de bonshommes qui
sesei'onl imaginé qu'ils avaient des aptitudes
k régenter les autres. De l'action révolution-
naire dans chaque quartier, de façon à ce que
la population y trouve des avantages immé-
diats, fera mieux pour détruire toute in-
fluence gouvernementale, qu'une défenestra-
tion qui pourrait entraîner les révolutionnai-
res à se battre entre eux.
La véritable œuvre révolutionnaire sera d'ap-
peler les miséreux à s'installer dans les apj)ar-
tements laissés vacants par les bourgeois que
la frousse aura portés à s'enfuir, et de mettre
le feu dans les taudis qu'ils auront quittés.
Ça sera pour les ouvriers de s'emparer des
ateliers et usines, et de s'y installer pour pro-
duire dans les conditions qu'ils auront déci-
dées.
30
850 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Ça sera de passer au feu de la purification
les actions,, titres de rente, monnaie fiduciaire
sur lesquelles ils pourront mettre la main.
Ça sera encore — et c'est ici qu'interviendra
l'influence des groupements autonomes, déjà
constitués — de travailler à l'organisation de
l'entente entre producteurs et consommateurs,
de façon à assurer la bonne marche de la so-
ciété en voie de gestation et d'où sera abolie
la valeur d'échange.
Cela pourra être encore, pour ceux qui au-
ront compris, de faire des chargements des ma-
chines agricoles en magasin, des engrais chi-
miques, et d'aller les répandre dans les cam-
pagnes, en démontrant aux paysans — s'ils
n'y sont déjà préparés — les avantages de
leur emploi en commun. Ce serait un pas fait
vers la désindividualisation du travail agri-
cole.
Si on y joint du mobilier, des ustensiles
de ménage, et quantités d'objets dont regor-
gent les magasins des villes, raserait la meil-
leure leçon de communisme que l'on puisse
donner.
Multiples sont les actes décisifs à accomplir
en temps de révolution, pour attirer à l'ordre
LA RÉVOLUTION 351
nouveau les hésitants et les ignorants, leur
participation ayant de plus l'avantage de les
empêcher de reculer, en cas d'un retour offen-
sif de l'ordre capitaliste; car pour la révolu-
tion économique qui se prépare, il ne peut,
bien entendu, être question d'une lutte de
quelques jours, où le remplacement d'un gou-
vernement par un autre met fin à la lutte, en
concentrant tout l'elfort sur ce seul point.
L'action révolutionnaire devra se faire jour
sur toute l'étendue du territoire du pays où
elle aura pris naissance, déborder partout où
il lui sera possible; partout où existera un
noyau d'hommes conscients, devront s'accom-
plir les^actes capables d'intéresser la masse
des spoliés, de façon à ce qu'ils comprennent
bien que, cette fois, il ne s'agit plus d'aller se
faire casser la tête pour porter un nouveau
groupe de farceurs au pinacle, mais que c'est
enfin l'affranchissement des miséreux qui
commence.
Sans oublier que ce n'est qu'en suscitant la
révolte partout que l'on empêchera l'inter-
vention des voisins, ce qui aurait lieu inévita-
blement si la révolution se localisait.
352 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Ça sera à l'initiative de chaque groupe, de
chaque individu d'accomplir là où il leur sera
possible tout ce que leur suggérera de favora-
ble, et de praticable, leur propre conception
du nouvel ordre de choses à établir.
Et là-dessus, il me semble, ce sont les con-
ditions de milieu et de circonstances, qui, sur-
tout, devront inspirer aux révolutionnaires
ce qu'ils auront à accomphr.
Tout ce que Ton peut dire d'avance c'est
que l'initiative des individus ne devra jamais
soulfrir le veto d'aucun groupe, d'aucune per-
sonnalité, si estimée soit-ello, quels que gages
elle ait donnés à la révolution.
Ceux qui, en tant que conducteurs, auront à
assumer les responsal)ilités morales et maté-
rielles des événements, peuvent se laisser in-
fluencer par des considérations qui, parfois,
les entraînent à se mettre en travers de l'œu-
vre de la foule anonyme qui, elle, n'a cure ni
des responsabilités matérielles, ni des respon-
sabilités morales.
Si. souvent, la foule nous présente des spec-
tacles qui n'ont rien de noble, ni de beau, par-
fois, par contre, elle seule a raison contre ceux
qui prétendent la conduire. Aux révolutionnai-
ÉA RÉVOLUTION 353
res à savoir l'orienter vers ce qui est juste,
vers ce qui est beau.
Ce qui est certain, c'est que tout obstacle
doit être brisé, tout ce qui, selon ceux qui
agiront, sera capable d'assurer le succès de
la révolution en cours, devra être accompli
par ceux qui l'auront décidé. Tant pis pour
ceux qui tenteront de se mettre en travers.
Il y a certaines besognes qui ne peuvent èlre
accomplies que par la foule.
Sans doute, rien ne marchera d'après un
plan préétabli ; sans doute, il y aura cahots,
confusion et peut-être conflits entre révolution-
naires ? Qu'importe! Cela se tassera par la
suite. Il ne faut pas que l'ordre vienne d'en
haut, d'une autorité matérielle ou morale, d'un
pouvoir établi, de personnalités ayant la con-
fiance de la foule; ce n'est que la seule entente
des groupes qui se constitueront qui a chance
de durer. L'harmonie doit sortir de l'entente
s'établissant au fur et à mesure que disparaî-
tront les causes de conflit; que les individus
comprennent que l'entente est préférable à la
lutte, ils sauront se faire les concessions mu-
tuelles, amortir ce que leurs prétentions pour-
raient avoir de trop absolu.
20.
354 RÉFORMES, RÉVOLUTION
Dût-on traverser une période de g'âchis. de
luttes intestines, Fentente ne doit pas être im-
posée, autrement que par l'évidence des faits.
C'est à ce prix que l'on pourra s'épargner la
nécessité d'une révolution nouvelle.
Paris 1905 mai 1909.
TABLE DES MATIERES
I. — Réformes et Révolution
Les l'éformes, duperie électorale. — Dans le pro-
gramme socialiste, les réformes se substituent à
l'idée révolutionnaire. — Erreur de tactique des
anarchistes. — La révolution n'est pas un but,
mais un moyen. — Nécessité d'améliorations im-
médiates. — Le salariat empêche la libération
de l'individu. — La classo-tampon. — La lutte de
tous les jours rappelle au.x. anarchistes (ju'il n'y
a pas d'absolu. — La difficulté de garder la juste
mesure. — Complexité de chaque problème. — La
pierre de touche des idées. — Parlementarisme
et action directe. — L'effet des réformes ne peut-
être que temporaire
IL — Développements Divergents
Contradiction apparente entre le développement
moral et les faits. — Le Sultan-Rouge et le Tzar-
Pendeur. — Les guerres coloniales. — l'rogrés
apparents de l'Etat et du Parlementarisme dans
l'ordru des faits. — Leur décliéance dans l'évo-
lution de l'idée. — L'individu i)risonnier du mi-
lieu économique. — Evolution de la morale. —
356 TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Puissance des préjugés. — La Révolntion-féti-
clie. — De la théorie à la pratique. — G<i sont
les victimes de l'Etat qui font sa puissance. —
La liberté agit, ne se décrète pas. — C'est l'in-
dividu seul qui peut se libérer. — Multiplicité des
groupements d'action. — Décentralisation. —
Initiative 10
III. — La. forge et le droit
La loi n'est que la raison du plus fort. — La lutte
pour le pouvoir. — Légalité, masque de la
force. — L'Etat ne peut agir qu'en vue de sau-
vegarder ce qui existe. — L'ouvrier qui réclame
ne peut-être qu'un perturbateur. — La force de
l'argent. — Les grèves à coup d'argent. — L'arme
des ouvriers. — L'inextensibilité des réformes
dans l'état social actuel. — Cette inextensibilité
justiîie l'intransigeance ouvrière. — C'est tou-
jours à ceux qui n'ont rien qu'on rogne la part. —
La foi au pouvoir tutélaire s'éteint 39
IV. — Les exigences des ouvriers
La société actuelle est unanimement reconnue mau-
vaise. — C'est sur les réformes à faire que l'on
n'est plus d'accord. — Le droit de défense pour
ce qui existe. — Et les droits de ceux qui sont
sacrifiés par ce qui existe? — La société n'est pas
une entité. — Les droits antagoniques. — La
société actuelle est l'organisation de l'exploita-
tion des uns par les autres. — Se méfier des con-
ciliateurs. — La violence n'est pas toujours
brutale. — Le droit des grévistes à vider l'ate-
lier. — La révolte c'est l'affirmation d'un
droit nouveau. — Chacun son tour à se faire en-
tendre, — Primitivement les droits ^n'allaient
pas sans devoirs. — Au cours de l'évolution, les
uns ont gardé tous les droits et rejeté les devoirs
TABLE DES MATIÈRES 357
Pages,
sur ceux qu'ils asservissaient. — C'est aux spo-
liés à modère !■ leurs réclamations.— On n'obtient
que ce que l'on sait prendre. — Mais quelqu'un
troubla la fête 52
V. — Ou SONT LES SIMPLISTES?
Un travail de Pénélope. — Les catégoriseurs d'i-
déals. — Vous êtes orfèvre M. Josse ? — Chacun
voit avec sa lorgnette. — Est réalisable ce que
veulent réaliser les individus. — Gouverner c'est
défendre ce qui existe. — Des réformes qui ne
« réforment » pas. — Propager un idéal c'est tra-
vailler à sa réalisation. — Il faut détraivd le sa-
lariat. — La loi ne protège que ceux qui savent
se protéger eux-mêmes. — Le l)ut-guide. — In-
conciliabilité entre travail et capital. — Ceux qui
n'ont rien ne sont pas intéressés à la défense de
ce qui existe. — Le mensonge Patrie. — Le men-
songe juridique. — Le problème est posé .... 15
VL — L'IMPOT SUR LE REVENU.
Les RETRAITES OUVRIÈRES
Les bourgeois se prétendent les défenseurs de la
justice absolue. — Chacun doit payer selon ses
ressources. — Ce sont les bourgeois qui tirent le
plus d'avantages de l'ordre social. — La valeur
d'une pièce de cent sous. — L'Impôt indirect,
moyen d'écorcher sans faire crier. — En défini-
tive c'est celui qui travaille qui paie pour tous. —
Les lois de « protection ouvrière ». — L'arbitrage
obligatoire. — Un nouvel impôt. — Une escro-
querie financière. — La danse des milliards. —
Un leurre 90
vil — l\ .i0ur>;ée de huit heures
Défense des salaires
Les réclamations ouvrières admises par tous... en
358 TABLE DES MATIÈRES
Page .
principe et à condition que les ouvriers méri-
tent leur réalisation par leur soumission. —
Les exagérations forcées des preneurs de sys-
tème. — Les réclamations ouvrières ne pren-
dront fin que lorsque chacun sera son propre
patron. — Chacun a droit au développement
qu'il peut atteindre. — Les réclamations ne
cesseront qu'avec les abus qui les suscitent. . . 113
VIII. — Le Mutualisme
La racine du mal. — Mauvais elTet de l'établisse-
ment d'une valeur d'échange. — Guildcs et cor-
porations. — S'adapter n'est pas révolution-
ner. — Tendance à « Unilatéraliser ». — Les
« petits profits ». — Mensonges des panacées.
— « L'aide mutuelle » basée sur la disparition
des « mutualistes ». — La pratique du « mu-
tualisme engendre la concurrence. — Menson-
ges des systèmes. — Le moyen vaut surtout
par ce que valent ceux qui le mettent en œuvre.
— Si le présent ne peut être sacrifié à l'avenir,
il ne peut avoir de valeur qu'en en tenant compte. 130
IX. — Le Gooi'Ér>\TisME
Illusions sur le coopératisme. — Echecs des coopé-
ratives de production. — Ouvriers. — Patrons.
— Coopératives de consommation. — Les théo-
riciens. — Le bluff. — Tout se tient dans la so-
ciété. — On produit pour agioter, non pour con-
sommer. — Laloi des salaires. — Le recrutement
des associés. — Le mirage. — On ne lutte, sur
son terrain, contre le capital qu'en lui empruntant
ses moyens. — La société composée de coopérati-
ves ne serait pas changée. — Les coopératives an-
glaises. — Les coopérateurs-exploiteurs. — On
n'apprends pas à se libérer du mercantilisme en le
pratiquant. — Bien compris le coopératisme peut
affranchir individuellement quelques-uns, mais
TABLE DES MATIERES
359
Pages.
ne peut devenir un moyen d'affranchissement
général. — 11 faut détruire la propriété 145
X. — J,E Mensonge ÉLE(;Ton.vL
Le joug de l'heure présente. — De répercussion en
répercussion une amélioration de salaire en ani-
hile une autre. — Il n'y a de réformes que celles
que les peuples savent imposer. — Un souve-
rain qui n'a que le droit d'al)diquer. — L'Utopie
du meilleur gouvernement. — Le bon gouverne-
ment est celui qui n'existe pas. — La loi est
prohiliitive par essence. — Changements du gou-
vernement, continuité de l'oppression et de l'ex-
ploitation. — La loi n'affranchit que celui qui
possède. — Le socialisme politicien. — Les lois
« ouvrières ». — Elles ne sont appliquées qu'au-
tantque les intéresséssavent les faire respecter. —
Même quand elle veut être favorable à l'ouvrier,
la loi a un ciHé funeste pour lui. — Pour détruire
l'autorité, il ne faut pas l'exercer. — Les députés
doivent légiférer sur ce qu'ils ne connaissent
pas. — L'abstention ne peut faire le jeu des
réactionnaires. — La lutte est économique. —
L'individu ne se liljcrera que par son propre ef-
fort. — La codification d'une réforme est son
arrêt de développement 163
XL
La gonuuète des 1'ouvoii;s iii;li<;.s
La conquête des Municipalités. — Théorie et ])ra ti-
que. — La faillite de la conquête des Municipa-
lités. — L'arrivée au pouvoir est ra))andon du
programme révolutionnaire. — Socialisme d'op-
position, socialisme de gouvernement. — La pra-
tique du pouvoir. — Quelques exemples. —
Briseurs d'énergies. — La peur des responsabi-
lités. — Le gouvernement est pour défendre ce
qui existe. — Conquis par le pouvoir. — Les
360 TABLE DES MATIÈRES
Pages.
réformes valables exigent la lutte. — La liberté
du travail I — Questions d'opportunité 18a
XII. — Action directe et parlementarisme
Il n'y a pas d'absolu. — L'état présent l'emporte
toujours sur l'état à venir. — Le parlementarisme
change les questions de place. — Les mensonges
parlementaires. — La révolution est l'affirma-
tion de l'évolution. — La loi ne donne que ce que
l'on sait prendre et défendre. — La loi égale pour
tous ne peut être qu'oppressive. — La liberté est
dans la diversité. — Les intéressés seuls sont
aptes à trouver la solution qui leur convient. —
L'action directe est éducative. — Comme quoi
la loi donne naissance à des formes nouvelles
d'exploitation — La loi sur les retraites est une
fumisterie. — Tout conciliateur est un ennemi
pour le travailleur 202
XIII. — Le Syndicalisme
Les débuts de l'anarchiçme. — Syndicalisme selon
la conception socialiste. — L'individualisme et
le syndicalisme. — Le syndicat groupement na-
turel. — Le syndicat groupement de défense dans
l'état social actuel. — Il faut savoir vers quoi
l'on marche. — Le syndicalisme, moyen de révo-
lution, a sa place à côté des autres, il ne peut
les suppléer. — Diversité des groupements de
lutte. — Les besoins déterminent les groupe-
ments. — La division du travail. — Le travail
agréable. — Le choix des activités. — Le syndi-
cat doit disparaître avec l'état social qui l'a en-
gendré. — Le mot engendrant la doctrine. —In-
fluences réciproques. — Déviation des théories
lorsqu'on veut les pousser à l'absolu. — Chacun
son dada 216
TABLE DES MATIÈRES 361
Pages.
XIV. — Lks grèves, grève générale
L'ouvrier ne peut résister au patron que par la co-
hésion. — La vie au jour le jour. — L'appren-
tissage de la volonté. — Un danger. — La lutte
contre les préjugés. — La grève générale peut
engendrer les revendications d'ordre général et
devenir éducatrice. — Le triomphe des grèves
n'est qu'un armistice. — De la grève générale à
la révolution. — Un autre aspect de la grève gé-
nérale 242
XV. — La solidarité uans la lutte ouvrière
Dualisme entre la façon de penser et celle d'agir.
— Faiblesse du sentiment de solidarité sociale. —
L'individualisme n'exclut pas la solidarité. —
Erreur du corporatisme. — Solidarisme de phra-
ses. — Individualisme solidariste. — Il faut déve-
lopper le sentiment de solidarité sociale. —
Moins récriminer, mieux se sentir les coudes. —
Syndicats jaunes factices. — La faim tueuse
d'énergies. — Le groupement pour résister. —
La foi aux sauveurs. — Inertie. — La grève-
éducatrice. — I-e sabotage. — Intéresser le pu-
blic aux réclamations des grévistes. — Si ceux
qui soullrent voulaient!... — La besogne des
syndicats .... •,...'. 250
XVI. — La leçon ]jk l'écureuil
Le danger des réformes. — Augmentation du coùt
de la vie. — C'est la faute au syndicat. — Le
manque d'initiative. — Ligues d'acheteurs. —
Le capital se rattrape toujours. — La loi des sa-
laires. — Le salariat c'est l'esclavage. — Ce qui
est réalisable et ce qui ne l'est pas. — Le syndi-
calisme ne se suffit pas à lui-même. — Les in-
térêts immédiats font perdre de vue les intérêts
21
362 TABLE DES MATIÈRES
Pages
moins proches. — Fausse logique. — Cliacun
son point de vue. — Il n'y a pas que des intérêts
corporatifs dans la société 271
XVII. — Meneurs et Idéologues
Deux « bétes noires i. — Chacun son rôle. Tout ef-
fort n'est pas perdu. — Moyens pratiques des
gens pratiques. — Théorie et action. — Où finit
Tune? où commence l'autre? — Nouveaux airs^
vieille chanson. — Les bons apôtres. — C'est l'i-
gnorance des opprimés qui fait la force des op-
presseurs. — L'individu ne doit attendre son
affranchissement que de lui-même, mais il a à ap-
prendre comment. —Arme à double tranchant. —
Démolissons les murailles de Chine. — Les cases-
otanches. — Points de repère dans la brume. —
Le fonctionnarisme syndical. — Si chacun met-
tait la main a la pâte! • 286
XVIII. — Société d'aujourd'hui.
SOCIÉTÉ DE DEMAIN
On ne crée rien de rien. — La société de demain fille
d'aujourd'hui. — Une machine ne rend que ce à
quoi elle est adaptée. — Adapter n'est pas réfor- •
mer. — Des individus ne réalisent que ce dont ils
sont convaincus. — Utilité de l'idéal. — Moyens
de lutte, moyens temporaires. — Bons de travail.
— Aggravation du système capitaliste. — Pro-
duire pour agioter. — La richesse de la produc-
tion engendre la misère du producteur. — Amé-
lioration n'est pas affranchissement. — Impossibi-
lité d'une valeur d'échange. — La consommation
obligatoire. — Les ricochets de la production
et de la consommation. — Produire pour con-
sommer 302
TABLES DES MATIÈRES 363
Pages.
XIX — De la société présente
A LA SOCIÉTÉ DE DEMAIN
Disparition du régime capitaliste et de ses institu-
tions. — Individualisation du travail. — Ni spé-
cialisation ni universalisation, équilibre. — Va-
riété des formes d'activité de chaque individu. —
Ebauche de la société future dans les groupe-
ments actuels. — Les réserves. — Causes de lut-
tes, causes d'entente. — Ce que l'on nie pour la
société future exista dans les relations sociales
d'aujourd'hui. — Le besoin créera le groupement.
— Nombreuses sont les formes d'action qui sol-
licitent l'initiative des individus. — Si les anar-
chistes ne sont pas nombreux, les idées anarcliis-
tes sourdent de toutes parts. — Les groupements
pour l'action 321
XX. — La RÉVOLUTION
La révolution est inévitable. — C'est en résistant à
leurs maîtres que les exploités prennent cons-
cience de leurs droits. — C'est aussi en luttant
que l'être d'aujourd'hui peut trouver les formes
de groupement de demain. — Ce qui doit marquer
la déchéance capitaliste. — Les privilégiés ne
renoncent pas de bon gré à leurs privilèges. —
Les réformes à l'état social présent, ne font que
le consolider. — Sera-ce la dernière révolution ?
— Abolition de la propriété, et de la monnaie. —
Les gouvernements n'ont d'autorité que ce qu'on
leur en reconnaît. — La prise de possession, —
L'exemple. — La révolution doit être internatio-
nale. — Place à l'initiative. — Le désordre est
préférable à l'ordre imposé 339
Imprimerie Générale de Cb&tillon-sur-Seine. — A. Picbàt.
r
0CT2
n
19(6
BÏ^^DS^^G SECT. UUl i^U li:J/0
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY